Chapitre 38 LA SORTIE
Il est temps de revenir à Odet de Valvert et à Landry Coquenard.
On doit se souvenir que nous les avons laissés dans la chambre de Concini, bien résolus tous les deux à suivre Florence et à veiller sur elle. Malheureusement, ils avaient perdu quelques secondes, et en de certaines circonstances critiques, il suffit de moins d’une seconde pour causer d’irréparables malheurs. Ce fut ce qui leur arriva. Lorsqu’ils s’élancèrent enfin, ils vinrent se casser le nez devant la porte soudain refermée.
– Foudre et tonnerre ! sacra Valvert furieux.
– Anges et démons ! glapit Landry Coquenard.
Tous les deux en même temps et à corps perdu, ils foncèrent sur la maudite porte qu’ils se mirent à marteler à coups de pied et à coups de pommeau d’épée. La porte ne trembla même pas. D’ailleurs elle était si bien dissimulée dans les boiseries, cette porte, qu’ils n’auraient pas su dire au juste si c’était bien sur elle qu’ils frappaient.
Ils s’en rendirent compte. Valvert l’étudia de près.
– C’est du fer, dit-il avec un commencement d’inquiétude.
Il chercha le loquet, la serrure, une fente, un trou quelconque par où il serait possible, peut-être, de glisser la pointe de son poignard et de forcer la porte. Il ne trouva rien.
– Inutile de nous entêter, expliqua Landry Coquenard ; elle doit s’actionner au moyen d’un ressort dont le bouton est dissimulé dans ces boiseries.
Et il se mit à chercher ce bouton. Pendant ce temps, Valvert jetait les yeux autour de lui, à la recherche d’un objet qui pourrait faire l’office de bélier. Il avisa un énorme fauteuil de chêne massif. Il s’en empara et le projeta à toute volée contre la porte. Au bout de quelques coups, le fauteuil se brisa. La porte n’avait même pas été ébranlée.
Ils comprirent ; lui, qu’il ne pourrait la briser, Landry Coquenard que, à moins d’être favorisé par une chance exceptionnelle, il ne trouverait pas de sitôt le bouton qui l’ouvrait. Ils y renoncèrent.
Ils ne se tinrent pas tranquilles pour cela. Ils firent ce qu’ils avaient peut-être eu tort de ne pas faire plus tôt : ils sautèrent sur la grande porte, celle par où ils étaient entrés, celle qui donnait sur une petite antichambre, laquelle donnait sur le grand escalier. Ils tirèrent les verrous que Landry Coquenard avait poussés, ils actionnèrent la serrure que le même Landry avait fermée à double tour.
Et la porte ne s’ouvrit pas.
– Ventre de Dieu ! s’emporta Landry Coquenard. Pourtant, j’ai fermé moi-même la porte qui, de l’escalier, donne accès dans l’antichambre qui est là derrière !
Et pris d’une crainte superstitieuse, il grelotta :
– Il y a de la sorcellerie là-dessous !
– Imbécile, lança Valvert.
Et, de son air froid, il expliqua :
– En fait de sorcellerie, il y a tout simplement une autre porte par où quelqu’un est entré pour fermer celle-ci.
– Si cette porte existait, je l’aurais remarquée, protesta Landry Coquenard.
– Bon, fit Valvert en levant les épaules, avais-tu vu cette porte de fer, là-bas ? Cela n’empêche pas qu’elle y est tout de même, qu’elle s’est ouverte devant nous, qu’elle s’est refermée… et si bien refermée que nous n’avons pas pu la rouvrir.
– Au fait, murmura Landry Coquenard ébranlé.
Mais revenant aussitôt à sa crainte première :
– Pourtant, il n’y avait pas de verrou derrière cette porte, quand nous sommes entrés. Ceci, j’en suis sûr.
– Dis que tu n’en as pas vu. Mais il y était dissimulé comme la porte, voilà tout. Il y était si bien que quelqu’un l’a poussé, que la porte se trouve barrée de ce fait et… que je crains bien que nous ne soyons pris ici comme des oiselets au trébuchet.
Cette fois, les exclamations de Valvert eurent le don de convaincre Landry Coquenard, qui se trouva rassuré. Rassuré quant à la crainte superstitieuse qui s’était abattue sur lui, s’entend. Car, pour ce qui est du reste, ils n’avaient malheureusement pas lieu d’être rassurés l’un et l’autre.
Pourtant, nous devons reconnaître qu’Odet de Valvert ne se montrait pas autrement ému. S’il s’était d’abord inquiété, c’était uniquement pour sa fiancée. Mais tout en s’activant, son esprit travaillait. Il réfléchissait. Et le résultat de ces réflexions était qu’il s’était dit qu’elle n’était pas immédiatement menacée : Concini et Marie de Médicis réfléchiraient certainement, avant de prendre une résolution violente à son égard. Si toutefois ils usaient de violence, ce qui n’était pas encore prouvé. Ces réflexions dureraient bien un jour ou deux, pour le moins. D’ici là, avec cette invincible confiance en soi que l’on n’a qu’à vingt ans, il s’affirmait qu’il aurait trouvé moyen de reconquérir sa liberté et qu’il pourrait voler à son secours, si besoin était.
Donc, Valvert n’était pas autrement inquiet sur son propre compte. Ce qui ne veut pas dire qu’il se croisait les bras, attendant que le ciel vînt le tirer de ce mauvais pas. Non, Valvert avait été à l’école de Pardaillan, qui lui avait appris à compter sur lui-même d’abord et avant tout.
D’un coup d’œil expert, il avait étudié la porte, sous l’épais capiton qui la recouvrait, il avait reconnu qu’elle était particulièrement solide.
Quelques poussées violentes de ses puissantes épaules n’avaient pas réussi à l’ébranler. Instruit par sa précédente expérience, il n’avait pas insisté, sûr d’avance qu’il ne réussirait pas plus à ouvrir la grande qu’il n’avait ouvert la petite. Il était allé à la fenêtre.
Nous croyons avoir dit que, malgré qu’il fît grand jour dehors, les rideaux étaient fermés. Tout était hermétiquement clos dans cette chambre où il eût fait nuit si des flambeaux n’avaient été allumés. En raffiné qu’il était, Concini, pour ses tête-à-tête galants, aimait à créer un jour artificiel autour de lui. Un jour qui fût parfumé par surcroît. De là une profusion de cires allumées, dont les mèches imprégnées d’essences aphrodisiaques, en se consumant, répandaient un parfum qui, à la longue, devenait énervant.
Valvert tira les rideaux, ouvrit la fenêtre. Et il se heurta à des volets de bois plein, capitonnés comme la porte, et maintenus hermétiquement fermés par des cadenas énormes.
Landry Coquenard, qui suivait tous ses mouvements avec une attention intéressée, gouailla :
– Nous connaissons cela pour avoir été, autrefois, au service du signor Concini. Vous pouvez être sûr, monsieur, qu’ici portes et fenêtres et les murs eux-mêmes, tout est capitonné de façon à étouffer les cris de celles qui, venues ici par force ou par surprise, ont essayé de se dérober à l’étreinte de l’illustre sacripant qui les tenait. Moi qui le connais bien, je suis un sacripant de ne pas avoir pensé à cela plus tôt.
Il ne se trompait pas.
Avec une grimace mélancolique, il ajouta :
– Nous voilà bien lotis, monsieur, et le diable lui-même, je crois, ne nous tirerait pas de ce maudit guêpier où nous nous sommes fourvoyés.
Peut-être ne se trompait-il pas davantage. Quoi qu’il en soit, Odet de Valvert ne perdit pas encore confiance.
– Nous verrons bien, dit-il. En attendant, cherchons s’il n’y a pas moyen de sortir de ce guêpier, comme tu dis si bien.
– Cherchons, monsieur, consentit Landry Coquenard en hochant la tête d’un air incrédule.
Ils laissèrent la fenêtre grande ouverte, le peu d’air que les volets clos laissaient passer purifiait toujours un peu une atmosphère qui devenait par trop lourde. Et ils se remirent à chercher avec une patience que rien ne semblait devoir rebuter.
Ces recherches, qui demeurèrent infructueuses comme les précédentes, eurent du moins un résultat assez appréciable pour eux : celui de leur faire passer le temps qui, sans cela, leur eût paru mortellement long. Cependant, malgré tout, ils sentaient qu’il y avait longtemps, des heures peut-être, qu’ils étaient enfermés dans cette pièce où ils furetaient sans trêve ni repos.
Ils ne trouvaient pas moyen de s’évader, le temps passait et personne ne paraissait. De temps en temps, Valvert prêtait une oreille attentive. Pas le moindre bruit ne parvenait jusqu’à lui. Et il avait l’ouïe très fine. Et c’était cela : cette solitude angoissante, ce silence lourd, menaçant, qui pesaient le plus sur lui et commençaient à l’énerver plus qu’il ne convenait.
Pendant que Landry Coquenard continuait à tâter, du bout des doigts, toutes les sculptures et jusqu’aux moindres aspérités des boiseries, dans l’espoir, toujours tenace, de découvrir le mystérieux bouton qui actionnait la porte, lui, il s’était mis à marcher d’un pas furieux.
– Mais enfin, s’écria-t-il, exaspéré, ce misérable Concini n’a pas, j’imagine, l’intention de nous oublier ici et de nous y laisser mourir de faim et de soif !
– Que non pas, rassura Landry Coquenard sans interrompre ses recherches.
– Alors que veut-il faire de nous ?
– Comment, ce qu’il veut faire ? Il veut nous prendre vivants, tiens !
– Pour quoi faire ?
– Pour nous occire proprement… à son idée… c’est-à-dire après nous avoir quelque peu tourmentés comme il sait le faire. Et il s’y entend, vous savez, monsieur. Il pourrait donner des leçons au tourmenteur juré le plus expert.
– La peur te fait radoter, mon pauvre Landry, reprocha Valvert. Et naïvement :
– Pourquoi nous tuer, pourquoi nous torturer ? Puisqu’il est le père… il ne peut plus être jaloux…
– Possible, monsieur, mais vous connaissez le secret de la naissance de sa fille… et c’est mortel cela, voyez-vous.
– Allons donc, il sait bien que je ne le trahirai pas, par amour pour sa fille !
– C’est encore possible. Mais il n’en reste pas moins acquis que vous l’avez insulté, menacé, frappé. Et cela, il ne le pardonnera jamais. Je le connais, allez : il est rancunier en diable. Non, monsieur, non, vous êtes condamné… Comme moi, du reste.
– Diable ! ce n’est pas gai, cela !
– Je ne dis pas que ce soit gai, mais c’est…
Brusquement, Landry Coquenard s’interrompit et, dans un hurlement de joie :
– Ah ! monsieur !…
– Quoi ? sursauta Valvert.
– La… po… or…, te ! bégaya Landry à moitié fou de joie. Ouverte !… elle est ouverte, monsieur !…
– C’est ma foi vrai ! s’émerveilla Valvert.
C’était vrai, en effet. La porte était non pas ouverte, comme disait Landry Coquenard, mais entrebâillée. Il n’y avait qu’à la pousser pour l’ouvrir tout à fait.
– Quelle chance que je me sois obstiné ! exulta Landry Coquenard. Le plus beau, c’est que je ne me suis aperçu de rien !… J’ai dû appuyer sur le bouton sans y prendre garde !… Détalons, monsieur !…
Il allait se précipiter. Mais ses paroles avaient donné à réfléchir à Valvert. Maintenant qu’il sentait l’action imminente, cet énervement qui s’était emparé de lui tombait comme par enchantement. Et du coup il retrouvait tout son sang-froid.
– Un instant, dit-il, qui sait depuis combien de temps cette porte est ouverte ?… Et qui sait si c’est bien toi qui l’as ouverte ?
– Et qui diable voulez-vous qui l’ait ouverte ?
– Concini peut l’avoir ouverte ou l’avoir fait ouvrir du dehors, répliqua froidement Valvert.
Sur ces mots, il dégaina vivement et fit siffler la lame flexible. Il jeta un coup d’œil circulaire autour de lui, comme s’il voulait s’assurer une dernière fois qu’il ne laissait pas une menace inconnue derrière lui, et il alla résolument à la porte.
Landry Coquenard, qui avait dégainé comme lui, marchait sur ses talons.
Odet de Valvert, d’un geste violent, poussa la porte et, d’un bond, franchit le seuil. Landry Coquenard fit comme lui, derrière lui. Ils s’attendaient à tomber sur une troupe d’assassins qui les recevraient l’épée et le poignard au poing. Ils furent tout étonnés de voir qu’il n’y avait personne.
Ils se trouvaient dans ce petit couloir où nous avons vu évoluer Léonora Galigaï. Ce couloir était suffisamment éclairé par une étroite fenêtre qui se trouvait à une de ses extrémités. Ils la guignèrent tout de suite, cette fenêtre. Elle était garnie d’épais barreaux. Ils ne s’en occupèrent plus.
On comprend qu’ils ne s’attardèrent pas dans ce couloir. Ils tendirent l’oreille : toujours le même silence impressionnant. C’était à croire que la maison était déserte et qu’on les y avait abandonnés. Ils s’orientèrent. Valvert souffla :
– Laisse la porte ouverte… On ne sait jamais.
Ils partirent, souples et silencieux, évitant de faire craquer le parquet sous leurs pas, surveillant du coin de l’œil les portes qui donnaient sur ce couloir, s’attendant à les voir s’ouvrir sur leur passage, et se tenant prêts à soutenir le choc, d’où qu’il vînt. Mais les portes ne s’ouvrirent pas, et ils arrivèrent sans encombre à l’entrée du petit escalier.
Au moment où ils allongeaient le pied pour le poser sur la première marche, ils entendirent un éclat de rire sardonique derrière eux. Ils se retournèrent tout d’une pièce. Ils ne virent personne. La petite porte de fer qu’ils avaient eu tant de mal à ouvrir se voyait très bien là-bas.
Elle était toujours telle que l’avait laissée Landry Coquenard : grande ouverte. Tout à coup, le même éclat de rire se fit entendre de nouveau. Cette fois-ci, on ne pouvait s’y tromper, l’inquiétant éclat de rire jaillissait de la chambre qu’ils venaient de quitter il y avait à peine quelques secondes.
Personne ne se montra, cependant. Et aussitôt après ce nouvel éclat de rire, ils entendirent un claquement sec. Le rayon lumineux qui sortait de cette chambre s’éteignit brusquement ; la porte venait de se fermer, leur coupant la retraite qu’ils s’étaient ménagée. Valvert se trouvait fixé maintenant.
– Tu vois, dit-il, que ce n’est pas toi qui avais ouvert la porte. Et il ne se donnait plus la peine de baisser la voix.
– Je commence à le croire, soupira Landry Coquenard d’un air piteux.
– C’est en bas qu’on voulait nous voir, c’est en bas qu’on nous attend et qu’il va falloir en découdre, reprit Valvert.
– Oïme, gémit lamentablement Landry Coquenard. Autrement dit, en français : Hélas ! monsieur.
Valvert lui jeta un coup d’œil de travers. Mais il sentit la nécessité de le remonter. Et, tel un héros d’Homère entraînant ses compagnons, il déclama :
– Or, puisque c’est en bas qu’on nous attend, allons-y franchement, comme deux braves que nous sommes, et montrons à ces lâches assassins ce que peuvent faire deux hommes de cœur tels que nous.
Mais Landry Coquenard, il faut croire, était dans un de ses mauvais moments. Il continua de geindre :
– Parlez pour vous, monsieur. Pour ce qui est de moi, mon cœur ne se manifeste guère que par ce fait que je le sens défaillir. Je ne vous cache pas, monsieur, que je donnerais beaucoup pour être ailleurs que dans cette chienne de maison.
– Cà, maître Landry, aurais-tu peur ? gronda Valvert.
– Certainement, monsieur, avoua Landry Coquenard plus piteusement que jamais. J’ai peur, très peur, tout ce qui s’appelle avoir peur… Si peur que la colique me tord le ventre et que je crains fort qu’il ne m’arrive un accident… malséant.
Et se redressant tout à coup :
– Mais je tiens à ma peau, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire. Et, soyez tranquille, monsieur, je ferai de mon mieux pour qu’on me l’endommage le moins possible, cette peau.
– Bon, sourit Valvert rassuré, je n’en demande pas plus.
Ils descendirent sans prendre aucune précaution pour dissimuler leur présence. Ils arrivèrent dans un petit vestibule sur lequel donnaient plusieurs portes. Comme ils n’étaient pas entrés par là, et que le lieu était assez sombre, ils hésitèrent un instant, se demandant laquelle de ces portes ils devaient ouvrir pour gagner la sortie. Si toutefois ils parvenaient à sortir, car ils comprenaient d’instinct qu’ils étaient arrivés à l’endroit où on avait voulu les amener et que c’était là, dans cet espace restreint et sombre, où il était facile de les cerner, que la bataille allait s’engager. Aussi, peut-on croire qu’ils se tenaient plus que jamais l’œil et l’oreille au guet.
Et en effet, ce fut en cet endroit même, à l’instant précis où ils y posèrent les pieds, que la présence de l’ennemi, jusque-là invisible, se manifesta. Derrière eux, sur l’escalier qu’ils venaient de quitter, ils entendirent des ricanements et des chuchotements. Ils se retournèrent. Cinq ou six des ordinaires étaient en train d’occuper l’escalier, où ils s’installaient avec des airs qui signifiaient qu’il ne fallait pas espérer battre en retraite par là.
Ces premiers assassins, qui se montraient enfin, étaient commandés par Longval. Landry Coquenard le reconnut sur-le-champ. On sait que sa rancune féroce allait plus particulièrement à ce chef dizainier ainsi qu’à Roquetaille. En l’occurrence, cette rancune se manifesta par quelques sarcasmes cinglants, agrémentés, comme de juste, d’injures truculentes, qu’il se hâta de décocher à son ennemi.
Il aurait mieux fait de garder sa langue et de regarder autour de lui avec attention. Cette maigre satisfaction qu’il s’accordait lui coûta cher. Pendant qu’il se tenait le nez en l’air pour insulter Longval qui demeurait impassible et dédaigneux, il s’empêtra les jambes dans nous ne savons quel obstacle qu’il n’avait pas vu. Et il tomba en lançant un juron.
A cet instant précis, Longval, sans bouger de l’escalier, lança un coup de sifflet. A ce signal, les portes s’ouvrirent. La meute de Concini envahit le vestibule qui fut soudain éclairé. Dix poignes robustes s’abattirent sur l’infortuné Landry Coquenard. Il n’était pas encore revenu de son ahurissement que déjà il était désarmé, enlevé, ficelé des pieds à la tête, et bien qu’il fût dans l’impossibilité d’esquisser un mouvement, solidement maintenu.
Cela s’était accompli en silence, avec une rapidité fantastique. Et maintenant, avec une intraduisible grimace, le pauvre Coquenard se disait :
« On n’échappe pas à sa destinée. Et la mienne, décidément, était de tomber vivant entre les griffes de cette bête féroce qui s’appelle Concini. »
Et, avec un frisson d’épouvante :
« Ah ! pauvre de moi, quelles tortures ne va-t-il pas m’infliger !… »
Odet de Valvert n’était pas tombé, lui. Il était libre. Il avait l’épée d’une main, le poignard de l’autre. Mais sa situation était terrible. Il jeta un regard sanglant autour de lui. De toutes parts, il se vit entouré d’un cercle de fer. Tous les suppôts de Concini étaient là. Ils étaient bien une trentaine, au premier rang desquels Rospignac, Roquetaille, Eynaus, Louvignac, Longval, descendu de son escalier.
Dans cet étroit espace, ils s’écrasaient littéralement. Et lui, au centre, il n’aurait pu faire deux pas, dans n’importe quelle direction, sans se heurter à la pointe d’une rapière. Il se secoua comme le sanglier acculé par la meute. Il rugit dans son esprit :
« Rage et massacre, ils ne m’auront pas vivant !… Et avant de m’avoir mort, j’en découdrai plus d’un ! »
Chose curieuse, contre leur habitude, les estafiers de Concini ne prononçaient pas une parole, ne faisaient pas un mouvement. C’était en silence qu’ils étaient apparus et qu’ils avaient formé le cercle. Et maintenant, ils ne bougeaient plus, ils se tenaient muets, impassibles, immobiles, la pointe de l’épée tendue en avant. Et à les voir ainsi campés, on eût dit une fantastique et hideuse machine à larder prête à fonctionner.
– Qu’attendent-ils donc pour me charger ? s’étonna Valvert.
Il allait prendre les devants, lui, et foncer droit dans le tas, quitte à s’embrocher lui-même. Il n’en eut pas le temps. Devant lui, les rangs s’écartèrent, et Concini, invisible jusque-là, parut. Et l’élan de Valvert se trouva brisé net, devant cette apparition.
L’épée au fourreau très calme, très sûr de lui, un sourire inquiétant aux lèvres, Concini s’approcha de lui.
Et, devant cet homme désarmé, Odet de Valvert, livide, échevelé, exorbité, abaissa son fer, recula jusqu’à ce que, sentant les pointes d’acier déchirer sa chair, il s’arrêta en grondant une imprécation.
Concini savait bien ce qu’il faisait, lui qui avait machiné cette honteuse mise en scène. Il savait bien que, même au risque de sa liberté et de sa vie, le trop scrupuleux amoureux qu’était Odet de Valvert respecterait en lui, si méprisable qu’il fût, le père de sa bien-aimée. Devant ce recul prévu, il accentua son rictus de fauve. Et, brave à bon compte, il s’approcha encore, leva la main et, d’une voix rude, prononça :
– Vous êtes mon prisonnier. Rendez votre épée.
Odet de Valvert eut une imperceptible hésitation. Cette hésitation n’échappa pas à l’œil de Concini.
– Résister est impossible, dit-il froidement, et ceux-ci ne vous tueront pas, quoi que vous fassiez. Rendez-vous, c’est ce que vous avez de mieux à faire.
– Soit, je suis prisonnier, céda Valvert. Pour ce qui est de mon épée…
Il la brisa d’un coup sec sur le genou, laissa tomber les tronçons et le poignard à terre, et se redressant, plongeant un regard flamboyant dans les yeux de Concini :
– Voilà, dit-il.
Concini leva les épaules et, dédaigneux, commanda :
– Emmenez-le !
Alors la meute célébra cette belle victoire en donnant de la voix. Alors Rospignac, Louvignac, Roquetaille, Eynaus, Longval, tous ceux que la lourde main de Valvert avait étrillés et qui portaient encore au visage la marque de ses coups, tous ceux-là s’avancèrent en se bousculant, en grondant d’intraduisibles injures et en brandissant les cordelettes avec lesquelles ils entendaient le ficeler comme ils avaient fait de Landry Coquenard, témoin impuissant et indigné de cette scène hideuse.
Mais Odet de Valvert n’avait plus affaire à Concini. Aucun scrupule excessif ne le paralysait vis-à-vis de ceux-ci comme vis-à-vis de leur maître. Et il le leur fit voir. Il se secoua comme le lion qu’une mouche ; importune. Et, dans ce mouvement, il envoya s’étaler ceux qui avaient eu l’imprudence de l’approcher de trop près. Et de sa voix qui paraissait étrangement calme, il avertit :
– Concini, je veux bien vous suivre de plein gré. Mais je vous conseille d’ordonner à vos chiens de basse-cour de ne pas lever leurs ignobles pattes sur moi. Je vous le conseille, pour eux.
Il y avait de telles vibrations dans cette voix, qui paraissait si calme, que Concini n’osa pas passer outre. Et apaisant de la main sa meute qui protestait par des aboiements féroces :
– Bah ! dit-il, il ne peut pas vous échapper, inutile de l’attacher. Et, prenant le bras de Rospignac :
– Viens, Rospignac, ajouta-t-il.
– Monseigneur est trop généreux vis-à-vis de ce drôle, reprocha Rospignac avec un indicible accent de regret.
Odet de Valvert eut un sourire livide. Et avec la même voix trop calme :
– Rospignac, dit-il, rappelle-toi ce que je t’ai promis : chaque fois que je te rencontrerai, fût-ce au pied du trône, devant le roi, fût-ce au pied de l’autel, devant Dieu, tu feras connaissance avec le bout de ma botte.
Et, comme s’il avait seul le droit de commander :
– Marchons, dit-il à ceux qui l’encadraient.
Et le ton était si impérieux qu’ils obéirent tout effarés.
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