VI
A l'extrémité septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de quinze. Elle était formée de pieux fichés en terre, revêtus d'un bousillage de glaise, et surmontés d'une toiture d'écorce. De chaque côté une porte, faite d'écorces suspendues, donnait accès dans cette hutte, dont l'intérieur, éclairé par des trous pratiqués dans le mur, était aussi misérable que l'extérieur. Au centre était le foyer, près duquel une demi douzaine de chiens décharnés, le museau entre les pattes, reposaient ordinairement leurs membres étiques. A des poutrelles transversales, étaient accrochés des quartiers de venaison, des bottes d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des planches de bois blanc, disposées en rayon, à une verge du sol, s'étendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers ustensiles de ménage, comme poterie en terre cuite, écuelles et marmites de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils connussent la vaisselle de terre et de métal, faisaient rougir au feu, puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les aliments nécessaires à leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis-à-vis, une sorte de grande châsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux formes bizarres et monstrueuses. Ces figures représentaient les idoles autrefois adorées par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos étaient «tout-puissants et fiers»:
C'était, d'abord, Agreskoue, le Souverain Être, et Dieu de la guerre; Atahensic, qui commandait la foule des mauvais Génies; Touskeka, chef des bons Esprits, Malcomek, etc. Chacune de ces divinités, peinte avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs. Enfin, au pied de la châsse, immédiatement sous une des ouvertures par lesquelles le jour pénétrait dans la hutte, scintillait une couche de poussière, dont les nuances vives, variées et chatoyantes éblouissaient l'oeil. Cette poussière était le produit de petits coquillages, soigneusement pilés et renfermés dans un cercle de frêne, ayant environ deux pouces de hauteur. Du milieu, s'élançait une baguette garnie de peaux de serpents enroulés et qui hérissaient de leurs têtes hideuses la tige et le bout de ce nouveau caducée.
Accroupie devant le cercle, une femme étudiait avec attention les traces que deux lézards laissaient sur la poussière, en tournant autour de la baguette, à laquelle ils étaient attachés par des fils venant rayonner à la circonférence.
Cette femme était riche de vieillesse et de laideur.
Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune, un brayet, des mitas et des mocassins ornés de verroteries et de broderies bariolées.
Son visage était tatoué, sillonné de rides profondes. A son nez et à ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines rouges, avec une tête de vipère, en guise de médaillon, descendait sur sa poitrine sèche et terreuse.
Cette femme était la Vipère-grise, la sorcière iroquoise.
Elle se disait issue de la Chaudière-noire, ce fameux Sagamos qui, en 1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada[9], et elle jouissait d'une haute considération parmi ses compatriotes.
[Note 9: Voir les Sagamos Illustres, par M. Maximilien Bibaud, chapitre XXVI.]
Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonnée au Sault St-Louis, fût déjà convertie au catholicisme, la Vipère-grise exerçait une influence immédiate sur le conseil des chefs qui, en maintes occasions, se prévalaient de ses jongleries pour faire adopter des résolutions importantes.