L'IMPÉRATRICE - L'EMPEREUR
Ma réponse: ni vivante ni morte je ne permets que l'Empereur des Tartares frôle seulement ma main.... Il est trop tard; entre nous deux, il y a trop de sang qui coule en ruisseau....
Encore un mot, un dernier.... Nous ne sommes pas seuls, à cette heure solennelle de l'histoire, dans ce lieu qui nous paraît vide et plein de silence.... Des Ombres de guerriers et d'Empereurs des Mânes illustres s'assemblent de tous les points de l'air, descendent autour de nous et prêtent l'oreille, anxieux de la décision que vous allez prendre. Vos morts sont là tous, unis à présent aux miens, dans la concorde haute et céleste; vous vous trompez, ils ne vous appellent pas; ils vous ordonnent avec moi de demeurer quelques années encore, pour m'aider dans cette œuvre de la grande pacification que je rêve et que sans vous, assise à mes côtés sur ce trône, je serais impuissant à accomplir. Vous n'avez pas le droit de vous dérober à la tâche. Au nom de ces milliers d'invisibles qui nous entourent, je vous adjure: Fille du Ciel, restez!... (Un silence.) J'ai dit tout ce qu'il était en mon pouvoir de dire.... J'attends votre arrêt.... J'ai fini de parler.
L'IMPÉRATRICE, de plus en plus glaciale et absente, indiquant de la main le bijou d'or suspendu à la ceinture de l'Empereur.
Alors, maintenant, donnez!
L'EMPEREUR, dans une soudaine exaltation de désespoir.
Non! non!... De mes propres mains, vous donner.... Je ne peux pas!... Ayez pitié!... Je ne peux pas! Je ne peux pas!
L'IMPÉRATRICE, durement.
Ah! votre serment, sire, votre parole impériale.... Donnez, voyons!...
L'Empereur, après un silence encore, s'agenouille devant elle, arrache de sa ceinture la boîte d'or et la lui présente lentement, le visage caché contre terre.
L'IMPÉRATRICE, après avoir ouvert la boîte d'or, parlant doucement, et comme un enfant qui rêve.
En effet ... de très petites perles qui brillent.... Et la mort, c'est cela!... La paix, le néant, c'est cela!... (Elle porte les perles à ses lèvres, puis jette à terre la boîte d'or, et se lève exaltée. Triomphante, debout et dominant la salle, aux Invisibles qui sont dans l'air:) O mes ancêtres, regardez moi tous: ne suis-je pas glorieuse? Me voici à cette place d'où, pendant des siècles, vous avez dominé le monde, et c'est sur le trône, usurpé par le Tartare, que je vais mourir! Votre fille est restée digne de sa race; malgré la tentation surhumaine, elle a tenu sa parole. Ouvrez toutes grandes devant elle les portes funèbres: la voici, elle vient!... (Souriante et douce tout à coup, à l'Empereur resté agenouillé.) Et maintenant que tout est accompli, approchez-vous, sire. (Elle le prend doucement par la main, pour lui indiquer de se relever et de s'asseoir.) Une seconde fois dans sa vie, l'Impératrice vous invite à vous asseoir ... comme jadis là-bas, vous souvenez-vous, un matin, dans mon palais qui n'est plus. ...
Elle se rassied sur le trône. L'EMPEREUR, en rêve.
Comme jadis là-bas, dans vos jardins, l'inoubliable matinée.... Autour de nous, ces grandes fleurs des lointains climats qui s'ouvraient, humides encore des rosées de la nuit.... Et ce beau Phénix impérial, qui rayonnait dans toute sa gloire....
Il se laisse tomber sur le trône auprès d'elle, la tête cachée contre le dossier.