‹ La fille du pirateChapitre 82 sur 115 · V

V

--Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d'un four, et froid.... c'était sur les côtes de Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se rafraîchir avant demain--le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaumé... vous comprenez, je m'en suis repassé à gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme à côté... Le lendemain, nom d'une écoutille! je m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de rats!

--Drôle, dit un des buveurs.

--Oui, très-drôle, ajouta l'autre.

--Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tête de faire des miennes ou plutôt d'en faire à notre capitaine Larençon, j'avais sa cale sur la conscience! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé... de manger de ce végétal. Mille écoutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le capitaine; à votre aise! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une affection... enfin, il ne m'appelait plus que son très-cher Mike, le vieux caïman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par là, et moi qui vous lui en gardais une.... soignée? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire; oui, tel que vous me voyez, j'étais comme le chien couchant du capitaine Larençon, brigand de capitaine, va! Il l'a payé cher... hé! hé!--Verse-moi un verre du punch, John!

L'individu apostrophé s'empressa d'obéir.

--Allons, à la santé de là Camarde! dit l'Irlandais, en élevant son verre, plein jusqu'au bord.

--La Camarde, qu'est-ce que cela?

--La Camarde, oh! rien... une vieille histoire... une femme la Camarde, il y a une quarantaine d'années... on le disait du moins de mon temps.

--Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa pipe qu'il avait oublié de bourrer.

--La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs!

--Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'Cageux, reprit Mike. Combien y a-t-il de temps que tu habites le pays?

--Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'Cageux; le pays? hum! bien vingt ans pour le moins.

--Vingt ans! vingt ans! murmura Michaël, dont l'ivresse commençait à embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s'est vu! vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies coloniales, hein! l'Cageux?

--Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Oui, à présent, j'en suis bien sûr, ça me paraît clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'était en 18...

--Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit l'Irlandais.

--Très-juste, appuya l'Cageux. Oui; c'est bien ça, dix et dix font vingt, je suis venu au Canada au 18... Mais qu'a donc John, avec son brûle-gueule?

--Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous ça?

--Eh! par l'ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échiné pas à aspirer de l'air échauffé.

--Mais....

--Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, en ce moment, aussi vide que ta poche!

--Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait.

--Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son gosier, or ça, je m'en vais, chums, vous conter une histoire.

--Une histoire, répliqua l'Cageux, bah! ça endort, les histoires; moi j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.

--Tu dis? s'écria John qui était parvenu à allumer sa pipe.

--De par tous les sabords du Corbeau, il parle de la Marseillaise, répartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fière chanson. Faut entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer... c'était en la chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient à l'abordage... la Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un peu:

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé!

--Comprends pas, dit John.

Contre nous de la tyrannie, L'étendard sanglant est levé!

--Quand je te dis que je comprends pas.

--Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui vous a fabriqué cet air-là n'était pas manchot.

--Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la conte, mon histoire? ça nous fera passer le temps.

--Marche.

--Auparavant, rinçons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une rasade.

--L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est que ça, l'entrepont?

--Imbécile, proféra l'Cageux, riant à gorge déployée.

--By God! s'écria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air courroucé.

--V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lança à la face de son compagnon.

--Attrape! riposta aussitôt l'autre avec un mouvement semblable.

Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours, et brisés par la violence du choc, s'éparpillèrent en morceaux sur la table.

--C'est bête ça, dit l'Irlandais, remarquant que quelques éclats de verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au rhum.

--Bête! qu'est-ce qui dit que c'est bête? hurla John.

--Moi, répondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que c'est bête. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voilà, pour le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas.....

--Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et empoignant, en même temps, une autre bouteille.

--Eh! eh! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais.

--S'il a le malheur de bouger, commença l'Cageux.

--Il s'en gardera bien, reprît Mike.

--Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à brunir la lame sur le revers de sa main.

--Lâches, râla John, d'une voix étranglée par la rage.

--Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affilée de son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène.

--Lâches! oui, vous êtes des lâches, réitéra John; deux contre un... lâches!

--Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à moi tout seul. Ah! il s'imagine....

En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu'il eût eu le loisir d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait l'atteindre au front.

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