Chapitre 18 MAMAN MUGUETTE
Elles étaient entrées et la mère Perrine avait poussé la porte derrière elle.
Valvert vint s’arrêter devant cette porte. Le hasard et non point sa volonté fit qu’il fut masqué par la haie, sans quoi les deux femmes, qui étaient encore dans le jardin, l’eussent aperçu. Il était livide. Ses jambes flageolaient, il serait certainement tombé s’il ne s’était raccroché désespérément à la haie, sans s’apercevoir qu’il s’ensanglantait les mains aux épines.
Le malheureux avait tout entendu. Et ces mots « ma fille », « moi qui suis sa mère » avaient produit sur lui l’effet d’un coup de massue s’abattant à toute volée sur son crâne. Et il râlait :
– Sa fille !… Elle a donc une fille ?… Et c’est cela qu’elle voulait dire quand elle assurait qu’elle n’était pas libre !… Une fille ! Elle a une fille !… Et elle prétend qu’elle n’est pas mariée !… Mais si elle n’est pas mariée, comment peut-elle avoir une fille ?… C’est donc qu’elle a eu un… Oh ! que vais-je penser là ? Elle, la pureté même, avoir eu un amant ! Allons donc, c’est impossible !… J’ai mal entendu, mal compris !…
A ce moment même, de l’autre côté de la haie, Brin de Muguet s’informait :
– Où est-elle donc, ma fille Loïse. ? Comment se fait-il qu’elle ne soit pas accourue déjà ?
– La pauvre mignonne s’énervait trop à vous attendre. Elle voyait bien que vous étiez en retard, allez. Je l’ai envoyée jouer dans le jardin, derrière. Sans doute n’a-t-elle pas entendu la voix de son ami Grison, sans quoi elle serait déjà là, expliqua la mère Perrine.
– Vite, fit Muguette en se débarrassant vivement de sa cape, courons la surprendre.
Valvert entendit encore. Sans doute avait-il fini par se persuader qu’il avait mal compris, car il fut anéanti en entendant celle qu’il aimait répéter ces mots : « Ma fille Loïse », qui retentissaient dans son esprit comme un coup de tonnerre. Il vit les deux femmes se diriger vers le jardin de derrière. Machinalement, il contourna la haie. Il voulait voir, entendre. Peut-être se raccrochait-il désespérément à cette idée qu’il verrait et entendrait des choses qui lui prouveraient qu’il s’était trompé. Il avait bien entendu cependant. Mais il se refusait obstinément à en croire ses oreilles. Il trouva un jour dans la haie où il pouvait très bien passer sans être vu lui même. Il s’arrêta là, regarda, écouta.
Une enfant de cinq ans environ jouait tristement au fond du jardin. Elle était jolie à faire rêver avec ses grands yeux d’un bleu limpide plus bleus et plus purs que l’azur éclatant qui brillait au-dessus de sa tête d’ange du bon Dieu, comme disait la mère Perrine, avec ses fins cheveux qui lui faisaient comme une auréole d’or autour de la tête. Elle était vêtue non pas comme une fille du peuple, mais luxueusement, élégamment, comme une fille de riche bourgeoisie. Ah ! on voyait bien que rien ne paraissait trop riche, trop beau pour elle.
Elle jouait, avons-nous dit. Elle s’efforçait de jouer, devrions-nous dire. Mais visiblement, son esprit n’était pas au jeu. Elle était inquiète, triste, préoccupée, et elle faisait la moue d’un enfant malheureux qui se retient de toutes ses petites forces pour ne pas éclater en sanglots. Elle tenait sur ses genoux une poupée à qui elle parlait gravement, qu’elle grondait doucement, et les reproches qu’elle adressait à sa poupée trahissaient la peine secrète qui était la sienne :
– Vous voyez, zézayait-elle dans un gazouillis très doux, vous voyez, « mamoiselle », vous n’avez pas été sage… Et maman Muguette, fâchée après vous, n’est pas venue… Elle devait venir, maman Muguette, et elle n’est pas venue… elle ne viendra plus maintenant… C’est votre faute, et vous êtes une vilaine, mamoiselle… Vous faites beaucoup de peine à votre maman Loïse… Elle a beaucoup de chagrin, votre maman… beaucoup de cha… grin… sa maman Muguette ne vient pas… Elle ne verra pas sa maman Muguette…
Valvert entendait la plainte douce et naïve de l’enfant, et il sentait son cœur saigner dans sa poitrine.
Brin de Muguet l’entendait aussi, et elle demeurait là extasiée, ravie, délicieusement remuée.
– Ah ! le cher petit ange du bon Dieu, s’attendrit la bonne mère Perrine, l’entendez-vous ? Si vous l’aimez bien, elle vous le rend bien, allez.
– Loïse ! appela doucement Muguette, ma petite Loïsette ! L’enfant entendit, leva la tête. Son joli visage s’illumina, ses yeux, ses limpides yeux bleus s’emplirent d’une expression de tendresse infinie. Elle se redressa d’un bond, envoyant rouler « sa fille » dans une plate-bande. Elle eut un cri passionné, dans lequel se résumait toute son ardente affection :
– Maman Muguette !…
Et elle partit en courant aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes, et vint se jeter dans les bras que lui tendait la jeune fille et l’étreignit nerveusement de ses petits bras, la couvrit de baisers en répétant :
– Maman Muguette !… C’est toi !… Te voilà !… ma jolie maman Muguette !…
– Ma fille, bégayait Muguette ravie en la dévorant de caresses, ma petite fille chérie !… Ma jolie, ma mignonne Loïsette !… Oh ! tu l’aimes donc bien ta petite maman Muguette ? Dis voir un peu comment tu l’aimes, ta petite maman, mon trésor.
Et l’enfant, entourant de ses bras blancs le cou de la jeune fille, frottant doucement sa joue contre la sienne, l’embrassant avec une fougue passionnée, prononça :
– J’aime de tout mon cœur ma bonne maman Muguette. Voilà ce que vit et entendit Valvert aux aguets de l’autre côté de la haie.
Il ne se sentit pas la force d’en voir et d’en entendre davantage. Il partit, il s’enfuit, titubant comme un homme ivre, se heurtant aux arbres et aux buissons, droit devant lui, sans savoir de quel côté il s’en allait ! Or, s’il était resté plus longtemps, voici ce qu’il aurait entendu : Les premières effusions avec l’enfant passées, les deux femmes s’assirent sur un banc rustique qui se trouvait là. La petite Loïse se plaça sur les genoux de celle qu’elle appelait « maman Muguette ».
– Regarde les belles choses que je t’ai apportées, dit Muguette à l’enfant.
La mère Perrine avait défait le paquet apporté par la jeune fille. Celle-ci en tira des gâteaux secs, des dragées, tout un tas de friandises et des jouets, beaucoup de petits jouets. Ces merveilles firent trépigner de joie l’enfant. D’un naturel très aimant, la fillette témoigna sa reconnaissance en étreignant passionnément sa petite maman et en l’embrassant à pleines lèvres, plus passionnément encore.
Muguette riait comme une bienheureuse, jouissait délicieusement de la joie naïve et bruyante de l’enfant qui, impatiente, se mit à fouiller elle-même dans le paquet qui semblait inépuisable.
– Et ça ? fit-elle.
– Ca, sourit Muguette, c’est quatre flacons de bon vin pour mère Perrine.
Et s’adressant à la brave femme :
– Un gobelet de bon vin après chaque repas vous refera des forces. Ce soir, nous entamerons un de ces flacons et nous le finirons demain matin. Car je couche ici, ma bonne Perrine.
Tout ce flux de paroles n’avait d’autre but que d’arrêter l’explosion des remerciements de la mère Perrine qu’elle voyait s’attendrir. Elle ne put pas placer un mot, en effet, car l’enfant, qui avait entendu, demanda aussitôt :
– Je coucherai avec maman Muguette dans le grand lit, tu veux, dis ?
– Oui, ma mignonne.
– Et ça ? fit encore la petite curieuse qui s’était remise à fouiller dans le paquet.
– Ca, c’est encore pour mère Perrine.
– Pour moi ! s’étrangla la bonne femme. Ce beau fichu de soie !… de soie !…
– Pour vous, oui, dit Muguette en lui mettant autour du cou le fameux fichu de soie qui la faisait béer d’admiration.
– Comme tu es belle, mère Perrine ! s’écria l’enfant émerveillée.
– Ah ! demoiselle, c’est trop ! beaucoup trop ! bégayait la mère Perrine attendrie jusqu’aux larmes.
Le paquet ne contenait plus de surprises. La petite Loïse courut à un hangar sous lequel l’âne, Grison, s’activait à belles dents devant un râtelier plantureusement garni à son intention. C’est qu’ils étaient une paire d’amis, l’enfant et l’âne. La preuve en est que, en la voyant venir, Grison s’arrêta de manger, tourna la tête vers elle en la regardant de ses grands yeux si doux et se mit à braire joyeusement. Et pour l’enfant, la preuve en est qu’elle lui apportait bien vite sa part des friandises : une bonne poignée de gâteaux secs que l’âne se mit à grignoter en agitant ses longues oreilles avec satisfaction. Et ceci prouvait qu’elle n’était pas seulement très affectueuse, mais qu’elle avait encore bon cœur.
Ayant fait ses amitiés à Grison, elle s’en alla ramasser « sa fille », s’inquiéta si elle ne s’était pas fait mal en tombant, la nettoya, la consola et s’empressa de lui montrer les belles choses qu’on lui avait apportées. Elle s’était placée pour cela à une extrémité du banc, tout près des deux femmes par conséquent. Ce qui fait que la mère Perrine fit remarquer :
– Voyez comme elle est sage. Elle ne vous quittera pas un instant de toute la journée. Oh ! elle vous aime bien, allez !
– Elle ne m’aimera jamais trop, sourit Muguette avec une émotion contenue. Je ne vis que pour elle, moi. Savez-vous, mère Perrine, que pour elle, pas plus tard que ce matin, j’ai éconduit un brave et digne gentilhomme qui me voulait pour femme.
– Un gentilhomme !
– Un comte, mère Perrine, un comte.
– Et vous avez refusé ?… Pour elle ?…
Muguette fit signe que oui en souriant. La mère Perrine la dévisagea avec attention. Elle ne paraissait éprouver ni chagrin ni regret. Elle ne manquait pas de finesse, la brave mère Perrine. Elle remarqua fort bien la tranquille indifférence de la jeune fille. Elle sonda :
– Jeune, ce comte ?
– Guère plus de vingt ans.
– Beau ?
– Peut-être bien.
– Riche ?
– Non. Mais une situation magnifique au service d’une grande princesse étrangère qui est la générosité même.
– Et vous ne l’aimez pas ?
En posant cette question d’un air indifférent, la robuste paysanne observait la jeune fille du coin de l’œil. Celle-ci répondit très simplement :
– Non, je ne l’aime pas.
Et rêveuse :
– Pourtant nul ne me paraît plus digne d’être aimé que ce jeune comte de Valvert… Il s’appelle Valvert… Odet de Valvert… Odet.
– C’est un joli nom, fit la mère Perrine dans l’œil de laquelle une lueur de malice venait de s’allumer.
– N’est-ce pas ? dit naïvement Muguette. Je n’avais jamais remarqué combien ce nom, Odet, est à la fois frais et doux à prononcer.
– Oui, fit la mère Perrine avec le plus grand sérieux, cependant que son regard pétillait de plus en plus, il arrive toujours un moment où l’on fait ainsi des découvertes qui vous étonnent. Et vous dites qu’il est digne d’être aimé, ce brave gentilhomme ?
– Si je pouvais aimer, c’est sûrement celui-là que j’aimerais, avoua franchement Brin de Muguet. Et si vous saviez comme il est brave et hardi, malgré ses airs doux et timides, et fort, oh ! si fort, malgré ses allures de gentil damoiseau !
Ici, récit bref, mais combien enthousiaste, des exploits de Valvert, Landry Coquenard arraché à la meute de Concini, le roi sauvé d’une mort certaine, la magistrale correction infligée à Rospignac et à ses lieutenants. Rien ne fut oublié.
– Jésus ! s’émerveilla la mère Perrine, mais c’est un preux, un paladin, que ce digne gentilhomme ! Et vous dites que vous ne l’aimez pas ?
Et comme la jeune fille répétait encore non de la tête :
– Bon, bon, je ne suis pas en peine : cela viendra. Et avec un gros rire malicieux.
– C’est peut-être déjà venu, sans que vous vous en doutiez.
– Quoi ? s’effara Muguette. Qu’est-ce qui viendra, qui est déjà venu sans que je m’en doute ?
– Que vous l’aimerez, pardine !
Cette fois, Muguette rougit un peu, baissa la tête et demeura un instant silencieuse. Puis redressant la tête :
– Je n’ai pas de secrets pour vous, ma bonne Perrine.
– Et vous faites bien, car, bien que je ne sois qu’une pauvre paysanne, j’ai de l’expérience, voyez vous, et je ne suis pas de trop mauvais conseil. De plus, je me jetterais volontiers au feu pour vous, demoiselle. Vous le savez bien.
– Je sais, ma bonne Perrine, que vous m’aimez bien. Et je vous le rends bien, allez. Je vous dirai donc en toute sincérité que je ne sais si cela viendra, comme vous dites, mais ce que je sais bien, c’est que depuis quelque temps, depuis ce matin surtout, je pense à ce jeune homme plus que je ne le voudrais.
– Je vous dis que ça vient, je vous dis que ça vient, jubila la mère Perrine.
– Ce serait un bien grand malheur, soupira Muguette.
– Pourquoi ? se rebiffa la bonne femme, à cause de la petite Loïse ? Et grondeuse :
– Quel bon sens y a-t-il à se sacrifier ainsi pour une enfant qui ne vous est rien ! Loïsette, après tout, n’est pas votre fille.
– C’est vrai. Mais je l’aime comme si elle était vraiment ma fille. Et je l’ai adoptée.
– Chansons ! aimez-là tant que vous voudrez, la chère mignonne le mérite bien. Mais ne vous sacrifiez pas pour elle. Songez que cette enfant a peut-être encore un père et une mère qui la cherchent. Qui vous dit qu’ils ne finiront pas par la trouver un jour. Ce jour-là, ils viendront vous réclamer leur enfant. Et bien, que ferez-vous ? Dites-le un peu, pour voir : que ferez-vous ?
– Il faudra bien que je la leur rende. Ce serait un crime que de ne pas rendre une enfant à sa mère qui la pleure.
Elle disait cela très simplement. On voyait qu’elle disait ce qu’elle pensait et qu’elle ferait bravement ce qu’elle disait. Mais elle était très pâle, et on voyait aussi qu’elle éprouvait un déchirement affreux à la pensée qu’il lui faudrait, un jour, se séparer de cette enfant qu’elle chérissait de toute la force de son brave petit cœur qui ne s’était jamais connu d’autre affection que celle-là.
La mère Perrine hocha la tête en la considérant d’un air apitoyé. Et d’une voix qui se fit plus grondeuse :
– Je sais bien, pardine, que vous la rendrez à ses parents. Vous êtes bien trop honnête pour chercher à vous dérober. Vous la rendrez donc. Et vous demeurerez seule, abandonnée, sans affection, pleurant toutes les larmes de votre corps, vous qui, pourtant, êtes si gaie. Et c’est pour cela que vous aurez sacrifié votre belle jeunesse ?
La petite Loïse jouait toujours avec sa poupée qu’elle appelait « sa fille ». Elle semblait uniquement absorbée par le jeu et ne paraissait pas prêter la moindre attention à ce que se disaient les deux femmes près d’elle. Pourtant, elle se leva tout à coup, se jeta avec son impétuosité accoutumée dans les bras de Muguette étonnée, et d’une voix que l’on sentait prête à sangloter :
– Je veux rester avec toi, toujours, prononça-t-elle. Je ne veux pas aller avec mes parents. Je ne les connais pas. Ils sont méchants et je les déteste.
– Loïse ! Loïse ! s’écria Muguette éperdue, veux-tu bien ne pas dire des choses pareilles ! C’est très vilain !… Si tu répètes encore de si vilaines paroles, je serai fâchée. Je ne t’aimerai plus.
D’ordinaire, c’était là la pire des menaces qu’elle pouvait faire à l’enfant. Cette fois cette menace ne produisit pas son effet accoutumé. Loïse se cramponna, désespérément, au cou de la jeune fille, et éclatant en sanglots :
– Tu vois bien qu’ils sont méchants, puisque tu ne veux plus m’aimer à cause d’eux.
Et, trépignant avec colère :
– Ils sont méchants, puisqu’ils veulent m’enlever à toi !… Ils sont méchants, puisqu’ils veulent que tu restes seule abandonnée, à pleurer toutes les larmes de ton corps… J’ai bien entendu mère Perrine qui le disait tout à l’heure. Je ne veux pas m’en aller avec eux. Je les déteste… je les déteste.
– Tais-toi, s’écria Muguette, effrayée de l’exaltation de l’enfant, tais-toi, ma mignonne.
Et, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, elle entama un petit sermon pour lui démontrer qu’elle devait aimer et respecter ces parents qu’elle ne connaissait pas. L’enfant l’écouta avec un sérieux, une attention fort au-dessus de son âge. Quand elle vit qu’elle avait fini, elle secoua la tête avec une douce obstination, et, resserrant son étreinte, la joue contre la joue de la jeune fille :
– Je veux bien les aimer et les respecter, puisque tu le veux, dit-elle, mais je ne veux pas qu’ils me séparent de toi. Je veux rester avec ma maman Muguette toujours, toujours…
– Hélas ! ma mignonne, gémit Muguette prête à pleurer elle aussi, eux seuls sont les maîtres et il nous faudra bien nous incliner devant leur volonté.
L’enfant ne répondit pas tout d’abord. Le pli vertical qui barrait son petit front si pur annonçait qu’elle réfléchissait. Son petit cerveau d’enfant travaillait. A quoi pouvait bien penser ce petit ange blond ? Elle le dit elle-même dans son naïf langage. Futée d’instinct, elle commença par préparer les voies : elle prit le gracieux visage de la jeune fille entre ses blanches menottes et se mit à le caresser doucement, puis elle se frotta, câline, joue contre joue, puis enfin ce fut une avalanche de baisers dans les cheveux, dans le cou, sur les yeux, partout, partout. Et elle parla, et de quelle voix enveloppante.
– Maman Muguette, si tu voulais… moi, je sais bien un moyen pour rester toujours ensemble.
– Quel moyen, ma mignonne ? L’enfant parut se recueillir et très grave :
– Voilà, dit-elle : Tu sais bien, Odet ?
– Odet ! suffoqua Muguette. Qui ça, Odet ?
– Odet dont tu parlais avec mère Perrine tout à l’heure… Moi, tu sais, maman Muguette, je jouais avec ma fille… Quand même, j’entendais bien ce que vous disiez, va. J’entendais tout, tout, tout.
Et dans une explosion :
– Je l’aime bien, moi, Odet !… Je l’aime de tout mon cœur !
– Mais tu ne le connais pas ! se récria Muguette interdite.
– Je l’aime tout de même ! répéta Loïse avec une force singulière. Et elle expliqua :
– Je l’aime, parce que tu l’aimes, toi ! Loïse aime tous ceux que sa maman Muguette aime.
– Et qui t’a dit que je l’aime ? s’écria Muguette en rougissant malgré elle.
– C’est toi.
– Je n’ai jamais dit cela !
– Tu ne l’as pas dit mais j’ai bien vu que tu le « disais » quand même. Et puis, lui aussi t’aime bien. Loïse aime tous ceux qui aiment sa maman Muguette. Je l’aime bien aussi parce qu’il t’a défendue. Alors, voilà : puisqu’il t’aime et qu’il veut que tu sois sa femme, tu n’as qu’à dire oui. Alors, moi, je serai sa fille. Alors, lui qui est si fort, si fort, il saura bien nous défendre toutes les deux. Alors, personne ne pourra plus nous séparer. Tu ne seras plus seule, abandonnée. Tu ne pleureras plus. Tu vois comme c’est simple. Dis oui, maman Muguette, dis oui, je t’en supplie.
– Ah ! le cher petit ange du bon Dieu ! éclata la mère Perrine, c’est qu’elle a trouvé le vrai moyen, elle ! Ecoutez-la, demoiselle, écoutez la voix de l’innocence qui parle par sa bouche !
– Ah ! se défendit Muguette, si vous vous mettez tous contre moi !…
– Il n’y a pas d’autre moyen. L’enfant, inspiré par Dieu, a vu les choses telles qu’elles doivent être. Ce comte de Valvert est un brave cœur. Il adoptera l’enfant qui trouvera un défenseur en lui. Et si elle retrouve ses parents, si ses parents la reprennent… eh bien, vous aurez de beaux enfants à vous, que vous aura donnés votre époux, et ces enfants vous feront trouver moins cruelle la perte de votre Loïsette. Si elle ne retrouve pas ses parents, vous lui aurez donné un père. Et c’est quelque chose, il me semble. Croyez-moi, demoiselle, c’est là la solution la plus naturelle et la meilleure : celle qui vous procurera le bonheur à tous.
– Vous en parlez à votre aise, fit Muguette. Et non sans quelque mélancolie :
– Mais réfléchissez donc un peu, sans vous laisser emporter par votre aveugle affection pour moi, ma bonne Perrine. Voyons, est-ce que le noble comte de Valvert peut épouser une fille sans nom, une humble bouquetière comme moi ? C’est tout à fait impossible. Il serait fou de ma part d’y penser.
– Et pourquoi donc ? dit la bonne femme, tenace. Qui vous dit que vous n’êtes pas aussi noble, plus noble, peut-être, que le comte de Valvert ? Vous me défendez de vous appeler demoiselle. J’essaye de vous obéir. Malgré moi, pourtant, le respect l’emporte, et ce mot me vient souvent à la bouche, tout naturellement. C’est que je vois bien – qui ne le verrait, seigneur Dieu ! – que vous n’êtes pas une femme du commun comme moi. Au bout du compte, vous ne connaissez pas votre famille non plus, vous. Et vous n’êtes pas si âgée qu’il vous faille renoncer à jamais connaître votre père et votre mère.
– Mon père !… Ma mère !… murmura Muguette, rêveuse.
– Qui vous dit, reprit la Perrine, qu’ils ne vous cherchent pas, qu’ils ne vous trouveront pas un jour ? Et tenez, voulez-vous que je vous dise ? Moi, j’ai dans l’idée que vous les retrouverez, vos parents. Et ce jour-là, on pourrait bien découvrir que c’est vous qui êtes au-dessus de lui. Il se pourrait fort bien que ce soit lui qui, sans le savoir, ait fait une bonne affaire en vous épousant.
– Vous rêvez tout éveillée, ma bonne, fit mélancoliquement Muguette. Mes parents, sans doute, ne se soucient guère de moi. Sans, quoi ils m’eussent retrouvée il y a beau temps, je pense. N’en parlons donc plus.
– Soit. Parlons de M. le comte de Valvert.
– Eh ! que voulez-vous que je vous dise, obstinée que vous êtes ? fit-elle en s’efforçant de trouver son enjouement habituel. En admettant que vous parveniez à me faire changer d’avis, il est trop tard maintenant. J’ai été si formelle, si catégorique, ce matin, que jamais M. de Valvert ne renouvellera sa demande. Vous ne voulez pourtant pas que ce soit moi qui lui courre après, maintenant ?
– Soyez tranquille, sourit malicieusement la mère Perrine, vous n’aurez pas besoin d’en venir là. Je vous réponds, moi, qu’il reviendra à la charge. Alors, au lieu de le repousser comme vous avez fait, dites-lui franchement ce qu’il en est au sujet de votre petite Loïsette. Si c’est un homme de cœur, comme je le crois, il sera trop heureux d’adopter l’enfant pour l’amour de vous.
Muguette ne paraissait pas bien convaincue. Alors, la petite Loïse, qui avait écouté de son air grave et méditatif, vint à la rescousse de la vieille. Et enlaçant tendrement la jeune fille, de sa voix câline, supplia :
– Dis oui, maman Muguette, dis oui.
– Eh bien, fit Brin de Muguet vaincue, pour toi, chère mignonne, je dirai oui.
– Quel bonheur ! s’écria Loïse en frappant joyeusement dans ses menottes.
Et la mère Perrine, avec son sourire le plus malicieux, conclut :
– Vous verrez que ce sacrifice-là sera tout de même plus agréable et plus profitable que celui que vous aviez eu l’idée biscornue d’accomplir.
Voilà ce que Valvert aurait entendu, s’il avait eu la force et le courage de demeurer un peu plus longtemps aux écoutes, derrière la haie.
q