‹ La filleule de Lagardère; II L'héritièreChapitre 29 sur 34 · XXV

XXV

LA PROVOCATION

Quand il eut reconnu Florette, cette idée soudaine traversa la stupéfaction de Marignan:

--Elle vient ici m'implorer pour son amant! Allons! c'est qu'elle ne sait rien ou qu'elle a peur de moi! Donc tout n'est pas perdu encore!

Sous l'empire d'une telle persuasion, il se fut vite composé un visage de circonstance,--et ce fut avec les dehors d'un empressement exagéré, dont le respect se mélangeait d'une légère pointe d'ironie; ce fut avec une voix pateline, dont certaines notes vibraient pourtant de la joie du triomphe, qu'il aborda la jeune fille:

--Eh quoi! c'est vous, mademoiselle!... En vérité, j'étais si loin d'espérer... Surtout sous ce déguisement qui vous rend cent fois plus charmante!...

La mignonne fit un signe à ses deux compagnons.

Ceux-ci s'éloignèrent de quelques pas.

Elle resta seule dans le bosquet avec le spadassin, et elle se mit à le regarder--sans parler--comme si, jusqu'alors, elle n'avait pas eu l'occasion de l'étudier à loisir, et comme si dans cette étude elle cherchait à ressaisir une impression fugitive et depuis longtemps effacée.

Il se demandait pendant cet examen:

--Que signifient la présence de ces deux hommes, de ce soldat, et cette recommandation à mes amis de ne pas quitter la place avant la fin de l'entrevue? Il y a là une énigme et une menace. Il faut que je sache à tout prix...

Et rompant le silence, cérémonieusement:

--Daignerez-vous enfin m'apprendre ce qui me vaut l'honneur, le plaisir d'une rencontre aussi agréable qu'imprévue?...

Mademoiselle Fine-Lame ne répondit pas.

Elle continua à le regarder.

Devant une semblable insistance, les yeux du spadassin battirent,--et, avec une impatience sous laquelle il y avait un malaise et une inquiétude vagues:

--Mademoiselle, fit-il, j'attends...

Elle croisa ses bras sur sa poitrine:

--Ainsi, fit-elle lentement, ainsi vous ne devinez pas, vous ne soupçonnez pas ce qui m'amène?

--Si vous me permettez d'être franc...

--Je ne vous permets que d'être bref.

--Bref, soit; eh bien, je crois m'en douter un peu...

--Ah!... Dites alors... Je vous écoute...

--Mon Dieu! cette démarche n'a rien que de fort louable et témoigne hautement de la bonté de votre coeur. Vous aurez été informée qu'à la suite d'une altercation, à laquelle vous n'étiez point étrangère, nous devons nous couper la gorge, demain matin, M. de Saint-Pons et moi,--et, comme vous n'avez peut-être pas cessé d'aimer ce jeune homme...

Notre héroïne accentua avec passion:

--Je l'aime de toute mon âme!...

Marignan se mordit les lèvres:

--De toute votre âme, c'est possible...

Ensuite, avec une explosion de colère:

--Seulement, si c'est ainsi que vous comptez me fléchir, détrompez-vous, chère demoiselle. M. de Saint-Pons mourra. Il mourra parce que vous l'aimez...

Florette eut un rire méprisant:

--Détrompez-vous à votre tour!... Moi, m'abaisser à vous demander la vie de votre adversaire!... Pourquoi n'ajoutez-vous pas que c'est celui-ci qui m'envoie?...

Elle s'interrompit brusquement:

--Assez de paroles inutiles. Je ne suis pas venue prier. Je suis venue punir!...

--Vous!...

--Moi!...

--Oh!...

Il lança cette exclamation comme un défi, et quelque chose de terrible se dégagea de sa prunelle.

Mademoiselle Fine-Lame enfonça son regard honnête dans ce regard cruel:

--Monsieur Marignan, prononça-t-elle, je vais vous tuer tout à l'heure.

Le ton était glacé: celui d'un juge condamnant un coupable. L'oeil était devenu dur, presque farouche.

L'autre répéta:

--Me tuer!...

Et il recula d'un pas devant cet arrêt ainsi signifié: on aurait dit qu'il avait vu briller une arme dans la main de la jeune fille.

Celle-ci poursuivit avec un léger haussement d'épaules:

--Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention de vous assassiner. C'est dans un combat loyal que je prétends tirer raison de toutes vos lâchetés et de toutes vos perfidies...

Il la considéra avec une sorte d'effarement:

--Je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas que j'entends vous forcer à me disputer votre vie,--aujourd'hui, en ce lieu, sur-le-champ,--comme vous entendez forcer, demain matin, M. de Saint-Pons à vous disputer la sienne...

--Un duel!...

--A chances égales devant témoins...

--Un duel!... Avec vous!... Moi...

--Pourquoi non?

--C'est une plaisanterie!

Elle lui saisit le poignet et lui dit rudement:

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter. Nous nous battrons. Je l'exige. Vous m'appartenez: je vous prends.

Le sourire du spadassin se fit insolemment railleur:

--Allons donc! ricana-t-il, est-ce qu'on se bat avec une femme?

Notre héroïne se redressa:

--Vous savez bien, répliqua-t-elle, que la _Filleule de Lagardère_, l'épée au poing, vaut un homme. Vous le savez, car vous l'avez vue à l'oeuvre là-bas, à la fête des Loges, dans la baraque des Snail. Vous le savez et vous avez peur.

--Peur!...

--Oui, peur, et, croyez-le, si je ne m'étais sentie de taille à faire votre partie, c'est à la justice que j'aurais laissé le soin de protéger, de venger vos victimes...

--La justice n'a pas à se mêler de tout ceci...

--En êtes-vous bien sûr?

Il eut un geste dépité et ennuyé à la fois:

--Quoi qu'il en soit, finissons-en: je ne croiserai pas le fer avec vous...

--C'est votre dernier mot?...

--C'est mon dernier mot... Et tout le monde m'approuvera... Une telle rencontre est en dehors de toutes les règles...

--Et de quelles règles, s'il vous plaît?... Est-ce de celles en vertu desquelles vous vous préparez à tuer un adversaire qui n'a pas votre science, votre adresse de spadassin à mettre au service de sa loyauté et de son courage?...

Et ce monde, dont vous invoquez l'opinion pour abriter votre couardise, croyez-vous que vous ne soyez pas justiciable de son mépris?...

Quand, au lieu de vous livrer à ce mépris, en dévoilant l'intrigue basse dont nous avons été les dupes, M. de Saint-Pons et moi; quand, pour sauver celui que j'aime et venger mon bonheur perdu, je consens à jouer mon existence contre la vôtre, voici que vous vous retranchez derrière je ne sais quels scrupules!...

Tant pis pour vous, alors, monsieur! C'est la loi qui m'accordera la réparation que vous vous obstinez à me refuser!...

--La loi?... Que signifie?... Que prétendez-vous faire?...

--Je vais appeler mes témoins, les vôtres, tout le personnel de cette maison et avoir soin que vous soyez gardé à vue pendant que l'on ira chercher la gendarmerie, la police...

--La gendarmerie?... La police?... Vous êtes insensée!... Dans quel but?...

--Pour arrêter l'un des auteurs de la tentative de meurtre et de vol qui fut commise, voici tantôt un an, au pavillon de la Faisanderie, dépendant du château de Saint-Pons, sur la lisière de la forêt de Saint-Germain...

L'aventurier devint blafard et balbutia:

--Qu'est-ce à dire?...

--Je veux dire, continua Florette avec un redoublement d'énergie, je veux dire que le personnage masqué qui dirigeait l'expédition entreprise contre les écus du marquis; que le bandit mystérieux qui avait mis aux mains des frères Snail le poignard destiné à frapper le garde-chasse Jacques Perrin; que l'inconnu qui leur commandait d'égorger sans hésitation, sans pitié, un homme endormi et sans défense...

--Achevez!...

--Ce personnage, cet inconnu, ce bandit, c'était vous!...

--Moi!...

--Oh! n'essayez pas de nier! Je vous ai reconnu. Je vous ai reconnu à cette voix impitoyable qui condamnait le fils tout à l'heure comme je lui avais entendu condamner le fidèle serviteur du père...

Je vous ai reconnu à l'éclair de férocité qui jaillissait jadis des trous de votre masque, et que je viens de retrouver dans vos yeux...

Je vous ai reconnu aux sentiments d'effroi, d'horreur et de révolte que vous m'aviez inspirés en cette nuit fatale, ces sentiments que j'aurais dû écouter, hélas! au pavillon d'Armenonville, et qui se soulèvent encore en moi dans ce moment!...

La justice décidera, d'ailleurs, si je me suis trompée...

Elle décidera si celui sur qui j'appelle son attention est pur de tout soupçon, de tout reproche, et si son passé sans tache défie l'accusation que je lui jette en la conviction de mon esprit et en la sincérité de mon âme...

Dans tous les cas, elle empêchera le combat, le crime de demain...

--Mais, s'exclama l'autre exaspéré, en me perdant vous vous perdez!...

En cette nuit dont vous évoquez le souvenir, c'est vous qui avez introduit les meurtriers et les voleurs dans le logis du garde-chasse...

C'est vous qui avez versé à ce Perrin le narcotique qui devait le livrer inerte à leurs coups...

Vous êtes leur associée et leur complice...

Je le crierai bien haut,--si haut que l'on finira par me croire et que les peines dont vous me menacez vous atteindront la première!...

--Vous n'aurez pas ce soin à prendre: je m'en charge.

--Comment?

--En vous dénonçant, je me dénoncerai moi-même.

--Vous feriez cela?...

--Je le ferais, et rien que cet acte prouverait aux magistrats, appelés à prononcer entre nous, qu'en tout ceci je n'ai pas d'autres intérêts que ceux de la société, de la vérité et du droit.

Marignan baissa la tête.

La jeune fille continua, toujours debout devant lui et lui lançant chaque mot au visage ainsi qu'un peu de boue:

--Voilà pourquoi j'avais pensé qu'il valait mieux pour nous, pour vous, nous rencontrer ailleurs que sur les bancs de la cour d'assises.

Elle s'animait malgré elle et se sentait à bout de patience. Sa lèvre frémissait de colère; sa voix, dont elle s'efforçait de contenir les éclats, avait des grondements de tonnerre étouffé:

--Sur le terrain, poursuivit-elle, vous avez la chance de me tuer et d'échapper ainsi au bagne qui vous attend, qui vous réclame...

Il ne bougea pas.

Son oeil semblait chercher une issue ou une aide.

Elle marcha sur lui, en pétrissant entre les doigts de sa main droite le gant qu'elle venait d'ôter de sa main gauche:

--Allons, reprit-elle, un peu de courage! Acceptez; mais acceptez donc! Acceptez le jugement de Dieu, si vous ne préférez que je vous livre à celui des hommes!...

Le spadassin essaya de soutenir le regard qui soulignait ces paroles comme un trait de feu.

Il ne put.

Sa face était livide, et l'écume montait à sa bouche.

Humilié de cette sorte de trouble magnétique contre lequel il s'épuisait à réagir:

--Enfin, bégaya-t-il, en supposant que je consente...

--Que vous obéissiez, rectifia Florette.

--Où trouverai-je des témoins pour me prêter assistance contre vous?...

--Les vôtres sont là. Voici les miens. Tous me croient un homme, et, soyez tranquille, je me conduirai de manière à ne pas les tirer de leur erreur.

Elle fit un signe...

Népomucène et Roblot se rapprochèrent.

Marignan continua:

--Il faut des armes...

--Nous en avons, déclara l'ex-chasseur à cheval. Deux paires d'épées dans la voiture. En cas que l'une casserait,--accidentellement parlant...

--Il faut un endroit convenable...

--Ici derrière, fit le maréchal-des-logis, sur la route stratégique ou boulevard de Versailles...

--Il faut un motif, un prétexte...

--Qu'à cela ne tienne! dit la mignonne.

Elle se tourna vers le garçon du restaurant qui paraissait attendre ses ordres:

--Ces messieurs, ces messieurs tout de suite!

Après quelques minutes, Ledru et Blanchereau arrivaient, en proie au prurit de la curiosité.

--Messieurs, prononça mademoiselle Fine-Lame en leur désignant Marignan, cet homme, qui est de vos amis, m'a mortellement offensée: je lui rends outrage pour outrage!...

Elle leva la main...

Et le gant avec lequel elle jouait fouetta la joue du spadassin...

Celui-ci poussa un rauquement de fauve forcé dans son gîte...

Il bondit comme s'il allait se précipiter sur notre héroïne, devant laquelle s'étaient jetés Népomucène et Roblot:

--Eh bien, quoi? fit-il sourdement, c'est vous qui l'aurez voulu: nous nous battrons!

La jeune fille s'inclina:

--A l'instant. Vous avez vos témoins, j'ai les miens. Marchons.