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Chapitre 15 REVIREMENT

Le lendemain matin, Odet de Valvert fut tout étonné de voir qu’il n’éprouvait pas la satisfaction qu’il était en droit d’attendre de l’heureux changement survenu dans ses affaires. Qu’est-ce donc qui le chiffonnait ? Il n’aurait su le dire. Ou peut-être cherchait-il à se le dissimuler à soi-même. Peut-être sa nouvelle fortune lui paraissait-elle si extraordinaire qu’il avait peine à y croire, qu’il ne pouvait pas se figurer qu’elle durerait. Peut-être…

Toujours est-il que, comme la veille, il dut faire un effort sur lui-même pour se remonter ; comme la veille, il lui fallut chercher, dans un déjeuner copieusement arrosé, un peu de cette gaieté qui lui était naturelle et coutumière, quand il n’était qu’un pauvre hère tirant le diable par la queue, jamais assuré du lendemain et qui semblait le fuir depuis que sa fortune semblait assurée. Comme la veille, il puisa dans une bouteille de vieux vouvray, un peu d’excitation bruyante, qu’il crut – ou feignit de croire – être de la joie.

Cependant, malgré lui, il conservait une arrière-pensée, car lorsque Landry Coquenard qui, lui, n’en cherchait pas si long et exultait franchement et sincèrement, lui demanda s’il n’allait pas se mettre en quête d’un appartement plus vaste, plus riche, plus conforme à la brillante situation qu’était la sienne maintenant, il répondit sur un ton assez sec :

– Nous verrons plus tard… Nous sommes très bien ici.

Ce qui étonna beaucoup le digne Landry Coquenard qui se demanda, non sans inquiétude :

– Est-ce que la fortune le rendrait ladre ?…

Ensuite, lorsque le même Landry Coquenard s’informa si ce n’était pas ce jour-là qu’il allait se déclarer et faire sa demande en mariage, sur le même ton assez sec il fit à peu près la même réponse. Mais, cette fois Landry Coquenard ne s’étonna pas. Il eut un sourire assez ironique et leva les épaules d’un air de dédaigneuse pitié. Evidemment, il s’attendait à voir reculer une démarche qui paraissait effrayer particulièrement l’amoureux timide.

Enfin, alors que le brave serviteur s’attendait à voir son maître se ruer en achats chez tous les marchands à seule fin de s’équiper comme il convenait à un des premiers gentilshommes de Mme la duchesse de Sorrientès, il ne fut pas peu surpris de l’entendre dire, cette fois, sans lui avoir rien demandé :

– M. de Pardaillan est un peu comme un père pour moi. C’est l’homme que j’aime et que je respecte le plus au monde. Jehan de Pardaillan est mon cousin par alliance. Je l’aime comme un frère et il me le rend bien. Avec ma cousine Bertille de Saugis, la femme de Jehan ce sont les seuls parents que je me connaisse. Je leur dois de leur communiquer, à eux, les premiers, la bonne nouvelle de mon heureux changement de fortune. Je m’en vais la leur porter, pour qu’ils se réjouissent avec moi.

Il donnait là bien des explications qu’on ne lui demandait pas et qu’il eût fort bien pu se dispenser de donner. Ce fut ce que se dit Landry Coquenard pendant qu’il s’en allait.

L’auberge du Grand-Passe-Partout – autre enseigne significative comme les aimaient nos anciens : le grand passe partout, c’était une pièce d’or –, où logeait le chevalier de Pardaillan, était située rue Saint-Denis, non loin du logis de Valvert. C’est là qu’il se rendit tout d’abord. Il y fut en quelques minutes.

Dans un de nos précédents ouvrages, nous avons eu l’occasion de faire connaissance avec l’hôtesse dame Nicole, qui reçut elle-même M. le comte de Valvert. Disons que les quelques années écoulées semblaient n’avoir eu aucune prise sur elle. Elle était demeurée une grassouillette et fort plaisante personne, accusant trente-cinq ans environ.

– M. le chevalier, dit-elle, est parti hier avec M. le marquis, son fils, lequel était mandé à Saugis par Mme la marquise, son épouse.

– Serait-il arrivé quelque chose de fâcheux à ma cousine Bertille ? s’inquiéta Valvert.

– Je ne pense pas, monsieur le comte. M. le chevalier ne paraissait pas inquiet.

– Vous a-t-il dit quand il serait de retour ?

– Il ne m’a rien dit. Et avec un soupir :

– Est-ce qu’on sait jamais avec M. le chevalier ! Il sera peut-être ici demain… peut-être dans un an.

Et avec un soupir plus accentué, plus douloureux :

– Peut-être jamais…

Valvert n’insista pas et se retira sans faire connaître le motif de sa visite, que dame Nicole, de son côté, oublia de lui demander.

– Voilà bien, ma chance ! soupira Valvert en s’en allant. M. de Pardaillan, qui connaît tout le monde et tant d’illustres personnages, m’aurait peut-être dit, lui, ce qu’est au juste cette duchesse de Sorrientès !… Cette duchesse qui paie ses gentilshommes dix fois plus que ne fait le roi de France !… Cette duchesse qui prétend obliger le roi lui-même à respecter ses gens qu’elle dit inviolables !… Il m’aurait renseigné, conseillé, guidé, lui. Et voilà qu’il est absent, juste au moment où j’ai besoin de lui !… Aussi, diantre soit de moi, pourquoi ne suis-je pas venu le trouver dès la visite de ce d’Albaran, si confit en politesses ! Maintenant, que vais-je faire ?

Ainsi, Valvert était venu trouver Pardaillan, dans l’espoir d’être renseigné sur la duchesse de Sorrientès. Il avait donc besoin de se renseigner ? Il n’était donc plus décidé à entrer à son service ? Il faut bien le croire, puisqu’il se montrait si cruellement déçu de l’absence du chevalier et qu’il se demandait ce qu’il allait faire.

Il se mit à errer par les rues, à la recherche de Brin de Muguet. Mais il n’y mettait pas la même ardeur que d’habitude. Il était même si préoccupé que, ne l’ayant pas rencontrée, il se contenta de soupirer deux ou trois fois et ne se montra pas aussi affecté qu’il l’était d’ordinaire, quand pareil contretemps lui arrivait. Toute la matinée, il déambula ainsi, un peu au hasard, plongé qu’il était dans des réflexions interminables. Et il faut croire qu’il n’avait pu se décider à prendre une résolution, car au lieu de faire ses emplettes, il reprit le chemin de son logis à l’heure du dîner.

Malgré sa préoccupation, il fit copieusement honneur au repas que lui avait préparé Landry Coquenard. Celui-ci avait, à diverses reprises, tenté d’amorcer la conversation sans se laisser rebuter par les quelques monosyllabes qu’il arrachait péniblement à son maître. Mais, devant un coup d’œil de travers que Valvert lui avait lancé, il comprit qu’il eût été imprudent d’insister, et il se l’était tenu pour dit.

Son repas expédié, Valvert resta encore une longue heure attablé devant un flacon qu’il vidait petit à petit. Au bout de ce temps, il se trouva que le flacon ne contenait plus une goutte de vin. Il se trouva aussi que Valvert s’était enfin décidé. Il se leva et avertit Landry Coquenard :

– Je sors. Je vais m’équiper.

Il sortit, en effet. En descendant l’escalier, il grommelait avec humeur :

– Tant pis, arrive qu’arrive, j’y vais ! Il serait insensé, vraiment, de refuser une situation aussi inespérée pour des billevesées… Au surplus, j’aurai l’œil et l’oreille au guet. A la moindre chose suspecte que je surprends, j’exige une explication. Et si cette explication ne me satisfait pas, je me retire. Voilà.

Sa résolution étant fermement prise, toutes ses hésitations et tergiversations cessèrent du coup. Il retrouva même son insouciante bonne humeur accoutumée. Quand il rentra le soir, ses emplettes étaient terminées et sa bonne humeur subsistait toujours, sans qu’il eût besoin de chercher un peu de gaieté au fond du flacon. Avec sa bonne humeur, il retrouva sa langue et il ne cessa de bavarder. Il ne dit pas un mot de la duchesse de Sorrientès. Mais il parla de Brin de Muguet. Et quand il était sur ce sujet-là, il ne se lassait pas de parler, de même que Landry Coquenard ne se lassait pas d’écouter. Naturellement, il parla mariage, fit des projets d’avenir et se désola naïvement :

– Quel dommage que demain soit dimanche, qu’il n’y ait pas marché, que je ne sache où la rencontrer. J’aurais mis le bel habit de velours marron que j’ai acheté ce tantôt. Ainsi superbement paré, peut-être, aurais-je produit quelque effet sur elle.

– Dites sûrement, monsieur, appuya Landry Coquenard, quoique à vrai dire, quand on est bâti comme vous l’êtes, qu’on a votre élégance naturelle et votre distinction, on n’a pas besoin d’un bel habit pour être remarqué des femmes. Mais ne vous désolez pas pour cela monsieur. Vous la verrez lundi et je vous réponds que vous ferez votre effet. Peste, il faudrait qu’elle fût bien difficile pour ne pas vous trouver à son goût.

Le lundi matin, à l’heure que lui avait indiquée d’Albaran, Valvert se présenta devant la duchesse de Sorrientès. De ce coup d’œil rapide et sûr, qui semblait lui être particulier, elle le détailla des pieds à la tête. Il avait vraiment fort grand air sous son costume d’une opulente simplicité et qui lui seyait à ravir. Elle sourit, satisfaite, et lui fit un accueil des plus gracieux. Elle-même le présenta à son entourage immédiat et il prit séance tenante son service.

Vers dix heures, il sortit. Et il se heurta à Brin de Muguet qui s’avançait souriante et gracieuse, les bras chargés de fleurs. Il fut si suffoqué, qu’il s’arrêta tout interdit, sans remarquer qu’il lui masquait la porte vers laquelle elle se dirigeait et l’empêchait ainsi d’entrer.

Elle, elle fut tout aussi surprise que lui. Et tout d’abord, elle eut ce léger froncement de sourcils qui indiquait que la rencontre, qu’elle croyait peut-être voulue, lui était désagréable. Mais, malgré qu’elle n’eût pas paru le regarder, elle remarqua fort bien l’heureux changement survenu dans sa mise. Et comme il sortait de l’hôtel, elle comprit qu’il devait être depuis peu de la maison, que cette rencontre-là, du moins, était purement fortuite. Comme elle l’avait déjà fait une fois, elle dut se reprocher son mouvement d’humeur. Et elle sourit gentiment.

Cependant, comme il lui barrait toujours le passage sans s’en apercevoir, elle dut s’arrêter. Alors elle ne voulut pas avoir l’air de reculer, elle ne voulut pas, surtout, avoir l’air d’une prude sotte et ingrate et mal élevée. Et il arriva cette chose tout à fait imprévue de Valvert : ce fut elle qui, la première, lui adressa la parole. Et de sa voix musicale, avec son sourire espiègle :

– J’étais si troublée, l’autre jour, que je n’ai pas su vous remercier comme il convenait, pour le signalé service que vous m’avez rendu. Pardonnez-moi, monsieur, et ne croyez pas que je suis une ingrate…

– Je vous en prie, madame, interrompit-il vivement en se découvrant, ne parlons pas de cela. J’espère que ce malotru que j’ai châtié comme il le méritait vous laisse tranquille maintenant.

– Pour le moment, oui, dit-elle en riant. C’est que vous l’avez fortement étrillé, et il ne doit pas être en état de se montrer dans la rue.

– S’il s’avise de recommencer, faites-moi l’honneur de m’en aviser et je vous réponds que cette fois sera la dernière, que ce drôle se permettra de manquer au respect que tout homme bien né doit à une femme, fit-il avec chaleur.

La glace se trouvait rompue. Elle, qui le voyait très respectueux, commençait à se rassurer sans doute, et se montrait très naturelle, nullement embarrassée, espiègle et souriante comme elle était de son naturel. Lui, s’émerveillait d’avoir pu lui parler sans gaucherie et sans trouble, comme il eût fait avec n’importe quelle autre femme. Il s’aperçut alors qu’il l’empêchait de passer. Il s’écarta vivement, s’excusa :

– Je vous demande pardon, je suis là comme une brute à vous barrer le passage.

– Oh ! le mal n’est pas grand, et je ne suis pas si pressée, dit-elle. Et elle se mit à rire, d’un joli rire clair, franc, bien perlé, un peu malicieux. Elle riait de sa mine confuse et de la vivacité avec laquelle il s’était injurié lui-même. Il le comprit très bien. Il se mit à rire comme elle, avec elle. Et comme, maintenant que la porte était dégagée, elle ne se pressait pas de passer, il s’informa très naturellement :

– C’est donc vous qui fleurissez l’hôtel ?

– Oui, depuis quelques jours, dit-elle simplement.

Et elle expliqua :

– J’ai eu la chance d’être aperçue par Mme la duchesse comme je vendais mes fleurs dans la rue. Comme une bonne bourgeoise, elle m’a abordée, m’a pris quelques fleurs qu’elle m’a royalement payées, et, sans morgue, avec une simplicité, une bonté, qui m’ont été droit au cœur, elle est restée un long moment à causer avec moi. J’ai eu le bonheur de lui plaire, à ce qu’il paraît, elle m’a demandé si je voulais entrer à son service. Je lui ai répondu, en toute franchise, que j’aimais mon métier qui me permettait de vivre indépendante, et que je ne voulais pas le quitter. Elle m’a très bien comprise. Elle m’a approuvée. Et elle m’a demandé de venir tous les jours, vers cette heure-ci, lui apporter quelques fleurs et les disposer dans son oratoire et son cabinet. C’est incroyable, qu’une si grande dame, devant qui on éprouve un respect si profond qu’il va jusqu’à la crainte, puisse montrer tant de bonté de cœur, tant de délicate générosité. Croiriez-vous qu’elle me donne deux pièces d’or pour des fleurs, sur lesquelles je réaliserais un assez joli bénéfice, en les vendant seulement une livre. Je le lui ai dit, monsieur, car je suis honnête. Savez-vous ce qu’elle m’a répondu ?

– J’attends que vous me fassiez l’honneur de me le dire, fit Valvert, qui était aux anges et qui eût voulu que ce babillage naïf ne cessât jamais.

– Elle m’a répondu que mes fleurs seraient, en effet, bien payées une livre. Mais que le goût avec lequel j’arrangeais ces fleurs chez elle valait bien, à lui seul, les deux pistoles qu’elle me donnait.

– Elle a raison, déclara Valvert avec conviction. J’ai vu vos bouquets et j’ai admiré l’art consommé du fleuriste qui les avait faits. J’étais loin de me douter que ce fleuriste c’était vous. J’aurais dû m’en douter cependant.

Ce fut à son tour d’interroger, peut-être pour détourner les compliments :

– Vous êtes donc au service de Mme la duchesse ?

Et, avec un coup d’œil malicieux à son magnifique costume :

– Depuis peu ?

– Depuis ce matin, fit Valvert en rougissant de plaisir, car il avait surpris le coup d’œil.

– Je me réjouis de tout mon cœur pour vous, monsieur. Vous avez là une maîtresse incomparable, tout à fait digne d’un homme de cœur tel que vous.

La porte venait de s’ouvrir. Elle lui fit une gracieuse révérence et entra. Valvert répondit par un salut des plus respectueux et s’en alla vers la rue Saint-Honoré, si heureux, si léger qu’il lui semblait qu’il planait. Ce premier entretien avec sa belle avait été pourtant bien banal. N’importe, le premier pas était fait maintenant, et il jugeait, lui, que c’était énorme.

Depuis, il sut s’arranger de façon à rencontrer la jeune fille, quand elle arrivait ou partait, soit à se trouver dans le cabinet quand elle y entrait. Seulement, la jolie bouquetière, avec son sourire espiègle, se montrait toujours un peu distante, cela le plus gracieusement du monde. Lorsqu’elle le rencontrait, seule à seul, elle avait toujours une bonne excuse toute prête pour le quitter, après un sourire et une gracieuse révérence. Lorsqu’elle se trouvait dans le cabinet, elle se montrait moins réservée, et si l’occasion se présentait, elle échangeait quelques paroles – toujours banales – avec lui. Et ceci s’explique par ce fait que, dans le cabinet, la duchesse était toujours présente.

En effet, la duchesse, qui semblait s’être prise d’une affection particulière pour la mignonne jeune fille, ne manquait jamais de quitter son oratoire et de paraître dans son cabinet, un peu avant l’instant où elle devait arriver. Elle n’en bougeait plus tant qu’elle était là. Et elle ne s’occupait plus que d’elle, observait tous ses mouvements, suivait avec une attention amusée les jolis doigts de fée, qui, avec une agilité surprenante, comme en se jouant, disposaient dans des vases précieux les fleurs aux teintes vives ou tendres, toujours harmonieusement assorties avec un goût inné très sûr. Et quand ce travail, qui ne demandait guère plus de quelques minutes, était achevé, quand la bouquetière se disposait à faire sa révérence et à se retirer, elle la retenait toujours un peu, la faisait bavarder, paraissait s’intéresser énormément à ses propos parfois naïfs, parfois malicieux, parfois très sérieux, quand elle parlait de ses affaires, en petite ménagère soigneuse et économe, en commerçante avisée, et souriant à ses boutades avec une indulgente bonté.

Et c’était non pas seulement « incroyable », comme avait dit Brin de Muguet à Valvert, c’était encore touchant, oui, bien touchant vraiment, de voir cette grande dame, toujours si souverainement majestueuse et grave, se montrer si simple, si familière, si maternellement indulgente avec cette pauvre petite bouquetière des rues. Si bien, que la pauvre petite bouquetière des rues, naturellement renfermée, quelque peu sauvage, d’une fierté singulièrement ombrageuse sans jamais se départir du respect le plus profond, se sentait tout à fait à son aise, s’abandonnait peu à peu, s’apprivoisait de plus en plus. La pauvre petite bouquetière des rues, qui n’avait jamais connu la douceur des caresses maternelles, dont l’enfance s’était déroulée triste, abandonnée, qui n’avait jamais essuyé de la part de La Gorelle que rebuffades, injures, mauvais coups, les pires traitements enfin, qui, dans cet enfer qu’avaient été ses premières années, n’avait rencontré nulle part, ni pitié, ni affection, l’humble petite bouquetière des rues se mettait à aimer de toutes les forces de son petit cœur reconnaissant cette bienfaitrice qui, oubliant volontairement le haut rang qui était le sien, se montrait avec elle si douce, si bonne, si maternelle enfin.

Nous avons dit que Valvert avait assisté plusieurs fois à ces entretiens. En effet, la duchesse ne faisait nullement un mystère de ses singulières relations avec cette pauvre fille des rues. Elle ne s’enfermait pas en tête à tête avec elle. A ces entretiens, elle laissait assister ceux de ses familiers qui, de par leurs fonctions, avaient le droit de se tenir près d’elle. Et Valvert était de ceux-là. Ce qui ne veut pas dire que, quoique présent, il entendait tout ce que se disaient les deux femmes, ou, pour mieux dire, ce que disait Brin de Muguet, car la duchesse se contentait d’écouter en souriant des confidences qu’elle savait provoquer par d’adroites questions. Seulement, dans ces cas-là, elle appelait la jeune fille d’un signe, la faisait asseoir sur un tabouret près d’elle et baissait la voix. Comme il régnait chez elle une étiquette plus stricte et plus méticuleuse, certes, que celle de la cour de France, les assistants – et Valvert avec eux – comprenaient ce que cela voulait dire, s’écartaient discrètement, entamaient des conversations à voix basse entre eux, évitaient même de regarder de ce côté. Si bien que la duchesse était seule à entendre les confidences de Brin de Muguet qui, on peut le croire, ne les eût pas faites si tout le monde avait pu les entendre.

Car, chose remarquable, qui émerveillait Valvert, stupéfiait les gentilshommes et faisait pâlir de dépit les femmes présentes de la duchesse – toutes d’excellente noblesse – cette fille, d’humble condition, qui ne se connaissait ni père ni mère, dans ce somptueux salon, devant cette souveraine, parmi cette noble assistance, se montrait aussi à son aise que si elle avait été chez elle : dans la rue. Et plus d’une qui jalousait sa radieuse jeunesse, son charme et sa beauté, se prenait à envier son tact parfait, la distinction naturelle de ses manières, la noblesse de ses attitudes, si bien que, n’eût été le costume, on l’eût prise pour une dame de bonne compagnie en visite chez d’autres dames.

La semaine s’écoula ainsi. Les soupçons vagues de Valvert s’étaient évanouis – ou assoupis. Ainsi qu’il se l’était promis, durant ces cinq jours, il se tint constamment l’esprit en éveil, attentif à tout, même aux choses les plus simples, les plus banales en apparence. Il ne découvrit rien de suspect. La vie de la duchesse semblait se dérouler au grand jour, régulière et monotone, remplie par des audiences qu’elle accordait à d’innombrables solliciteurs, par quelques rares visites qu’elle fit, et surtout occupée en bonnes œuvres. Quant à son service, il était de tout point ce qu’il eût été s’il avait appartenu à M. de Guise, au prince de Condé ou au roi. Moins mouvementé même, car au service des princes, qui s’agitaient tous plus ou moins, les expéditions ne lui eussent déjà pas manqué, tandis que, au service de la duchesse, il en était encore à attendre une de ces expéditions.

Ses soupçons se trouvaient donc endormis, ses préventions vagues contre sa maîtresse disparaissaient. Il est certain que l’admirable conduite de la duchesse envers celle qu’il aimait était pour beaucoup dans le revirement qui s’opérait en lui. Comment soupçonner, et de quoi soupçonner une femme qui se montrait si bonne et si généreuse envers tout le monde ? Car, enfin, c’était une chose qu’il avait pu constater cent fois depuis le peu de temps qu’il faisait partie de la maison : pas une infortune n’avait fait en vain appel à la charité de la duchesse. Cette femme avait toujours la main ouverte pour donner. Puis, et de ceci il ne se rendait peut-être pas compte, il subissait, comme tous ceux de son entourage, le charme particulier que cette femme extraordinaire exerçait sur tous ceux qui l’approchaient, et elle était en train de prendre sur lui le même ascendant prodigieux qu’elle imposait à tous, grands et petits. Tout doucement, sans s’en apercevoir, il devenait un fanatique, comme d’Albaran, de cette duchesse de Sorrientès, au service de laquelle il avait hésité à entrer, malgré les conditions éblouissantes qu’elle lui faisait.

Maintenant, ce changement qui se faisait en lui s’opérait-il à l’insu de la duchesse et sans qu’elle y fût pour rien, ou bien était-il le fait de sa volonté réfléchie ?

La duchesse n’était pas femme à trahir ses sentiments ou ses intentions. Incontestablement, et depuis fort longtemps, elle avait appris à montrer un visage impénétrable ou à ne laisser voir que les sentiments qu’il lui plaisait de faire croire qu’elle avait. Cependant, si nous nous en rapportons à de certains regards qu’elle fixait sur lui parfois, nous ne croyons pas nous tromper en disant que, pour des raisons connues d’elle seule, elle suivait à son égard – ainsi qu’à l’égard de Brin de Muguet, fille de Concini – un plan mûrement réfléchi et exécuté avec une patiente ténacité que rien ne pouvait rebuter, et une habileté qui tenait du prodige.

Oui, assurément, c’était elle qui avait voulu gagner la confiance et l’affection de la « fille de Concini ». Elle y avait pleinement réussi. Elle qui avait voulu pareillement gagner la confiance de Valvert et, de plus, son dévouement : un dévouement aveugle, absolu, ne reculant devant aucun sacrifice. Elle n’en était pas encore là, mais elle sentait qu’elle gagnait tous les jours du terrain et que bientôt il serait à elle corps et âme, au point où elle le voulait, c’est-à-dire un instrument docile entre ses mains puissantes ne voyant et n’entendant que ce qu’elle voulait qu’il vît ou entendît, ne comprenant que ce qu’elle voulait qu’il comprît, ne pensant que comme elle voulait qu’il pensât. Il est probable que, volontairement ou inconsciemment – comme Brin de Muguet elle-même, par exemple – tout le monde, autour d’elle, l’aidait dans la tâche qu’elle s’était assignée.

Et le chef-d’œuvre, le miracle était que cela s’accomplissait sans que Valvert s’en aperçût, malgré que, poussé par nous ne savons quelle mystérieuse intuition il fût venu là l’esprit singulièrement mis en défiance.

Pourquoi cette femme énigmatique agissait-elle ainsi, et quelles étaient – bonnes ou mauvaises – ses intentions réelles ? A ceci nous répondrons que nous ne tarderons pas à la voir à l’œuvre au grand jour. Nous serons alors fixés. Pour l’instant, il nous faut revenir à Valvert et à ses amours.

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