‹ La fille du pirateChapitre 103 sur 115 · VII

VII

Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra.

La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie de cuisine.

--Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous [34] comme ça? y a au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais malade.

[Note 34: sors.]

--Malade! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et...

--Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux nous, ousqu'on ne te refuse rien.

--C'est vrai...

--Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici, plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée.

Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses paupières.

--Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si gaie, si riante; maintenant...

--Pierre est-il ici? interrompit Angèle, pour couper court à cette intempérance de langue qui la gênait.

--Pierre y va-t-arriver prendre son dîner.

T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire?

Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors.

C'était le charretier.

La jolie fille courut à sa rencontre.

Page 1