L'EMPEREUR
O divine Majesté! Moi, votre esclave, et en ce moment l'un des premiers dignitaires de votre cour, pourquoi donc suis-je si peu de chose? Pourquoi est-elle stérile, ma volonté fervente de créer sous vos pas une route unie et triomphale?... Oh! devant mon impuissance à dompter le sort menaçant, quel tumulte de désirs et de colère bouleverse mon âme!...
Et pourtant, voici que le céleste rayonnement de votre présence m'illumine et m'inspire. Une lumière éclatante, qui émane de Votre Majesté, semble traverser les nuages des horizons, percer les ténèbres ... et je vous vois, là-bas, dans la grande ville des Tsins!... je vous vois assise et toute-puissante, sur le trône même de l'Empereur tartare; l'immense empire, indivis et calmé, étendu sous vos pieds comme un tapis de gloire!...
Non, la destinée ne pourra pas vous être cruelle; devant votre personne sacrée, ses armes se briseront. Pour certains êtres, à ce point supérieurs au niveau commun, les lois du ciel et du monde ne semblent-elles pas toujours fléchir?... Souvenez-vous de cette favorite, si belle, qui jadis subjugua l'un des souverains vos aïeux: quand vint le jour où, déchue de la faveur impériale, elle fut livrée aux bourreaux, tranquille, elle les regarda, et dès qu'ils brandirent leurs sabres, pour toute défense elle sourit. Alors, ils jetèrent leurs armes à ses pieds, car aucun ne se sentit le courage d'éteindre ce radieux sourire.
Une rumeur d'étonnement contenu parcourt la foule qui s'agite.
Ainsi vous désarmerez le destin, et vos plus redoutables adversaires ploieront le genou devant vous....
Ce disant, il s'agenouille.
L'IMPÉRATRICE, après un instant de stupeur et de silence, sans se lever du trône.
Merci, mon noble sujet. Vos paroles audacieuses nous ont surprise, mais nous ont aussi charmée. Les tragiques circonstances de notre investiture excusent d'ailleurs les pensées ardentes, les discours exceptionnels; et votre vision prophétique nous a émue ... très profondément.... Merci à vous, merci à tous!
L'Empereur tartare se relève et regagne sa place. Musique. Marche. L'Impératrice descend lentement de son trône, le cortège se forme à sa suite et traverse la scène; Elle atteint l'ouverture de la terrasse où l'attend son palanquin à dragons d'or. Tous les assistants, sans quitter leurs places, s'agenouillent et se prosternent.
CHŒUR, chanté au fond de la scène.
Que le bonheur et la paix[2]. Ici règnent à jamais O ciel, exauce nos souhaits! Accorde-nous tes bienfaits: La douce pluie, le vent frais. Que jusqu'au séjour des dieux S'élèvent nos chants pieux....
TOUS, interrompant le chœur chanté.
Dix mille années! Dix mille années!
Le grand tambour et la cloche sonnent alternativement. Le rideau tombe.
[1] Ces vers qui ont la longueur voulue pour être chantés avec la musique traditionnelle, sont une traduction de l'hymne chinois.
[2] Traduction de l'hymne chinois.
ACTE DEUXIÈME
Décor tout en blancheurs de marbre, au clair de lune. Au milieu de la scène, très en recul et surélevé par des terrasses de marbre blanc, le pavillon de l'Impératrice: toits courbes, ornés de monstres et de clochettes. On monte à ces terrasses par un «sentier impérial» qui occupe le centre du décor et qui se compose d'un plan incliné en marbre blanc sur lequel un immense dragon est sculpté en bas-relief. On y monte aussi par deux escaliers de marbre blanc, symétriques de chaque côté du sentier impérial; ces escaliers sont bordés de bêtes en bronze et en jade, et de grands brûle-parfums sur des socles de marbre blanc. Kiosques latéraux et symétriques de chaque côté de la scène; toits courbes, comme celui du pavillon, ornés de clochettes et de monstres.
Au lever du rideau, la scène est vide; la brise fait tinter les clochettes, suspendues aux angles des toits.
SCÈNE PREMIÈRE