‹ La Fin de PardaillanChapitre 3 sur 41 · Chapitre 3 LA DAME AUX YEUX NOIRS SE FAIT CONNAITRE

Chapitre 3 LA DAME AUX YEUX NOIRS SE FAIT CONNAITRE

Eh bien, madame, disait La Gorelle revenue près de la litière, vous avez vu ? Elle aussi, elle m’a reconnue tout de suite.

– Oui, répondit la dame invisible, elle t’a reconnue, non sans frayeur. Cette enfant ne me paraît pas avoir gardé un excellent souvenir de toi et des soins que tu prétends lui avoir prodigués.

– C’est une ingrate, prononça La Gorelle en manière d’excuse.

– Dis plutôt que tu as dû la martyriser. Elle s’en souvient, la pauvre petite. C’est assez naturel.

La dame invisible relevait, comme on voit, la méchante accusation portée par La Gorelle. Pourtant sa voix gardait la même immuable douceur. Vraiment, on n’aurait su dire si elle plaignait « la pauvre petite », comme elle venait de dire, et si elle s’indignait de la conduite de La Gorelle. Pareille à un juge souverain, elle semblait noter avec impartialité le bien et le mal, le pour et le contre, avant de rendre son jugement. Elle reprit :

– Je t’ai observée pendant que tu lui parlais. Je crois que tu n’as pas tenu compte comme il convenait des recommandations que je t’avais faites. Je te le répète, et c’est la dernière fois : n’entreprends jamais rien contre cette enfant… si tu tiens à la vie. Ni en bien ni en mal, ne t’occupe jamais plus d’elle. Evite-la, agis comme si elle n’existait plus pour toi. Je te conseille de ne jamais oublier ces recommandations comme tu as oublié les précédentes. Je te le conseille dans ton intérêt, tu comprends…

Cette fois encore, elle n’avait pas jugé nécessaire de hausser la voix. Mais cette fois encore, le ton et le regard qui soulignaient les paroles étaient tels que La Gorelle, épouvantée, se le tint pour dit et promit sincèrement :

– Je ne l’oublierai pas, madame, je vous le jure sur mon salut éternel. Et se hâtant de changer un sujet de conversation qui devenait trop dangereux pour elle, elle ajouta de son air obséquieux :

– J’espère, madame, que vous êtes convaincue, maintenant, qu’il ne peut y avoir d’erreur. Brin de Muguet est bien la fille de Concini.

– Oui, je crois maintenant qu’il n’y a pas d’erreur possible, reconnut la dame invisible.

– C’est bien elle, allez madame. C’est elle qui me fut remise autrefois, alors qu’elle avait quelques jours à peine, par Landry Coquenard, l’ancien homme de confiance du signor Concini.

La dame ne répondit pas. Elle était convaincue et elle réfléchissait.

La Gorelle tenait toujours les yeux fixés sur Brin de Muguet demeurée à la même place, au centre du carrefour, et regardant d’un air rêveur du côté où les deux Pardaillan avaient disparu. La vieille s’efforçait de montrer un visage indifférent. Il est certain cependant qu’elle n’avait pas renoncé à son idée de découvrir la retraite de la petite Loïse. La petite Loïse qu’elle disait être la même enfant que Jehan de Pardaillan, son père, cherchait vainement, et que Brin de Muguet avait affirmé être sa propre fille avec une assurance telle, qu’elle avait réussi à convaincre le chevalier de Pardaillan, lequel, pourtant, n’était pas un homme facile à tromper.

Etait-ce la vieille qui se trompait ?…

Etait-ce la jeune fille qui avait menti ?

– Anges du paradis ! s’écria soudain La Gorelle, je ne me trompe pas ! C’est lui !… C’est bien lui !…

Et agitant le mantelet que la dame avait laissé retomber, avec une émotion joyeuse :

– Madame, c’est lui !… C’est lui !… De nouveau, le mantelet s’écarta à peine.

De nouveau, les yeux noirs se montrèrent. Et, avec le même calme souverain, la douce et harmonieuse voix de l’inconnue s’informa :

– Qui, lui ?

– Landry Coquenard, madame ! Landry Coquenard en personne ! jubila La Gorelle.

Et avec une joie frénétique qu’elle ne se donnait pas la peine de dissimuler, elle expliqua avec volubilité :

– Voyez, madame, ce hère dépenaillé, traîné la corde au tour du cou… C’est lui !… C’est Landry Coquenard !…

– Mais ce malheureux est conduit au supplice !

– Cela m’en a tout l’air, exulta l’horrible mégère. Sans doute le mène-t-on à la potence, ici, près, devant Saint-Honoré… Ah ! pauvre Landry Coquenard, devais-tu finir si misérablement !… Et qui m’aurait dit que j’aurais la j… la… la douleur de te voir brancher !… Car, si nous avançons un peu, nous le verr… Eh mais, je ne me trompe pas !… C’est le seigneur Concini lui-même qui le mène… Jésus, de quel regard de sollicitude inquiète il le couve !… Ha ! je devine ce qu’il en est : Landry Coquenard aura eu la fâcheuse idée de se rappeler au souvenir de son ancien maître qui est, autant dire, le roi de ce pays. Oui, bien fâcheuse idée que tu as eue là, pauvre Landry Coquenard, et je t’aurais cru d’esprit plus délié !…

La dame n’écoutait plus depuis longtemps. La Gorelle s’aperçut que ses yeux noirs ne regardaient plus, que le mantelet était retombé, et elle entendit sa voix qui, au mantelet opposé, appelait doucement :

– D’Albaran.

Cet appel s’adressait à la formidable statue équestre dont nous avons signalé la présence de ce côté. Ce cavalier avait le teint bronzé, des yeux noirs superbes, une magnifique barbe noire, admirablement soignée, et des cheveux d’un beau noir de jais : tous les signes visibles de l’Espagnol pur sang qu’il était, en effet. Seulement, à l’encontre de ses compatriotes qui, en général, sont de taille plutôt petite, don Cristobal de Albaran était un véritable géant. A l’appel de son nom, il se courba sur l’encolure de son cheval en murmurant :

– Señora ?

– Vois-tu ce condamné, là-bas, au milieu de ces gardes ? demanda la dame inconnue.

D’Albaran redressa la tête, jeta un coup d’œil sur la rue Saint-Honoré, et, en français, avec une pointe d’accent :

– Je le vois, madame.

– Il ne faut pas qu’il soit exécuté, reprit la dame. Il faut le délivrer, le laisser aller, savoir où il gîte, pouvoir le retrouver. Va.

– Bien, madame, répondit d’Albaran sans s’étonner, avec un flegme admirable.

Sans plus tarder, il mit pied à terre en faisant un signe à ses hommes. Aussitôt ceux-ci l’imitèrent. Deux palefreniers, chargés de conduire les mules de la litière, sortirent du coin où ils se tenaient à l’écart, et prirent la garde des chevaux. D’Albaran rassembla ses hommes autour de lui et commença à leur donner ses instructions à voix basse.

Les mantelets demeuraient fermés, les yeux de la dame invisible ne se montraient plus. La Gorelle attendait patiemment. Elle avait entendu l’ordre donné. Elle suivait le conciliabule tenu par d’Albaran d’un œil furieux. Et les lèvres pincées, l’air mauvais, elle bougonnait :

– Après la fille de Concini à qui elle m’a défendu de toucher, voici qu’elle veut sauver Landry Coquenard !… Ah çà ! mais, cette noble dame sauve donc tout le monde !… C’est donc une sainte descendue sur la terre !…

A ce moment, les deux Pardaillan débouchaient de la rue des Deux-Ecus. Visiblement, ils allaient sans but précis, au hasard…

Du côté de La Gorelle, le mantelet s’écarta une seconde. Une petite main blanche parut, tenant une grosse bourse gonflée à en éclater de pièces d’or. En même temps, la voix disait :

– Prends. Ceci n’est qu’un acompte.

Eblouie, les yeux luisants comme des braises, la mégère fondit sur la bourse qui disparut en un clin d’œil. Et tandis qu’elle se cassait en deux dans une humble révérence de remerciement, elle songeait avec ravissement :

– Jésus Dieu, ma fortune est faite !… Que la bénédiction du ciel soit sur cette excellente dame qui est si généreuse.

Le mantelet s’était aussitôt rabattu. Les yeux noirs ne devaient plus se montrer. Mais La Gorelle entendit la voie harmonieuse qui disait :

– Ecoute. Je sais où te trouver. Cela ne suffit pas. Tu peux avoir besoin de me communiquer des choses importantes. En conséquence il est nécessaire que tu saches qui je suis et où je demeure. Je suis la duchesse de Sorrientès et je demeure à l’hôtel de Sorrientès. Sais-tu où est situé l’hôtel de Sorrientès ?

– Non, madame. Mais soyez sans crainte, je m’informerai, je trouverai. !

– Ne t’informe pas. Je vais t’expliquer : l’hôtel de Sorrientès est situé derrière le Louvre, au fond de la rue Saint-Nicaise, passé la chapelle Saint-Nicolas, à laquelle il touche. Il fait l’angle de trois rues : la rue Saint-Nicaise, la rue de Seyne qui longe la rivière, et un cul-de-sac qui part de cette rue de Seyne. Il a trois entrées : une sur chaque rue. Si tu as besoin de me voir, tu te présenteras à la petite porte du cul-de-sac. Tu frapperas trois coups, légèrement espacés et à la personne qui se présentera, tu diras simplement ton nom. Retiendras-tu bien tout cela ?

– J’ai bonne mémoire, sourit La Gorelle. Voyez plutôt : Mme la duchesse de Sorrientès. L’hôtel de Sorrientès au bout de la rue Saint-Nicaise. La petite porte du cul-de-sac qui part de la rue de Seyne. Frapper trois coups légèrement espacés à cette porte et donner mon nom. Est-ce bien cela ?

– C’est bien. Tu peux te retirer.

La Gorelle salua profondément la litière. Elle allait se ruer dans la rue Saint-Honoré pour voir ce qui allait arriver à ce Landry Coquenard, auquel elle paraissait en vouloir particulièrement. Mais en se redressant, elle aperçut les deux Pardaillan. Et le même trouble qui s’était déjà manifesté chez elle à leur vue s’empara de nouveau d’elle. Elle se fit aussi petite qu’il lui fut possible, ne bougea pas, se dissimula le plus qu’elle put derrière la litière.

Parvenus rue de Grenelle, les deux Pardaillan avaient tourné machinalement à gauche une fois de plus. En approchant de la litière, ils avaient aperçu La Gorelle. Ils l’avaient aussitôt reconnue et leur attention s’était concentrée sur elle. Ils étaient encore trop loin pour entendre la voix de la duchesse de Sorrientès, toujours invisible derrière les mantelets baissés. Ils passèrent juste à point pour entendre La Gorelle répéter les indications qu’on venait de lui donner pour prouver qu’elle n’avait rien oublié.

A dire vrai, ces paroles frappèrent seulement l’oreille du chevalier de Pardaillan, qui, d’ailleurs, n’y attacha aucune importance. Pour ce qui est de son fils Jehan, il n’entendit que vaguement : en regardant la mégère, il avait l’esprit préoccupé comme un homme qui fait un effort de mémoire pour se souvenir d’une chose ancienne, depuis longtemps oubliée. Et il n’y parvenait pas sans doute, car il continuait à avancer : silencieux et rêveur à côté de son père.

Les Pardaillan s’éloignèrent. La Gorelle, renonçant à satisfaire sa curiosité, tourna résolument le dos à la rue Saint-Honoré, se coula vivement dans la rue des Deux-Ecus et disparut avec cette rapidité particulière à ceux à qui la peur semble attacher des ailes aux talons. Les Pardaillan revinrent dans la rue Saint-Honoré. Ils tombèrent en plein sur cette troupe dont nous avons signalé la présence rue du Coq et qui conduisait un condamné, lequel, s’il faut en croire La Gorelle, n’était autre que ce Landry Coquenard dont elle venait de parler à la duchesse de Sorrientès, laquelle, pour des raisons à elle – que nous ne tarderons pas à connaître sans doute – ne voulait pas qu’il fût pendu.

L’encombrement était énorme à cet endroit, car la foule s’était immobilisée pour voir passer le cortège. Nous devons même ajouter que, parmi cette foule, il régnait une certaine effervescence. A grand renfort de coups de coude, les Pardaillan se frayèrent un passage et s’éloignèrent de ce gros rassemblement. Quand ils se trouvèrent hors de la cohue, Jehan s’arrêta tout à coup et, sortant de sa rêverie :

– C’est curieux, dit-il, cette femme… comment donc la jolie Muguette l’a-t-elle appelée déjà ?…

– La Gorelle, rappela Pardaillan, qui avait toujours son extraordinaire mémoire.

– La Gorelle ! c’est cela !… Eh bien, il me semble que je l’ai déjà vue je ne sais où et quand. J’ai beau chercher, je n’arrive pas à me souvenir.

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