XIII
«Saint-Jean de Terre-Neuve...
»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici. Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai point quitté la mer.
»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle, mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point, car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait l'engager au mal.
»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils vous intéresseront:
»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché le maquereau.
»--Jamais, lui répondis-je.
»--Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord.
»--Mais l'armateur....
»--L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots, tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas.
»--Quoi, vous me refusez!
»--Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant exercé, s'il le veut. Pour un greenhorn[35], ça ne me va pas plus qu'un verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion.
[Note 35: Novice, naïf, niais.]
»--Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le métier de charpentier à bord.
»--Vraiment!
»--Sur ma parole.
»--Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.
»--Ainsi, c'est convenu?
»--Oui, mais à une condition.
»--Dites.
»--Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin.
»--Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.
»--Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.
»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le pilote, le premier maître, un mousse et moi.
»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de l'Amérique septentrionale.
»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux.
»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre section, organisation totalement distincte de la première.
»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux. Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en des rixes sanglantes.
»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison.
»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme, on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes, le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage.
»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes.
»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix varient naturellement suivant la qualité.
»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce. Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé, café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc., car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment.
»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée, un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première question d'un matelot à l'autre est celle-ci:
»--Quel est votre patron?
»Puis:
»--Quel est votre cuisinier?
»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là indépendant, il se montre difficile dans son choix.
»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens, Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens.
»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable.
»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds.
»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs avant qu'ils ait atteint la vieillesse.
»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la certitude de plus gros profits.
»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une salle d'école.
»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de jaune.
»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,--mais pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité; et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.
»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire, quelle était sa forme et même son nom.
»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes, avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique de tels exemples soient rares.
»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en entrant au port comme en en sortant.
»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense minime pour tant de peines.
»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de guerre.
»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation.
»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:
»--Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice.
J'espère bien que vous serez malade avant demain matin.
»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme une chose due.
»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes, plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les entendre.
»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits d'union de nos bonnes relations.
»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du patron retentit:
»--Parez la grand'voile! larguez la misaine! déployez les focs.
»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres.
»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.
»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix minutes le pont se trouva libre.
»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies). Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une place, et plus difficilement quelques vivres.
»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit.
»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin.
»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière.
»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger.
»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute particulière.
»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient dans la Baie.
»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain.
»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues à truites.
»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes les autres.
»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires.
»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de l'équipage.
»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un profond intérêt les procédés de l'équipage.
»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer, auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son tour.
»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes, accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes, du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et façonner les plombs suivant leurs fantaisies.
»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie sur le plancher et une particule dans le moule.
»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux, je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr.
»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes, plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des instruments.
»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage. Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule de compliments...»