‹ La fille du pirateChapitre 76 sur 115 · XIV

XIV

Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un asile) et faire connaissance avec ce personnage.

M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de force et d'élasticité.

M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on, à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.»

M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. _Carillon, la Brune_, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet. Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux célibataires,--car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en dépit de toutes les séductions,--vidaient quelques flacons de vieux vins français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille.

Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête:

--Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais Angèle refusera. L'enfant est fière, ah! dame!

--Amène-la moi, je la déciderai.

Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses propositions:

--Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la mort approche, je suis sans héritier direct, etc.

Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche «s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui.

Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.

M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse.

Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde.

A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient l'attention de ses auditeurs.

La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M. Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer la flamme agonisante de leur sensibilité.

Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,--les deux mobiles principaux des femmes;--tout fut inutile.

Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.

Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât, au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix.

Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une abondance presque luxueuse.