L'OFFICIER
Un courrier de l'Empereur.
Des soldats se rangent en haie sur le passage du courrier et mettent un genou à terre. Le courrier est à cheval et porte sur l'épaule un petit paquet enveloppé de soie jaune.
LE COURRIER, mettant pied à terre.
Ordre de l'Empereur.
Deux soldats apportent aussitôt une table sur laquelle on pose la lettre, puis on allume des parfums: le général met en hâte sa veste de cérémonie, salue trois fois le message et le prend enfin.
LE GÉNÉRAL TARTARE, au courrier, après avoir examiné l'enveloppe.
Pourquoi cet ordre arrive-t-il si tard? il est parti au point du jour de la Ville Interdite, et la distance n'est pas longue.
LE COURRIER
C'est vrai; seigneur, mais des gens malintentionnés étaient postés à plusieurs endroits sur ma route. J'ai dû faire un détour, et mon cheval a renversé bien du monde avant de dépasser les obstacles.
LE GÉNÉRAL TARTARE, à demi-voix.
Que le ciel délivre notre Empereur des méchants qui oppriment sa volonté!
LE COURRIER, de même.
Que le ciel vous exauce pour le bonheur du peuple!...
LE GÉNÉRAL TARTARE. Il ouvre la lettre. A part, après l'avoir lue.
Voilà qui sauve bien des existences, sans compter la mienne.... (A la foule.) Ordre de l'Empereur, écoutez tous: «Telle est mon expresse volonté; je fais grâce de la vie, sans condition, à tous les captifs de la guerre, chefs et soldats, et je leur accorde la liberté entière. Respectez ceci.»
Il montre le sceau de l'Empire.
LA FOULE
Dix mille années! Dix mille années à notre Empereur!
On commence à détacher les prisonniers.
LE GÉNÉRAL TARTARE, à la foule.
Écoutez encore. L'ordre devait arriver à temps pour sauver tous les condamnés. Des obstacles, semés sur la route du messager, sont la cause d'irréparables malheurs dont le maître, mal obéi, n'est pas responsable.
LA FOULE
Malheur aux ministres infidèles! Mort aux tigres!
Les femmes s'empressent aussi à détacher les prisonniers qui s'approchent du général.
L'OFFICIER, bas à un autre.
Notre général laisse pousser de tels cris séditieux....
DEUXIÈME OFFICIER
Dites même qu'il les provoque!
LE GÉNÉRAL TARTARE, aux prisonniers.
Mes amis, écoutez un sage conseil: ne vous attardez point en ce lieu maudit. Autour du grand Dragon qui fait grâce, hurlent des fauves, toujours exaspérés de lâcher leur proie.... Allez! ne perdez pas une minute. Mais ne fuyez point par la campagne; trop facilement on vous rejoindrait. Dispersez-vous, égarez-vous dans la ville immense, dans les quartiers purement chinois où la foule ne saurait vous trahir....
LES PRISONNIERS
Nous suivrons vos avis. Le ciel épande sur vous ses faveurs....
Ils saluent et se dispersent. Le général reprend son sabre, fiché en terre, et le remet lentement au fourreau.
LA FOULE
Mort aux tigres! Dix mille années à notre Empereur!...
Pendant que le rideau descend, ou que la nuit se fait sur le théâtre pour un changement instantané, on entend encore les cris des marchands.
LE FLEURISTE
Pivoines royales! Lotus variés, toutes les fleurs de la saison!
LA MERCIÈRE
Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage! Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!
DEUXIÈME TABLEAU
La grande salle du trône au Palais de Pékin, immense, entièrement rouge et or: le trône, au milieu sur une estrade où l'on monte par trois escaliers bordés de brûle-parfums et d'emblèmes. Colonnes de laque rouge, soutenant un plafond très élevé, où d'énormes dragons d'or se tordent parmi des nuages rouges; le plus grand, comme détaché, prêt à tomber du ciel, tient dans sa gueule une boule d'or, juste au-dessus du trône. Par terre, tapis jaune où se contournent des dragons de vingt mètres de longueur. Sur le côté de la scène, un carillon: il est fait de plaques de marbre alignées et suspendues par des chaînes d'or à un immense châssis dont les pieds d'or représentent des monstres, et dont les angles supérieurs sont ornés de phénix d'or déployant leurs ailes vers le plafond. Près de l'entrée principale, deux eunuques tiennent des chasse-poussières en queue de rhinocéros. On prépare une grande audience solennelle, à l'occasion du triomphe des armées tartares. Des blocs de porcelaine, représentant des monstres, sont posés en rang sur les tapis; ils marquent les places où doivent se tenir et se prosterner les différents groupes de dignitaires. Des personnages en robe de gala vont et viennent avec agitation. On parle bas, on marche en silence. Attitude respectueuse. On s'incline en passant devant le trône.
SCÈNE PREMIÈRE
OFFICIERS DU PALAIS, DIGNITAIRES, ET MAITRES DES CÉRÉMONIES.
PREMIER MAITRE DES CÉRÉMONIES, mettant en ligne un des derniers blocs de porcelaine.
Là; le dix-huitième groupe des grands lettrés s'arrêtera là, face au trône, mais tourné un peu de biais.
DEUXIÈME MAITRE DES CÉRÉMONIES.
Tout me semble ainsi réglé pour le mieux.... Nous serons prêts.
UN OFFICIER
L'Empereur, prétend-on, est extrêmement fébrile depuis ce matin....
DEUXIÈME OFFICIER
On l'affirme en effet.... Lui si sombre et abattu depuis quelques jours ... tellement que chaque victoire de ses armées paraissait l'accabler comme un désastre.
TROISIÈME OFFICIER
Oui, qui eût dit qu'il exigerait un tel apparat pour célébrer son triomphe?...
QUATRIÈME OFFICIER
Et vous savez la nouvelle?... La prisonnière doit y paraître.
TROISIÈME OFFICIER
Laquelle?...
QUATRIÈME OFFICIER
Laquelle!... Voyons, est-ce que cela se demande? La grande, bien entendu, l'unique, celle dont tout le monde ... l'ex-impératrice des rebelles.
CINQUIÈME OFFICIER, ironiquement.
Ah! la Déesse!... Alors on va la voir.
SIXIÈME OFFICIER
Et on pourra juger de sa puissance surnaturelle, à moins qu'elle l'ait perdue.
QUATRIÈME OFFICIER
Oh! pour de la puissance, elle en a toujours.... Hier au soir, par ordre de l'Empereur, on a décapité deux eunuques, coupables seulement de lui avoir annoncé la mort de son fils, sans y mettre les formes....
TROISIÈME OFFICIER
Et moi, je sais des détails, par la Grande Maîtresse.... Ce matin, elle a daigné parler, la Déesse, pour demander des vêtements de deuil.... Alors, dans les réserves de feu l'impératrice-mère on est allé chercher ce qu'il y avait de plus magnifique, en fait de robes blanches et de souliers blancs.
SCÈNE II
LES MÊMES, LE GRAND CHAMBELLAN.
LE GRAND CHAMBELLAN, entrant par une porte du fond.
Ordre de l'Empereur!... (Tous écoutent en courbant la tête.) Que les membres du conseil privé, les ministres, les dignitaires, revêtus de leur costume d'apparat, se réunissent en silence dans les galeries voisines de la salle du trône, prêts à entrer quand Sa Majesté frappera TROIS FOIS sur ce gong. (Il désigne le grand gong placé au pied des marches du trône.) Personne ici. Et des gardes à toutes les portes.
Tous saluent et s'apprêtent à sortir.
SCÈNE III
LES MÊMES, UN HÉRAUT ET LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.
LE HÉRAUT, paraissant à une porte et tenant à la main un grand écriteau de laque au bout d'une hampe d'or.
Faites silence.
LE GRAND MAITRE, entrant avec Puits-des-Bois.
Sortez tous! Fermez les portes! Voici l'Empereur!
Tous sortent effarés. Le grand maître et Puits-des-Bois restent seuls; ils se prosternent, et l'Empereur paraît.
SCÈNE IV
L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS, LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.
L'EMPEREUR, sombre, en grand costume.
Combien de têtes, dites-vous, étaient déjà tombées?
LE GRAND MAITRE
Cinquante à peine, sire!... Votre général, comme par un pressentiment de la clémence de Votre Majesté, avait mené les choses avec une audacieuse lenteur....