Scène IV
LE GÉNÉRAL, UN COURRIER DE L’EMPEREUR, UN OFFICIER,
LES PRISONNIERS, LA FOULE.
Un grand mouvement dans la foule, qui vociférait toujours. Et on entend, au fond de la scène, les trompettes sonner.
Le général tartare, sortant de sa tente, à un officier qui est là. — Qu’est-ce donc ?… Le salut rituel !… Qu’arrive-t-il encore ?
L’officier. — Un courrier de l’Empereur.
(Des soldats se rangent en haie sur le passage du courrier et mettent un genou à terre. Le courrier est à cheval et porte sur l’épaule un petit paquet enveloppé de soie jaune.)
Le courrier, mettant pied à terre. — Ordre de l’Empereur.
(Deux soldats apportent aussitôt une table sur laquelle on pose la lettre, puis on allume des parfums : le général met en hâte sa veste de cérémonie, salue trois fois le message et le prend enfin.)
Le général tartare, au courrier, après avoir examiné l’enveloppe. — Pourquoi cet ordre arrive-t-il si tard ? il est parti au point du jour de la Ville Interdite, et la distance n’est pas longue.
Le courrier. — C’est vrai, seigneur, mais des gens malintentionnés étaient postés à plusieurs endroits sur ma route. J’ai dû faire un détour, et mon cheval a renversé bien du monde avant de dépasser les obstacles.
Le général tartare, à demi-voix. — Que le ciel délivre notre Empereur des méchans qui oppriment sa volonté !
Le courrier, de même. — Que le ciel vous exauce pour le bonheur du peuple !…
Le général tartare, il ouvre la lettre. À part, après l’avoir lue. — Voilà qui sauve bien dès existences, sans compter la mienne… (À la foule.) Ordre de l’Empereur, écoutez tous : « Telle est mon expresse volonté ; je fais grâce de la vie, sans condition, à tous les captifs de la guerre, chefs et soldats, et je leur accorde la liberté entière. Respectez ceci. »
(Il montre le sceau de l’Empire.)
La foule. — Dix mille années ! Dix mille années à notre Empereur !
(On commence de détacher les prisonniers.)
Le général tartare, à la foule. — Écoutez encore. L’ordre devait arriver à temps pour sauver tous les condamnés. Des obstacles, semés sur la route du messager, sont la cause d’irréparables malheurs dont le maître, mal obéi, n’est pas responsable.
La foule. — Malheur aux ministres infidèles ! Mort aux tigres !
(Les femmes s’empressent aussi à détacher les prisonniers qui s’approchent du général.)
L’officier, bas à un autre. — Notre général laisse pousser de tels cris séditieux…
2 officier. — Dites même qu’il les provoque !
Le général tartare, aux prisonniers. — Mes amis, écoutez un sage conseil : ne vous attardez point en ce lieu maudit. Autour du grand Dragon qui fait grâce, hurlent des fauves, toujours exaspérés de lâcher leur proie… Allez ! ne perdez pas une minute. Mais ne fuyez point par la campagne ; trop facilement on vous rejoindrait. Dispersez-vous, égarez-vous dans la ville immense, dans les quartiers purement chinois où la foule ne saurait vous trahir…
Les prisonniers. — Nous suivrons vos avis. Le ciel épande sur vous ses faveurs…
(Ils saluent et se dispersent. Le général reprend son sabre, fiché en terre, et le remet lentement au fourreau.)
La foule. — Mort aux tigres ! Dix mille années à notre Empereur !…
(Pendant que le rideau descend, ou que la nuit se fait sur le théâtre pour un changement instantané, on entend encore les cris des marchands.)
La fleuriste. — Pivoines royales ! Lotus variés, toutes les fleurs de la saison !
La mercière. — Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage ! Voyez, jeunes femmes ; voyez, jeunes filles !
FIN DU PREMIER TABLEAU