‹ La Fin de FaustaChapitre 10 sur 35 · Chapitre 10 OU PARDAILLAN INTERVIENT ENCORE

Chapitre 10 OU PARDAILLAN INTERVIENT ENCORE

Il était terrible, cet effet.

Le roi se taisant, un silence de mort pesait sur cette brillante assemblée qui, en tout, se modelait sur lui. Le roi demeurant immobile, il semblait que quelque magicien facétieux se fût donné le malin plaisir de métamorphoser en statues aux somptueux et éclatants costumes tous ces nobles seigneurs et toutes ces hautes et grandes dames. Enfin, le roi s’étant fait un visage fermé pour dissimuler l’ennui et, disons-le, la crainte que lui causait la discussion qui allait inévitablement suivre avec Concini, toutes ces statues montraient des visages hermétiques : dans l’incertitude où l’on était de l’attitude que prendrait le roi, amis et ennemis de Concini se gardaient bien de laisser lire leurs sentiments intimes sur leurs visages.

Seul Pardaillan gardait aux lèvres son sourire narquois, un peu dédaigneux, au fond des prunelles, une lueur comme amusée.

Valvert vit tout cela. Ce silence lourd l’angoissa. Cette immobilité générale lui donna le frisson. Tous ces visages de glace lui parurent chargés d’une muette réprobation. Cette espèce d’accès de folie – où peut-être, sans qu’il s’en rendît compte, il y avait de la jalousie – qui s’était abattu sur lui à la vue de Rospignac tomba comme par enchantement. Il comprit alors toute l’énormité de son acte. Ah ! on peut croire qu’il ne triompha pas, qu’il ne chanta pas victoire, qu’il ne se félicita pas en son for intérieur. Je vous réponds que non. Tout au contraire, il se tança lui-même de la belle manière :

« Que la fièvre me ronge ! Que la peste m’étouffe ! Quelle mouche venimeuse m’a donc piqué ?… Faire un scandale pareil, au Louvre, devant le roi, devant la reine, devant toute la cour !… Cà, je suis donc devenu fou à lier ? Ou bien ai-je été mordu par quelque chien enragé ?… Que n’a-t-il rongé ma carcasse jusqu’aux os, pour m’apprendre à vivre, ce chien de malheur qui m’a mordu ?… Ne pouvais-je rester tranquille ? Non, il a fallu que je fusse pris de la rage de montrer ma force à tous ces courtisans ! Ah ! bravache, cuistre, brute, triple brute que je suis ! A présent, me voilà bien loti ! Je sens ma tête vaciller sur mes épaules. Eh ! c’est qu’elle ne tient plus qu’à un fil. Et je puis bien faire mon mea culpa. Puissé-je être écartelé vif, je ne l’aurai pas volé !… Et s’il n’y avait que cela, s’il n’y avait que ma tête menacée !… Mais, c’est que me voilà déshonoré ! Je vais passer pour un homme sans éducation, qui n’a jamais su se tenir décemment devant une noble assemblée. Je vais passer pour un manant, un goujat, un… Moi, un Valvert ! Ventrebleu de ventrebleu, foudre et tonnerre, peste et fièvre ! »

Son repentir était vif et sincère. Malheureusement, il arrivait un peu tard. Ce fut ce qu’il se dit lui-même, du reste :

« Le vin est tiré, il faut le boire. Qu’on prenne ma tête s’il le faut, mais je ne veux pas passer pour un grossier personnage… Il faut que je parle au roi, que je lui explique, que je m’excuse… »

On remarquera qu’il aurait pu se retirer, sans que personne s’y fût opposé. Il n’y pensa même pas. C’était pourtant le meilleur moyen de sauver cette tête, qu’il sentait vaciller sur ses épaules. Il était jeune, il aimait, il était aimé, il avait toutes sortes de raisons de tenir à la vie. Pourtant, il n’y pensa pas un seul instant. Il ne pensa qu’à une chose, qui fut sa seule préoccupation : c’est qu’il allait passer pour un homme grossier, sans éducation. Cette crainte fut si puissante qu’elle lui fit oublier que sa vie était menacée. Ce qui prouve, qu’au fond, il n’était encore qu’un grand enfant.

Sous le coup de cette crainte, plus forte que tout, il se dirigea vers l’endroit où se tenait le roi, ayant Pardaillan à son côté. Et on s’écarta devant lui, comme on eût fait devant un pestiféré ; on ne savait pas ce que le roi allait décider à son sujet.

La mise en marche de Valvert parut rompre le charme, rendre la vie et le mouvement à toutes ces statues.

La première voix qui se fit entendre fut celle de la reine, Marie de Médicis. Elle répondait sans doute à une observation murmurée par quelqu’un de son entourage. Elle disait :

– Assurément, ce n’est pas là un gentilhomme. C’est un manant grossier, de la plus basse condition, fort comme un taureau, et qui abuse de sa force en brute sauvage. Il faudra savoir par suite de quelle inconcevable méprise, ce crocheteur a pu s’introduire jusqu’ici. Quant au reste, puisqu’il a l’impudente audace de s’approcher du roi, il sera châtié comme il le mérite. Et ce châtiment sera tel qu’il donnera à réfléchir à ceux qui seraient tentés d’imiter des manières qui sont peut-être de mise à la cour des Miracles, mais qu’on ne saurait tolérer à la cour de France.

Ces paroles, qui étaient une mise en demeure adressée directement à son fils, ces paroles tombant au milieu du silence furent entendues de tous. Elles cinglèrent Valvert comme un coup de cravache.

Concini s’agitait et parlait avec animation à la reine, qui approuvait doucement de la tête. Léonora le soutenait avec cette énergie virile qui la caractérisait. Comme le roi l’appréhendait en son for intérieur, l’incident, fâcheux en soi, prenait des proportions d’un événement considérable.

Fausta demeurait impénétrable à son ordinaire et se tenait volontairement à l’écart.

Pardaillan disait tout bas au roi qui paraissait très ennuyé :

– M. d’Ancre va venir vous mettre en demeure de sévir. N’oubliez pas, sire, que lui abandonner M. de Valvert, c’est m’abandonner moi-même, me livrer pieds et poings liés à la merci de vos ennemis.

– Je ne vous abandonnerai pas, monsieur, promit le roi. Et, avec une pointe d’inquiétude :

– Mais…

Et il n’acheva pas sa pensée. Pardaillan la pénétra facilement, cette pensée. Tous ses amis qui le connaissaient depuis plus longtemps que le chevalier – ce qui ne veut pas dire qu’ils le connaissaient mieux – la devinaient pareillement : il voulait sincèrement ce que voulait Pardaillan. Il le voulait d’autant plus qu’il avait une confiance aveugle en lui, qu’il se savait réellement menacé et qu’il était absolument convaincu que seul il pouvait le sauver. Il comprenait à merveille que son propre intérêt lui commandait de sauver Valvert, dont Concini allait lui demander la tête. Ajoutez à cela que, personnellement, il n’en voulait nullement à Valvert. Au contraire. Au fond, il éprouvait une joie puérile, mais puissante, de l’humiliation qu’il venait d’infliger au favori détesté en la personne d’un de ses gentilshommes : car, qu’on ne s’y trompe pas, le coup de pied que Valvert venait de décocher atteignait plus Concini que Rospignac lui-même. Il n’avait certes pas réfléchi à cela. Il se sentait donc plutôt disposé à le récompenser qu’à le châtier.

D’où vient donc qu’il paraissait hésiter à faire une chose qu’il voulait de toutes ses forces ?

C’est que Louis XIII, enfant, commençait déjà à montrer cette indécision, cette faiblesse de caractère qu’il devait conserver toute sa vie, et qui devait faire de lui un instrument, pas toujours soumis, entre les mains puissantes d’une volonté implacable comme celle de Richelieu. Il le savait. Il savait que s’il commettait l’imprudence d’entrer en discussion avec Concini, Concini, plus énergique, plus tenace, d’ailleurs fortement appuyé par la reine, qui, elle-même, ferait sonner bien haut son autorité de régente, il finirait par céder, comme, quelques instants plus tôt, il avait reculé au moment où on pouvait croire que la disgrâce du favori était définitive. Voilà pourquoi il appréhendait si fort d’entrer en lutte avec Concini. Il l’appréhendait d’autant plus qu’il sentait bien que Concini, une fois par hasard, serait dans son droit, et qu’en bonne justice, comme il l’avait dit lui-même, sa demande de réprimer, comme il convenait, l’inqualifiable conduite de Valvert serait on ne peut plus légitime.

Pardaillan, qui, de son coup d’œil infaillible, avait jugé le roi, se disait en lui-même, assez irrévérencieusement :

« Je vois où le bât te blesse. Je vais te tirer cette épine du pied en prenant tout sur moi. J’ai de bonnes épaules, moi, heureusement. »

Et, tout haut, ayant trouvé du premier coup la seule solution qui convenait, il proposa :

– Le roi veut-il m’autoriser à répondre en son nom à M. d’Ancre ?

– Faites, autorisa le roi avec une vivacité qui attestait quel soulagement lui apportait l’offre qu’on lui faisait.

Pardaillan eut un imperceptible sourire. Et rivant son œil clair sur le regard du roi, comme s’il voulait lui communiquer un peu de sa force et de sa puissance de volonté :

– Je parlerai donc au nom du roi. Et, précisant sa pensée :

– Ce qui veut dire que le roi ne pourra me désavouer, sans se désavouer lui-même.

– Soyez tranquille, monsieur, je confirmerai tout ce que vous direz pour moi.

Ceci était dit avec une énergie qui prouvait qu’on pouvait compter sur lui. Dès l’instant qu’il se sentait abrité derrière une volonté qu’il savait de force à faire plier la volonté de Concini, il retrouvait toute son assurance. Pardaillan sourit, satisfait.

A ce moment, Concini d’un côté, Valvert de l’autre entraient dans le cercle du roi. Valvert, encore sous le coup de l’émotion pénible qu’avait produite en lui le jugement peu flatteur, mais qu’il reconnaissait loyalement mérité, émis par la reine sur son compte, Valvert allait prendre la parole, pour essayer de se justifier. Parler devant le roi, sans y être invité par lui, c’était aggraver une faute par une autre faute.

Pardaillan devina son intention. D’un coup d’œil d’une éloquence irrésistible, il lui ferma la bouche.

D’ailleurs, Concini parlait déjà. Cette faute que Valvert allait commettre, lui d’ordinaire strict observateur de l’étiquette, il la commettait sciemment. Mais il pouvait tout se permettre, lui. Il était très pâle, Concini. Un tremblement nerveux le secouait des pieds à la tête. On voyait qu’il faisait un effort surhumain pour se contraindre au calme. Il y réussissait à peu près. Sa voix était assez ferme, mais son accent italien reparaissait, comme il lui arrivait chaque fois que, sous le coup d’une forte émotion, il oubliait de surveiller son accent :

– Sire, oun pareil scandale, oun pareil affront, fait à oun de vos meilleurs serviteurs, ne sauraient demeurer impunis. L’arrestation dou coupable s’impose. Je sollicite humblement de Votre Majesté cet ordre d’arrestation.

Concini, par un effort de volonté admirable, avait réussi à formuler sa demande en termes assez respectueux. C’était tout ce qu’il avait pu faire, et le ton était quelque peu comminatoire.

De son air froid, Pardaillan répondit pour le roi :

– Certes, la conduite de M. le comte de Valvert est répréhensible. Ceci ne saurait être contesté. Cependant, l’arrêter pour cela me paraît un peu excessif. Une parole de blâme tombée de la bouche du roi me paraît une punition largement suffisante.

Concini sursauta : il ne s’attendait pas à pareille intervention. Au reste, il comprit à merveille que Pardaillan agissait avec le consentement du roi ; il ne pouvait en être autrement. Il comprit également que s’il se prêtait à la manœuvre, il était battu d’avance ; il savait bien qu’il n’était pas de force à se mesurer avec un adversaire aussi redoutable que Pardaillan. Comme s’il n’avait pas entendu, il continua de s’adresser au roi, et en termes toujours respectueux, mais toujours démentis par le ton qui demeurait impérieux :

– Le roi ne voudra pas refuser la légitime demande que lui fait le plus dévoué de ses serviteurs. Et je sollicite, comme une réparation, la mission de procéder moi-même à cette arrestation.

Pardaillan, on le sait, n’était pas très patient. La désinvolture de Concini lui fit monter le rouge au front. Il fit rapidement deux pas qui le mirent en face du favori. Et, de son air glacial, du bout des lèvres dédaigneuses :

– Monsieur, dit-il, quand j’adresse la parole à quelqu’un, je considère comme une insulte qu’on ne me réponde pas. Et quand on m’insulte, je ne lâche plus mon insulteur. Et figurez-vous que, tout vieux baron que je suis, j’ai la tête encore assez chaude pour commettre la même faute que vient de commettre ce jeune homme, pour oublier que je suis dans une maison royale, devant le roi, et exiger qu’on me rende raison sur-le-champ.

Concini frémit. Il avait appris, à ses dépens, à connaître la force exceptionnelle de l’homme qui lui parlait ainsi. Il se vit déjà entre ses mains puissantes – qu’il n’avait qu’à abattre, car il le touchait presque – recevant à son tour une correction dégradante, dans le genre de celle qu’avait reçue Rospignac devant toute la cour. Il sentit l’impérieuse nécessité de filer doux. Il se mordit les lèvres, s’ensanglanta la paume des mains avec les ongles, mais se contraignit à sourire. Et, de l’air le plus poli, avec un étonnement ingénu :

– Vous m’avez fait l’honneur de m’adresser la parole, monsieur ?

– Oui, monsieur.

– Excusez-moi, je ne vous avais pas entendu. Et vous me disiez ?

– Je vous disais que l’arrestation que vous me demandiez me paraissait une punition excessive, hors de proportion avec la faute commise.

– Ce n’est pas mon avis. Il y a eu insulte faite à la majesté royale.

– Pardon, pardon, fit Pardaillan d’un air goguenard, vous errez profondément. Il y a eu insulte, il est vrai, et même insulte exceptionnellement grave. Mais cette insulte s’adressait, et j’en appelle à tous ceux qui nous écoutent et qui ont été témoins comme moi, elle s’adressait non pas au roi mais bel et bien à celui qui l’a reçue. Celui-là est à votre service ? Je ne vous en fais pas compliment car c’est un triste sire. Vous prenez fait et cause pour lui, vous prenez votre part de l’affront qui lui a été fait ? C’est d’un bon maître. Ce n’est pas une raison pour déplacer la question, comme vous essayez de le faire.

– Et moi, se débattit Concini, je soutiens qu’il y a eu scandale. Scandale dans la maison du roi. Par conséquent, crime de lèse-majesté.

– Vous errez de plus en plus, dit froidement Pardaillan. Il y a eu un gentilhomme qui a infligé une correction publique à un autre gentilhomme. Et c’est tout. Chez nous, en France, lorsqu’un gentilhomme a été pareillement déshonoré, il met la rapière au poing, charge, tue ou se fait tuer. Dans l’un comme dans l’autre cas, le sang versé lave l’atteinte faite à son honneur, et il se trouve réhabilité. Je vous assure qu’il n’en est pas un qui ne se croirait déshonoré deux fois en venant implorer du roi l’arrestation de son insulteur. Il paraît que vous ignoriez cela. Vous êtes excusable, parce que vous êtes étranger, et que peut-être chez vous les choses ne se passent pas de la même manière que chez nous. Vous le savez, maintenant. Or, puisque vous vivez chez nous et parmi nous, puisque vous vous sentez atteint par l’insulte qui a été faite à un des vôtres, vous savez ce qu’il vous reste à faire pour venger votre honneur outragé en vous conformant aux usages de chez nous. Je me porte garant que M. de Valvert qui, malgré sa vivacité, est un galant homme, ne refusera pas de vous accorder la réparation par les armes que vous ne manquerez pas, je pense, de lui demander.

Ayant dit cela de cet air de pince-sans-rire, qu’il savait si bien prendre dans de certaines circonstances, Pardaillan, comme s’il jugeait que tout était dit, tourna délibérément le dos à Concini, et, au milieu d’un murmure approbateur, revint prendre place à côté du roi.

La manœuvre que Pardaillan venait d’accomplir était habile. On était, alors, fort chatouilleux sur le point de l’honneur. En plaçant, comme il venait de le faire, la question uniquement sur ce terrain, il avait rallié à lui la presque unanimité des assistants. La question des violences commises par Valvert, ainsi que son manquement grave à l’étiquette, question sur laquelle Concini avait essayé de se maintenir, disparaissait complètement. On ne voyait plus que le fait brutal – c’est bien le mot : l’insulte mortelle reçue par un gentilhomme. Même les plus chauds partisans de Concini, ignorant ou oubliant les dessous de l’affaire, estimaient que l’arrestation qu’il demandait n’était pas une solution digne d’un gentilhomme, soucieux de venger l’atteinte faite à son honneur. Ils pensaient qu’une insulte pareille ne pouvait se laver que dans le sang. Les murmures approbateurs, qui avaient suivi les paroles du chevalier, disaient hautement que la noble assemblée était de son avis.

Concini était trop fin pour ne pas le comprendre. Il vit que la partie était perdue pour lui, et il fut atterré. Néanmoins, il ne se rendit pas encore. Il espéra encore en imposer au petit roi, et tenta un effort désespéré.

– Sire, bégaya-t-il, dois-je entendre que vous approuvez les paroles qui viennent d’être prononcées ?

Mais le roi tenait le bon bout maintenant. Il le tenait d’autant mieux qu’il était sincère.

– Voilà une question au moins étrange, dit-il. Ne suis-je pas le premier gentilhomme du royaume ? Je ne puis, envisager autrement qu’en bon gentilhomme une affaire d’honneur. Or, monsieur, le dernier des gentilshommes de ce pays vous dira qu’il est pleinement de l’avis de M. de Pardaillan. Je m’étonne que vous n’ayez pas encore compris ce que tout le monde ici a saisi du premier coup.

Et, comme Pardaillan, il lui tourna le dos.

Concini, écumant, recula lentement, courbé en deux. Mais, du même coup d’œil mortel, il assassinait à la fois et le roi et Pardaillan, et Valvert. Quand il fut hors du cercle, il se redressa, essuya d’un revers de main la sueur qui perlait à son front, et gronda :

– Va, misérable intrigant, va, triomphe parce que tu as eu l’infernale adresse de capter la faveur de ce roitelet, incapable d’avoir une volonté à lui ! Mon tour viendra. Tout à l’heure, toi et ton fier-à-bras de compagnon, vous quitterez le Louvre… Alors, je veux fouiller vos poitrines de la pointe de mon poignard, en arracher le cœur et le jeter pantelant aux chiens errants, qui s’en disputeront les morceaux !…

Le mouvement qu’avait fait le roi l’avait rapproché de Valvert. Il le vit. Il sentit que, pour sa propre dignité, il devait lui infliger un blâme public… quitte à le féliciter en dessous main. D’ailleurs, il ne se sentait pas encore assez armé contre le favori et il ne voulait pas avoir l’air de l’écraser définitivement en se montrant trop partial. Il prit un front sévère et commanda :

– Approchez, monsieur, que je vous tance comme vous le méritez. Valvert s’approcha, se courba respectueusement et se redressant, le visage étincelant de loyauté, en toute sincérité, prononça :

– Sire, je reconnais humblement avoir manqué au respect que je dois à mon roi. Je supplie seulement Votre Majesté de croire que ce manquement n’a pas été voulu de ma part. J’ai agi, et je vous en demande bien pardon, sous le coup d’un emportement furieux qui m’a, un instant, privé de ma raison. N’importe, je sais que je suis coupable. Je le sais si bien, qu’au lieu de me retirer, comme j’aurais pu le faire, je viens librement me livrer moi-même à votre rigueur, reconnaissant d’avance que, quel que soit le châtiment qu’il plaira au roi de m’infliger, je l’ai mérité.

Ce petit plaidoyer, dont la sincérité était manifeste, produisit la meilleure impression sur l’assistance. Le roi se départit un peu de sa sévérité de commande :

– A la bonne heure, dit-il, vous reconnaissez vos torts. C’est d’un loyal gentilhomme. Vous regrettez donc ce que vous avez fait ?

– Pardonnez-moi, Sire, répondit simplement Valvert, je ne regrette pas ce que j’ai fait, je regrette seulement de m’être oublié jusqu’à le faire devant le roi.

Louis XIII échangea un rapide coup d’œil avec Pardaillan. Puis, son regard alla chercher Concini qui était revenu près de Marie de Médicis, laquelle pinçait les lèvres et montrait un visage réprobateur, qui était un blâme muet à son adresse, et l’ombre d’un sourire passa sur ses lèvres : évidemment la réponse, qu’il avait peut-être intentionnellement provoquée, ne lui déplaisait pas. Il adoucit encore son attitude.

– Voilà de la franchise, au moins, dit-il en souriant à demi.

Et, redevenant sérieux :

– Je sais bien qu’il n’est jamais entré dans votre pensée de manquer au respect que tout bon sujet doit à son roi. N’importe, je devrais vous punir. Mais le souvenir du service signalé que vous m’avez rendu, il n’y a pas bien longtemps, vous couvre encore. Je me souviens que je vous dois la vie, et, pour cette fois-ci, je veux bien oublier. Qu’il n’en soit plus parlé… Mais n’y revenez pas.

Et, coupant court, il se tourna vers Pardaillan, qu’il congédia enfin. !

– Allez, chevalier, et comptez que j’agirai de tout point comme il a été entendu entre nous. N’oubliez pas qu’à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, vous n’aurez qu’à dire votre nom pour être admis sur-le-champ près de ma personne.

Ces paroles, il les prononça à voix assez haute pour que tout le monde les entendît. Il apparut à tous que cette extraordinaire et incompréhensible faveur, dont il honorait le chevalier de Pardaillan, persistait plus solide et plus forte que jamais.

Pardaillan n’était pas l’homme des protestations. Il s’inclina, serra la main que lui tendait le roi, et, se redressant, promit simplement :

– Comptez sur moi, sire.

Louis XIII, dont l’esprit était en éveil depuis son entretien particulier avec lui, remarqua qu’il avait élevé la voix, comme s’il voulait que ses paroles portassent plus loin que celui à qui il les adressait. Il remarqua que, contre son habitude, ce n’était pas celui à qui il parlait qu’il regardait. Il remarqua enfin qu’il y avait comme une flamme de défi dans ce regard, qui ne lui était pas adressé. Il suivit la direction de ce regard.

Et il vit qu’il se fixait sur madame l’envoyée extraordinaire du roi d’Espagne : cette duchesse de Sorrientès qui avait produit une si vive impression sur lui, qui lui en avait imposé par ses grands airs de souveraine et à qui il avait fait un si gracieux accueil. Il vit que Fausta, redressée dans une attitude de défi, répondait à ce regard par un regard chargé de menaces mortelles.

Il vit cela, et un nuage obscurcit son front pur d’enfant, ternit l’éclat de son regard. Il demeura plongé dans une sombre rêverie, songeant :

« Quelle besogne terrible autant que ténébreuse cette femme vient-elle accomplir chez moi ?… Cette femme ? mais c’est l’envoyée de l’ennemi héréditaire, de l’Espagnol maudit qui a tué mon père !… Et j’ai été assez niais pour ne pas comprendre, pour ne pas me défier !… L’Espagnol entre en jeu ? Alors le crime va rôder autour de moi, les poignards vont s’aiguiser dans l’ombre, le poison va se préparer ! C’est ma mort qu’on veut… ma mort et ma couronne ! Ah ! mon père me l’avait bien dit ! Gardons-nous, par le Dieu vivant, gardons-nous bien !… Et dissimulons… dissimulons jusqu’au moment où j’aurai forgé la foudre que je laisserai tomber sur eux !… »

Il se secoua, chercha des yeux Pardaillan. Il le vit qui, s’appuyant amicalement au bras de Valvert, s’éloignait lentement, ayant quelque peine à se frayer un chemin à travers la cohue des courtisans qui se pressaient sur son passage, empressés à faire leur cour à cet astre nouveau qui semblait se lever au firmament de la cour.

Il détourna son regard, qui alla chercher Vitry, son capitaine. Il lui fit signe d’approcher. Pendant que Vitry obéissait, à l’ordre muet, son regard fureteur se mit en quête de Concini. Concini n’était plus avec sa mère. Il venait de s’éclipser discrètement. Nous n’avons pas besoin de dire où il était allé. Le lecteur devine sans peine qu’il était allé prendre la direction de la formidable embuscade que Rospignac, sur son ordre, avait organisée.

Le roi ne parut attacher aucune importance à la disparition de Concini. Tranquillement, il donna, à voix basse, l’ordre pour lequel il avait appelé Vitry près de lui. Et le capitaine des gardes sortit aussitôt pour exécuter cet ordre.

Il fallut plus de dix minutes à Pardaillan et à Valvert pour quitter la salle. Cela s’explique par ce fait que Pardaillan s’était cru obligé de répondre à tous les compliments dont on l’accablait. Non pas qu’il crût à la sincérité des protestations qu’on lui faisait : le sourire sceptique qui errait sur ses lèvres disait clairement qu’il n’était pas dupe. Mais, tout simplement, parce qu’il estimait que le premier devoir d’un homme bien élevé est de répondre à une politesse par une autre politesse. Cependant, Valvert, qui le connaissait bien, au pétillement qu’il voyait dans sa prunelle, comprenait qu’il s’amusait comme il ne s’était jamais amusé.

Pourtant, ils finirent par arriver à cette porte par où Valvert avait jeté Rospignac dehors. Là, Pardaillan se retourna et jeta un coup d’œil par-dessus les têtes. Comme l’avait fait Louis XIII quelques minutes plus tôt, il cherchait Concini. Et comme le roi, il constata son absence. Et il eut un de ces sourires en lame de couteau, comme il en avait quand il sentait que la bataille était imminente.

Dans l’antichambre où ils passèrent, Pardaillan lâcha le bras de Valvert. Et, très sérieux, très froid :

– C’est assez s’amuser. Maintenant, il nous faut passer aux choses sérieuses.

Valvert crut qu’il faisait allusion à son algarade et qu’il allait lui adresser des reproches, tout au moins le prêcher.

– Tout ce que vous pourrez me dire, monsieur, je me le suis déjà dit, fit-il doucement. J’avoue que je n’ai pas réfléchi avant d’agir. J’avoue de même, ce que je me suis bien gardé de dire au roi, que si j’avais réfléchi, j’aurais agi exactement de même, quoi qu’il en dût résulter de fâcheux pour moi. Rappelez-vous, monsieur, que j’avais promis à Rospignac de lui infliger cette correction, n’importe où je le rencontrerais, et fût-ce devant le roi. Je me fusse cru déshonoré à mes propres yeux, en ne tenant pas la promesse que j’avais faite. Je vous le dis, à vous, parce que je sais que vous êtes un homme à comprendre. Et maintenant, permettez, monsieur, que je vous remercie de tout mon cœur. Sans vous, je ne serai probablement sorti du Louvre qu’escorté par les gardes qui m’auraient conduit à la Bastille où dans quelque autre geôle d’où je ne serais plus sorti vivant. C’est une obligation de plus, qui vient s’ajouter à tout ce que je vous dois déjà. Je ne l’oublierai jamais.

Pardaillan lui avait laissé dévider son chapelet patiemment. Quand il vit qu’il avait fini, il haussa les épaules et bougonna :

– Il s’agit bien de remerciements, ma foi. Il s’agit bien de Rospignac et du coup de pied, qu’il n’avait d’ailleurs pas volé, que vous lui avez magistralement envoyé.

– De quoi s’agit-il donc ? s’étonna Valvert.

– De Concini, mordiable ! De Concini avec qui nous n’en avons pas encore fini et de Rospignac lui-même, que nous allons retrouver plus enragé que jamais. Et cette fois, il faut reconnaître qu’il aura bien quelque raison de l’être, enragé. Vous imaginez-vous par hasard que tout est dit avec eux ? Si nous sortons du Louvre, ce dont je ne suis pas très sûr, nous allons très certainement trouver sur notre chemin quelque bonne embuscade, comme sait en organiser le Concini, et ce sera miracle si nous nous en tirons. Tenons-nous bien, et ouvrons l’œil, mon jeune ami. Pour ma part, je ne donnerais pas une maille de nos deux peaux réunies.

– Nous verrons bien, répondit Valvert en assujettissant le ceinturon d’un geste instinctif.

Comme on le voit, Valvert, qui, au reste, ne paraissait pas autrement ému, ne doutait pas un instant de ce que lui disait Pardaillan. Il avait grandement raison d’ailleurs. En ce moment même, Concini, écumant de rage tout autant que Rospignac qui se tenait à son côté, les attendait au coin de la rue Saint-Honoré, à la tête de ses quarante et quelques assassins qui formaient un groupe formidable, terriblement inquiétant, dont les passants s’écartaient avec terreur. Et comme ils ne bougeaient pas d’une semelle, comme avec force jurons, blasphèmes et injures, ils criaient très haut leur intention, sans nommer personne toutefois, il en résulta que la rue, qu’ils encombraient d’ailleurs, se vida comme par enchantement. Et plus d’un boutiquier prudent ferma précipitamment, mit les volets, cadenassa sa porte, se verrouilla chez lui. Ce pendant que Stocco et ses vingt chenapans aux gueules patibulaires, plus effrayants encore que les ordinaires de Concini, qui, eux du moins, gardaient encore des allures de gentilshommes, produisaient la même impression de terreur sur le quai.

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