Chapitre 18 Conclusion
Les évanouissements causés par la joie ne sont, quoi qu’on en dise, ni longs ni dangereux.
Au bout de dix minutes, Éva était rentrée dans l’entière possession d’elle-même, à part le doute qu’elle ne fût pas sous l’empire d’un rêve.
À la porte de l’église, la voiture l’attendait. Mais Éva était si faible, que Jacques fut obligé de l’y porter dans ses bras. Le cocher savait où il devait aller ; il ne demanda aucun ordre, et, au milieu des cris : « Vive Jacques Mérey ! Vive mademoiselle de Chazelay ! » la voiture s’éloigna, et tout rentra dans l’obscurité et le silence.
Éva regarda autour d’elle et près d’elle, ne vit rien que Jacques ; elle poussa un cri de joie, se jeta dans ses bras, et fondit en larmes.
Ils restèrent donc enlacés dans les bras l’un de l’autre, Éva demandant au ciel, si c’était un rêve, que ce rêve ne finît pas.
Tout à coup, la portière s’ouvrit, une vive lumière força Éva d’ouvrir les yeux, et elle se trouva au milieu de domestiques tenant des flambeaux.
Jacques l’aida à descendre de voiture ; elle ignorait complètement où elle était.
À peine avait-elle calculé que le roulement durait depuis cinq minutes, que la voiture s’était arrêtée devant cette maison inconnue qu’elle n’avait jamais vue aux environs du château de Chazelay.
Elle monta sur un perron orné de fleurs, entra dans un vestibule orné de candélabres et de vases de Chine dont la forme lui était connue sans qu’elle pût dire cependant où elle les avait vus, autrement que dans la profondeur d’un rêve.
Puis elle passa dans le salon, tout orné de l’ameublement Louis XVI qu’elle se rappelait aussi avoir vu ; du salon, par deux portes, on entrait dans deux chambres à coucher.
L’une était la chambre grenat dont, nous l’avons dit, le seul ornement était un grand portrait de femme avec un prie-Dieu au-dessous.
En voyant ce portrait, Éva s’écria :
— Ma mère !
Et elle se jeta à genoux sur le prie-Dieu.
Jacques l’y laissa prier un instant, puis, l’enveloppant de son bras, il la souleva à la hauteur de ses lèvres.
— Mère, dit-il, je te prends ta fille, mais je m’engage à la rendre heureuse.
— Mais où sommes-nous donc ? demanda Éva en regardant autour d’elle et en voyant à travers les vitres des fenêtres étinceler les lumières d’Argenton.
— Tu es dans la maison du bois Joseph ou dans ta villa Scipion, comme tu aimeras mieux. Ta chambre à coucher, et tu devines au portrait de ta mère que c’est ta chambre à coucher à toi, est juste à l’endroit où s’élevait la cabane du braconnier Joseph, qui est garde général de tes bois.
— Ah ! dit Éva en se jetant au cou de Jacques, tu n’oublies rien, et de tous les souvenirs tu fais une chose sacrée.
On sait que, par un corridor, les deux chambres à coucher donnaient l’une dans l’autre. Mérey conduisit Éva de sa chambre à coucher dans la sienne.
Éva n’avait encore rien vu qui ressemblât à cela, c’était du Pompéi tout pur. Les peintures dont les murailles étaient couvertes l’occupèrent un instant, puis elle passa dans deux boudoirs qui semblaient des frères jumeaux tant ils étaient pareils l’un à l’autre, excepté par les tableaux dont l’un appartenait à l’école lombarde et l’autre à l’école florentine.
Puis venait une galerie garnie de tableaux appartenant à toutes les écoles.
La visite se termina par les deux salles à manger. Une table à deux couverts était servie dans la salle à manger d’été, et, comme on était aux plus beaux jours, les fenêtres en étaient ouvertes, et, de l’endroit où l’on devait s’asseoir, on voyait tout à la fois les fleurs, les feuilles des arbres et les étoiles du ciel.
Jacques fit signe à Éva de prendre sa place, lui baisa la main, et s’assit devant elle.
Elle soupa sans faire attention qu’elle mangeait. Les émotions de la journée l’avaient affaiblie. Rien ne donne appétit comme les larmes. Tant qu’ils sont malheureux, les malheureux ne veulent pas en convenir ; mais, une fois qu’il ne le sont plus, c’est une vérité reconnue même par eux.
Ce fut là où Jacques Mérey mit Éva au courant de leurs affaires. L’hôpital était bâti et fondé ; la villa Scipion ou la maison du bois Joseph était complètement achevée ; au mois d’octobre, un hôtel les attendrait à Paris, et, de la fortune d’Éva et de celle de Mérey, aussi considérables l’une que l’autre, il restait encore cent mille livres de rentes.
Éva avait voulu fermer l’oreille à tous ces calculs, mais Jacques avait jugé nécessaire de l’informer de toutes choses.
Lorsque le souper fut fini, Jacques reconduisit Éva à sa chambre.
— Ici, dit-il, vous êtes complètement chez vous ; les portes ne ferment que de votre côté. Quand vous les laisserez ouvertes, c’est que permission me sera accordée d’y entrer.
Éva le regarda tendrement.
— Jacques, dit-elle, une dernière prière. Retournons ce soir à Argenton.
— Pourquoi cela, chère amie ? demanda Jacques.
— Parce qu’il me semble que ce serait une ingratitude de passer la plus heureuse nuit de ma vie hors de la maison où tu m’as créée et où je me suis rachetée.
Jacques prit Éva dans ses bras.
— C’est toi qui n’oublies rien, lui dit-il. Partons pour Argenton, partons à l’instant même.
Et, une heure après, la porte de la petite maison se refermait sur les deux êtres les plus heureux de la création.
fin
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.