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Chapitre 20 LE DOCTEUR LUNAT

C’est moi qui suis le Juif-Errant ! Qui parle de mes cinq sous ? demanda avec douceur un petit homme maigre et brun au front déprimé, aux yeux luisants.

– Ce cher docteur a donc son accès ! murmurèrent les dames.

Le commandant de la gendarmerie, M. Lamadou, dit :

– On ne devrait pas le laisser circuler ainsi. Il peut casser un plateau !

– Oh ! il est bien tranquille… C’est pourtant cette comtesse Louise qui lui a dérangé le cerveau !

– Un homme si savant !

– Un si célèbre spécialiste !

– Comment la comtesse de Savray a-t-elle fait son compte ?… demanda la directrice des contributions, qui était toute neuve dans la localité.

– C’est juste, répondit la sous-intendante, chère madame, vous ne savez pas : le docteur Lunat est un très-remarquable médecin aliéniste. Il traite les fous avec beaucoup de succès. Il a guéri un ancien notaire qui croyait être alligator. Cela le gênait bien : j’entends le notaire. Il plongeait dans sa mare pour attraper les poissons. Maintenant, grâce au docteur Lunat, il se croit poisson et ne veut plus sortir, de peur des crocodiles…

– C’est un progrès ! fut-il déclaré tout d’une voix.

– Je crois bien !

– Mais comment la comtesse a-t-elle pu ?… insista Mme Contributions directes.

– Attendez donc ! vous allez comprendre… Mais voyez donc comme elle s’en donne !

– C’est une sylphide ! dit le maréchal de camp avec admiration.

La Recette générale couverte de diamants ouvrit son binocle.

– Bien risqué ! fut-il dit derrière trois éventails démodés.

– Vous allez comprendre, chère madame, reprit la sous-intendante militaire, Mme Lancelot, qui a vu les commencements de ces Savray à Lamballe, raconte une histoire de Juif-Errant…

Mme Lancelot était les Domaines.

La galerie entière porta ce témoignage :

– Ah ! une jolie histoire !

– Et que Mme Lancelot raconte si bien !

– Alors, continua la sous-intendante, cette histoire-là a mis le Juif-Errant à la mode, parce que les Savray ne sont pas aimés dans le pays.

– Pourquoi ne sont-ils pas aimés dans le pays ?

– Je vous le demande ! Toujours est-il que le docteur Lunat, le pauvre homme, a voulu aller au fond de tous ces mystères…

– Il y a donc des mystères ?

– En quantité ! et le docteur Lunat, qui a guéri tant de fous…

– Comme le crocodile ?…

La sous-intendante conclut :

– Vous voyez bien que la comtesse de Savray est cause de ce malheur !

– Mesdames, dit le docteur Lunat avec une exquise politesse, je ne puis pas m’arrêter, vous savez, c’est légendaire, mais je vais m’informer de vos chères nouvelles en tournant tout autour de vous… d’ailleurs, il ne m’est pas défendu de marquer le pas.

Il caressa sa longue barbe à pleine main, bien qu’il eût le menton ras comme une fillette.

– Ce que c’est que de nous ! murmura le commandant de la gendarmerie.

Le docteur Lunat le saisit vivement par le bouton de son uniforme.

– Ne bougez pas ! ordonna-t-il. Regardez-moi sans loucher ! Je découvre en vous les symptômes…

– Voulez-vous bien me lâcher ! s’écria le pacifique soldat.

– Je vous défends de bouger ! fixe ! Le vulgaire prétend qu’il faut avoir de l’esprit pour devenu fou. Vous êtes une preuve vivante du contraire…

Il y eut une douzaine d’éclats de rire étouffés dans les mouchoirs brodés.

Le docteur Lunat pirouetta sur ses talons et marqua le pas avec activité.

– Madame, dit-il à la sous-intendante, vous êtes un sujet curieux. Vers l’âge de cinquante-huit ans, vous avez dû avoir quelques étoiles au cerveau.

– Mais je n’ai pas encore cinquante ans ! s’écria la sous-intendante indignée. C’est un fou dangereux !

– Le colonel de Savray gagne cinq cents louis, dit un conseiller de préfecture.

Le docteur Lunat fouilla précipitamment sa poche.

– J’ai mes cinq sous ! pensa-t-il tout haut avec une intime satisfaction. Tout va bien ! Je pourrai m’intéresser à la partie.

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