‹ La fille du pirateChapitre 73 sur 115 · XI

XI

Angèle manégeait parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes de la nuit.

La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.

Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en distinguer les couleurs.

Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.

Être aime de lui, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.

Et lui, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé qu'elle était payée de retour!

Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort seule peut éteindre le souvenir.

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