L'IMPÉRATRICE - L'IMPÉRATRICE
M'accorderez-vous de dormir auprès de lui?
L'EMPEREUR, très doux, comme un enfant.
Mais ... suivant l'usage des Impératrices, c'est vous-même qui, dans la forêt, choisirez le site, les perspectives, et tracerez les longues avenues de marbre ... pour quand votre heure sonnera....
Elle a sonné, mon heure, et depuis bien des jours.... Je l'ai entendue, mais j'avais les mains liées, et vos gardes, sans trêve, autour de moi.... A présent, vous me la donnez, n'est-ce pas, ma liberté suprême, et je m'en vois rejoindre tous ces morts qui m'attendent? Me retenir, serait indigne de vous, mon noble ennemi, vous ne ferez pas cela!...
L'EMPEREUR, après un silence.
Vous retenir?... Oh! moi, non ... mais, le devoir.... Fille des Ming, au devoir vous êtes incapable de faillir ...
L'IMPÉRATRICE, s'animant enfin.
Le devoir!... Quel devoir?... Ah! déjà une première fois on m'a leurrée avec ce mot-là, et on m'a conduite à fuir, comme une femme vulgaire que la peur talonne; pendant qu'ils savaient mourir comme des braves, tous, mes guerriers, mes princes, jusqu'à mes filles d'honneur, je m'en allais, moi, lâchement, par les souterrains de mon palais ... pour obéir au devoir!... Tenez, c'était à l'heure où mes soldats tombaient par milliers, frappés par les vôtres, où mes murailles croulaient sous le heurt de vos armées ... on m'avait apporté, dans une coupe d'or, le breuvage de la Grande Délivrance ... et j'étais là, tranquille comme en ce moment ... plus souriante toutefois, prête à porter la coupe à mes lèvres; j'allais échapper à tout, m'en aller fière et intangible, dans ma parure impériale; les demeures souterraines où dorment mes ancêtres s'ouvraient là tout près, non connues de vos Tartares, et on avait le temps encore de m'y emporter.... Mais le devoir!... Oh! le devoir, paraît-il, était de fuir, et j'ai cédé.... Et, jusqu'au jour où vos soldats m'ont prise, j'ai traîné longuement dans la campagne, aux avant-gardes de mes armées toujours vaincues, moi, l'Impératrice et l'Invisible, me profanant au milieu des hommes, marchant devant eux comme une sorte de fille exaltée!...