IV
L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les personnages et de broyer les couleurs.
Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant un homme étendu,--la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqués contre les tempes,--lui présente un verre d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne.
Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage du Christ dans la _Descente de Croix_ de Rubens. La jeune fille se montre à nous comme la _Charité_.
Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.
Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie meilleure.