‹ La filleule de Lagardère; II L'héritièreChapitre 20 sur 34 · XVI

XVI

MADEMOISELLE JULIETTE

Tandis que sa _première_ (demoiselle d'atelier) déballait avec un soin pieux les différents objets que renfermaient une demi-douzaine de cartons, et que mademoiselle Juliette achevait de chausser sa maîtresse, qu'elle venait de coiffer en un tour de main, M. Wurtz déclara avec gravité:

--Si madame daigne le permettre, c'est moi qui aurai l'honneur de l'habiller exclusivement...

C'est un soin que je ne laisse à personne quand il s'agit de _lancer_ une de mes nouvelles _inspirations_...

Trop fortuné si je suis capable d'ajouter un attrait de plus aux perfections de madame. Car madame est toujours madame. Je pare les autres femmes en les _entreprenant_: ici, c'est madame qui pare mes chefs-d'oeuvre.

--Eh bien! demanda la soubrette avec la familiarité des domestiques qui servent chez des demoiselles sans préjugés, eh bien! et moi, je vais donc rester les bras croisés pendant ce temps-là?...

--Toi, ma fille, répondit Sergine gaiement, tu donneras des avis et tu tiendras les épingles...

--Pardon! objecta M. Wurtz, pour ce qui est de tenir les épingles, c'est à ma _première_ qu'incombe cette fonction, plus importante qu'on ne le pense.

Puis, se cambrant et pinçant les lèvres:

--Quant à des avis, poursuivit-il avec raideur, je prendrai la liberté de rappeler à madame que, dans l'exercice de mon art, je n'ai pas l'habitude d'en recevoir...

Il conclut avec majesté:

--Par conséquent, l'intervention et la présence de mademoiselle nous sont complètement inutiles.

A cette déclaration, on eût pu voir une joie diabolique se refléter sur les traits de la camériste:

--Alors, reprit-elle d'une voix insinuante, si madame n'a pas besoin de mes services, elle serait bien aimable de m'octroyer _campo_...

--Tu veux sortir? demanda l'actrice.

--Si c'est un effet de la bonté de madame de m'en accorder la permission. C'est aujourd'hui dimanche. Tout le monde s'amuse,--et notre voisin, le clerc de l'épicier d'en face, m'a offert de me conduire dîner à la campagne, en tout bien tout honneur...

--Va, ma fille, consentit Sergine.

Mademoiselle Juliette ne se le fit pas réitérer.

Elle gagna la porte d'un élan.

Comme elle se préparait à en franchir le seuil:

--Surtout, recommanda l'actrice, tâchez de rentrer avant qu'on soit levé dans le quartier, histoire de ne pas déconsidérer la maison et de ne pas scandaliser la concierge...

--Découcher! protesta la soubrette avec une pudeur indignée; jamais de la vie! Mon cavalier est un nigaud. Il m'a proposé de m'épouser.

· · ·

Mademoiselle Juliette était bien en point. Elle le savait. Les _cocodès_ qu'elle introduisait chez sa maîtresse le lui avaient plus d'une fois répété dans l'obscurité des couloirs. Aussi le service lui pesait-il fort, et songeait-elle à s'établir et à travailler pour son compte.

Son rêve était de trôner dans le comptoir d'un café, entre deux urnes de métal d'Alger remplies de petites cuillères,--adossée à une glace, habillée de soie et coiffée dès l'aube crevant,--et d'étager des morceaux de sucre sur des rondelles de plaqué, tout en poussant le public à la consommation par l'artillerie de ses oeillades et le bouquet de ses sourires.

Justement, il y avait un de ces établissements à prendre sur le boulevard extérieur, à côté de la _Boule-Noire._

Bon poste et excellente clientèle. Tous les habitués du bal. Pas un sou de crédit: quand les messieurs n'ont pas de monnaie, ce sont les dames qui financent. Et gentils, et coquets, et _rigolos_, ces jeunes gens! Il n'est pas défendu de faire un choix et de mêler ainsi l'agréable à l'utile.

Or, pour devenir titulaire de l'estaminet du _Poisson fidèle_, il ne s'agissait que d'avoir un peu d'argent et un peu de crédit.

Du crédit, la femme de chambre espérait en trouver suffisamment, sur sa bonne mine.

De l'argent, par exemple, elle n'en n'avait guère: le beau Sigismond--le cocher de madame Ambroisie, l'une des camarades de théâtre de Sergine Gravier--lui avait, en effet, coûté les yeux de la tête.

Pour combler ce déficit, l'ingénieuse fille s'était mise à économiser soigneusement... ce qu'elle entendait chez sa maîtresse.

Et elle entendait beaucoup, car elle écoutait beaucoup.

C'était surtout lorsque le sieur Marignan causait avec la comédienne que la soubrette collait de préférence son oreille au battant des portes et son oeil au trou des serrures.

De cette façon, elle avait surpris facilement le secret de la machination--aussi simple qu'habile--dont la _Filleule de Lagardère_ et M. de Saint-Pons avaient été les deux victimes.

--Voilà, pensa-t-elle, le commencement de ma fortune. Laissons mûrir la poire. Ce sera bien le diable si elle ne me rapporte pas les six mille francs qu'on exige que je paye d'avance sur le fonds dont j'ai tant envie!

Aujourd'hui, la poire était mûre.

Il n'était que temps de la cueillir.

Mademoiselle Juliette avait jeté un mantelet sur ses épaules et posé un chapeau en équilibre sur ses cheveux crépés _à la chien_...

Elle dégringola l'escalier quatre à quatre et s'élança sur le boulevard...

Une voiture la croisa:

--Cocher!...

--Voici, ma petite dame: où allons-nous?

--Chez Doyen, aux Champs-Elysées! Ventre à terre!... Et si nous y sommes avant que M. de Saint-Pons et ses amis aient fini de prendre leur nourriture, il y aura un riche pourboire.