‹ La filleule de Lagardère; I, La saltimbanqueChapitre 29 sur 48 · VII

VII

CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK

C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et Richard Vautier avaient fait connaissance dans un bar de San-Francisco.

Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui racontant son histoire,--authentique ou apocryphe.

Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous les râteliers du boulevard.

Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur ou flibustier.

Comme il achevait son récit:

--Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement. Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?

--Moi?

--J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour réfléchir.

--Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.

--Songez que je prends le train à midi précis.

--Je serai là à midi moins cinq.

--All right... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?

--Richard Vautier.

--Alors, à demain, Dick!

--A demain, patron!

· · ·

C'était de cette façon--expéditive et succincte--que le Français était devenu le secrétaire intime du riche Américain.

Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale, Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,--très susceptible d'attachement,--très facile à apprivoiser, à amuser, à séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des bureaux.

Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie--encore qu'il affectât de le mépriser souverainement--n'était pas la liqueur, fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.

Or, Richard Vautier était brillant et caressant.

Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale élastique d'un véritable coureur d'aventures.

Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord, le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse de son esprit et les cajoleries de son langage.

Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une bienveillance fort restreinte.

On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de celui-ci ruinerait le crédit--toujours croissant--du favori, en effrayant le digne captain sur le rôle que cet étranger était appelé à jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.

Il n'en fut rien.

Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle suprême ne devaient être considérés,--d'après l'avis du médecin,--que comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.

Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.

Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui s'ingéniait à le distraire.

Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance de la maison Murphy and Brother, pour lequel l'aîné des deux frères l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit, le factotum et comme l'alter ego du survivant.

Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de Will, suivait son cours.

Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts et des capitaux engagés.

En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à partager entre les deux associés,--c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la succession» du défunt.

Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce dernier,--Flore-Eva Ferrand,--l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.

Le captain songea à se mettre en quête de celle-ci.

Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:

--Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...

--Pour la France?...

--Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille Europe...

Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet endroit, toute liberté d'esprit et de corps...

D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie de me frotter à des moeurs nouvelles; le désir de me rajeunir au contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre ce voyage...

Il y a encore un autre motif: j'ai juré...

Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille, son héritière, ma nièce...

Le moment est venu de tenir ma promesse...

J'ai donc fait retenir deux cabines sur le Labrador qui appareille demain matin...

Car il est entendu que vous ne me quittez pas...

--Comment?...

--Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?

Et puis, j'aurai besoin de votre aide...

Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?

--Moi?

--Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...

Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût; pleine d'ennemis embusqués...

Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...

Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne dépouille pas les indigents...

Pauvre, je n'aurais rien à craindre...

Riche, j'ai tout à redouter...

Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des valets...

Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...

· · ·

Le Français lui tendit la main:

--Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous appartiens corps et âme.

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