Scène II
L’IMPÉRATRICE. LA FOULE.
L’Impératrice. — Éclaire-moi, ô divine Raison ! Esprits de mes ancêtres, descendez en mon esprit, soutenez ma faiblesse, fortifiez mon cœur !…
Ce sceptre, trop lourd encore pour les mains frêles de mon bien-aimé fils, mes mains de femme auront-elles la force de le porter assez haut ?… Du moins elles ne trembleront pas ; elles le tiendront d’une étreinte constante, que la mort seule pourra desserrer. Et vous m’aiderez, tous, mes fidèles, vous m’aiderez de vos conseils, de vos sagesses et de vos courages.
Le nom indiqué par le Livre des Siècles pour le règne du dernier descendant de la Dynastie Lumineuse est : la Grande Concorde définitive. Mais qu’elle semble encore loinlaine, hélas ! cette concorde, annoncée depuis les vieux temps de notre histoire, et que nos cœurs meurtris appellent de tous leurs vœux ! Au lieu de ce rêve de l’avenir, nous avons le présent terrible, l’incertitude, l’instabilité, la guerre ! Et cet Empire, dont vous me proclamez souveraine, il faudra, chaque jour, en refaire la conquête ; lambeau par lambeau, l’arracher au ravisseur…
Oh ! que de sang, depuis trois siècles ! C’est un flot empourpré de sang, qui soutient le navire chargé de nos nobles espoirs !… Il est ballotté, il fuit devant la tempête, ce navire aux flancs rougis, mais il ne peut pas faire naufrage, car il porte la justice et le droit ; un jour, il jettera l’ancre dans le port pacifique, la Dynastie Lumineuse sera rétablie à jamais, — et tous nos morts, dont les débris jonchent la terre, dont les âmes emplissent au-dessus de nous les nuages, nos innombrables morts auront ainsi leur vengeance magnifique et recevront le prix de leur martyre.
Comme vous tous qui êtes ici, je voue ma vie à cette cause sacrée ; mais il ne suffit pas de mourir sans regret, il faut combattre à outrance, nous défendre jusqu’au dernier souffle, afin que notre mort soit féconde.
Pour reconquérir notre patrie, pour briser le joug qui la déshonore, faisons notre cœur intrépide, notre âme implacable Ni pitié, ni merci pour le Tartare ; que jamais ne s’apaise notre héroïque colère, notre sainte haine !…
Envers tous les autres vivans, nous connaissons nos devoirs : bienveillance, compassion, charité. Quels que soient les hommes, d’où qu’ils viennent, du Midi, du Nord, de l’Occident avide, à tous ceux qui se diront amis, tendons des mains fraternelles, selon l’immémoriale tradition que, seuls, nos envahisseurs ont violée !
Je jure, devant vous, ô Mânes de mes ancêtres, et devant vous, ô mes sujets bien-aimés, je jure de veiller sévèrement sur moi-même, de m’appliquer à ne manquer à aucun de mes devoirs, d’être attentive et anxieuse comme si je portais entre mes mains une coupe trop remplie, dont l’eau ne doit pas être renversée ; je jure d’affronter la tête haute les menaces de l’avenir, de subir avec résignation la destinée cruelle et de ne pas ciller des paupières même devant le glaive levé sur moi !
(Elle se rassied sur le trône.)
Tous. — Dix mille années ! Dix mille années !
(La musique reprend au fond de la scène. Sur un signe du maître des cérémonies, les mandarins quittent leurs places et viennent se ranger en plusieurs lignes au pied du trône.)
Deux hérauts. — Agenouillez-vous !
D’autres hérauts, sur les portes, répétant le même ordre à la foule qui est sur les terrasses et dans les cours. — Agenouillez-vous !
(Tous les mandarins s’agenouillent en même temps.)
Les hérauts. — Prosternez-vous !
Les hérauts des portes. — Prosternez-vous !
(Tous les mandarins se prosternent par trois fois en approchant leur front du sol trois fois par chaque prosternement.)
Les hérauts. — Relevez-vous !
Les hérauts des portes. — Relevez-vous !
(Tous les mandarins se relèvent et regagnent leurs places.)
Un héraut. — Que le vice-roi du Sud, au nom de tous, réponde à Sa Majesté.
(Le maître des cérémonies s’approche de l’Empereur tartare et le guide vers le trône. Le petit Empereur de Nang-King échange des signes avec l’Empereur tartare ; il lui montre le dragon d’or, suspendu à son cou, tandis que l’Empereur tartare lui fait voir un coin du volant, caché sur sa poitrine. L’Impératrice, surprise, interroge son fils du regard. L’enfant sourit mystérieusement, et se presse contre elle. L’Empereur tartare contemple d’abord l’Impératrice, puis lentement se prosterne. Il se relève. La musique cesse.)
L’Empereur. — divine Majesté ! Moi, votre esclave, et en ce moment l’un des premiers dignitaires de votre cour, pourquoi donc suis-je si peu de chose ? Pourquoi est-elle stérile, ma volonté fervente de créer sous vos pas une route unie et triomphale ?… Oh ! devant mon impuissance à dompter le sort menaçant, quel tumulte de désirs et de colère bouleverse mon âme !…
Et pourtant, voici que le céleste rayonnement de votre présence m’illumine et m’inspire. Une lumière éclatante, qui émane de Votre Majesté, semble traverser les nuages des horizons, percer les ténèbres,… et je vous vois, là-bas, dans la grande ville des Tsins !… je vous vois assise et toute-puissante, sur le trône même de l’Empereur tartare ; l’immense empire, indivis et calmé, étendu sous vos pieds comme un tapis de gloire !…
Non, la destinée ne pourra pas vous être cruelle ; devant votre personne sacrée, ses armes se briseront. Pour certains êtres, à ce point supérieurs au niveau commun, les lois du ciel et du monde ne semblent-elles pas toujours fléchir ?… Souvenez-vous de cette favorite, si belle, qui jadis subjugua l’un des souverains vos aïeux : quand vint le jour où, déchue de la faveur impériale, elle fut livrée aux bourreaux, tranquille, elle les regarda, et dès qu’ils brandirent leurs sabres, pour toute défense elle sourit. Alors, ils jetèrent leurs armes à ses pieds, car aucun ne se sentit le courage d’éteindre ce radieux sourire.
(Une rumeur d’étonnement contenu parcourt la foule qui s’agite.)
Ainsi vous désarmerez le destin, et vos plus redoutables adversaires ploieront le genou devant vous…
(Ce disant, il s’agenouille.)
L’Impératrice, après un instant de stupeur et de silence, sans se lever du trône. — Merci, mon noble sujet. Vos paroles audacieuses nous ont surprise, mais nous ont aussi charmée. Les tragiques circonstances de notre investiture excusent d’ailleurs les pensées ardentes, les discours exceptionnels ; et votre vision prophétique nous a émue… très profondément… Merci à vous, merci à tous !
(L’Empereur tartare se relève et regagne sa place. Musique. Marche. L’Impératrice descend lentement de son trône, le cortège se forme à sa suite et traverse la scène ; Elle atteint l’ouverture de la terrasse où l’attend son palanquin à dragons d’or. Tous les assistans, sans quitter leurs places, s’agenouillent et se prosternent.)
Chœur, chanté au fond de la scène.
Que le bonheur et la paix
Ici régnent à jamais
Ô ciel, exauce nos souhaits !
Accorde-nous tes bienfaits :
La douce pluie, le vent frais.
Que jusqu’au séjour des dieux
S’élèvent nos chants pieux…
Tous, interrompant le chœur chanté.
Dix mille années ! Dix mille années !
(Le grand tambour et la cloche sonnent alternativement. Le rideau tombe.)
FIN DU PREMIER ACTE
Pierre Loti et Judith Gautier.
LA FILLE DU CIEL