CHAPITRE X.
Le jour du procès attendu avec tant d’impatience, et dont dépendait le sort de tant d’individus, arriva enfin. Adeline, accompagnée de M. Verneuil et de madame La Motte, parut pour poursuivre le marquis de Montalte; et d’Aunoy, du Bosse, Louis La Motte, et plusieurs autres personnes, furent témoins dans sa cause. Les juges étaient les plus distingués de France; et les avocats, de part et d’autre, des hommes du plus grand talent. Dans une cause de cette importance, on peut bien s’imaginer que le palais fut rempli de gens de distinction, et le spectacle qu’il offrit était vraiment solennel et magnifique.
Quand Adeline parut devant le tribunal, son émotion, plus puissante que tout l’art de la dissimulation, ajoutant à la dignité naturelle de son maintien l’expression d’une douce timidité, la rendit encore plus intéressante, et lui attira la pitié et l’admiration de toute l’assemblée. Quand elle se hasarda de lever les yeux, elle s’aperçut que le marquis n’était pas encore arrivé; et, tandis qu’elle attendait sa présence en tremblant, un murmure confus s’éleva dans une partie éloignée de la salle. Ses esprits pensèrent alors l’abandonner; la certitude de voir bientôt devant elle l’assassin de son père la glaça d’effroi, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’on l’empêcha de s’évanouir. Un bruit sourd se répandit alors dans l’auditoire, et l’on aperçut un mouvement de confusion qui ne tarda pas à se communiquer au tribunal même. Plusieurs de ses membres se levèrent; quelques-uns sortirent de la salle: tout annonçait une scène de désordre; et le bruit parvint à la fin jusqu’à Adeline que le marquis de Montalte se mourait, Un temps considérable se passa dans cette incertitude; mais le désordre continua, le marquis n’arrivait pas; et, sur la demande d’Adeline, M. Verneuil alla recueillir des renseignemens plus positifs.
Il suivit une foule de monde qui ne précipitait vers le Châtelet, et parvint, avec quelque difficulté, dans la prison; mais le concierge, qu’il avait gagné pour entrer, ne put lui donner aucune information certaine sur le sujet de ses recherches; et, comme il était obligé de rester à son poste, il ne put que lui enseigner vaguement le lieu où était le marquis. Les cours étaient désertes; mais, à mesure qu’il avança, il entendit quelques voix, et aperçut bientôt quelques individus qui couraient vers un escalier au-delà d’un long passage voûté; il les suivit, et apprit qu’effectivement le marquis était à l’article de la mort. L’escalier était plein: il tâcha de pénétrer à travers la foule; et, après bien des efforts et des difficultés, il parvint à la porte d’une antichambre qui communiquait à l’appartement où était le marquis, et dont sortaient plusieurs personnes.
Là il apprit que l’objet de ses recherches était déjà mort. Cependant M. Verneuil poussa jusqu’à la chambre où était le marquis, sur un lit environné d’officiers de justice, et de deux notaires qui paraissaient avoir pris ses dépositions. Son visage était noir et empreint des horreurs de la mort. M. Verneuil détourna les yeux, offensé de ce spectacle, et fut informé par les personnes qu’il interrogea, que le marquis était mort par le poison.
Il paraît que, convaincu de n’avoir rien a espérer de l’issue du procès, il avait pris ce moyen d’éviter une mort ignominieuse. Dans les derniers momens de sa vie, tandis qu’il était tourmenté du souvenir de ses crimes, il résolut de les atténuer autant qu’il était en lui. Après avoir avalé le poison, il avait aussitôt envoyé chercher un confesseur et deux notaires, et avait mis hors de toute contestation les droits d’Adeline, lui laissant, outre cela, un legs considérable.
En conséquence de ces dépositions, elle fut, peu de temps après, formellement reconnue comme fille et héritière de Henri de Montalte, et elle recouvra les grands biens de son père. Elle alla se jeter aux pieds du roi pour demander la grâce de Théodore et de La Motte. Le caractère du premier, la cause dans laquelle il avait risqué sa vie, et la raison qui lui avait attiré la haine du marquis, étaient des choses notoires et si évidentes, qu’il est plus que probable que le monarque aurait accordé son pardon à une personne moins aimable qu’Adeline de Montalte. Théodore Laluc obtint non-seulement sa grâce, mais, en considération de sa louable conduite envers Adeline, il fut élevé peu après à un grade considérable dans l’armée.
Quant à La Motte, qui avait été pleinement convaincu de vol, et qui avait aussi été accusé du crime qui l’avait forcé à quitter Paris, il fut impossible d’obtenir sa grâce: les vives sollicitations d’Adeline, et la considération du service qu’il lui avait rendu, firent néanmoins adoucir sa sentence, et il fut condamné au bannissement. Cette indulgence ne lui aurait cependant guère servi, si la générosité d’Adeline n’avait pas étouffé d’autres poursuites qu’on allait faire contre lui, et ne lui avait pas accordé une somme plus que suffisante pour maintenir sa famille dans un pays étranger. Une conduite si noble eut un tel effet sur son cœur, qui avait plutôt péché par faiblesse que par une dépravation naturelle, et lui inspira tant de remords des complots qu’il avait autrefois tramés contre sa bienfaitrice, que ses premières habitudes lui devinrent odieuses, et que son caractère recouvra graduellement les traits qu’il n’aurait probablement jamais perdus, s’il n’avait pas été exposé aux plaisirs attrayans de la capitale.
La conduite que venait de tenir Adeline changea, pour ainsi dire, en adoration l’amour que Louis avait eu pour elle; mais il renonça même à la faible espérance qu’il avait jusqu’ici chérie; et, comme le pardon de Théodore rendait ce sacrifice nécessaire, il s’y soumit sans répugnance. Il résolut néanmoins de chercher dans l’absence la tranquillité qu’il avait perdue, et de faire consister son bonheur dans celui de deux personnes qu’il aimait à si juste titre.
La veille de leur départ, La Motte et sa famille prirent un congé très-affectueux d’Adeline: ils passèrent en Angleterre, où La Motte avait dessein de s’établir; et Louis, voulant s’éloigner de ses charmes, partit le même jour pour son régiment.
Adeline resta quelque temps à Paris pour arranger ses affaires; elle fut présentée par M. Verneuil au petit nombre de parens éloignés qui restaient de sa famille. De ce nombre étaient le comte et la comtesse D....., et ce M. Amand qui avait si fort excité sa pitié et son estime dans la ville de Nice. La dame dont il regrettait la mort était de la famille de Montalte; et la ressemblance qu’il avait trouvée entre ses traits et ceux d’Adeline, sa cousine, n’était pas entièrement l’effet de l’imagination. La mort de son frère l’avait subitement rappelé d’Italie; mais Adeline eut la satisfaction d’observer que cette tristesse accablante dont il était autrefois oppressé, avait fait place à une espèce de résignation tranquille, et que son visage était souvent empreint d’un rayon de gaîté.
Le comte et la comtesse D...., que sa bonté et ses charmes avaient fort intéressés, l’invitèrent à regarder leur maison comme la sienne, tant qu’elle resterait à Paris.
Son premier soin fut de faire transporter les restes de son père, de l’abbaye de Saint-Clair, dans le caveau où reposaient ses ancêtres. On fit le procès à d’Aunoy, qui fut regardé comme assassin, et exécuté. Au lieu du supplice, il avait déclaré où étaient cachés les restes du marquis; c’était dans la chambre en pierres de l’abbaye, dont nous avons déjà fait mention. M. Verneuil accompagna les officiers chargés d’en faire la recherche, et vit porter les cendres du marquis à Saint-Maur, l’une de ses terres, dans une province septentrionale. Elles y furent déposées avec la pompe funèbre convenable à son rang. Adeline les suivit en grand deuil; et, ce dernier devoir payé à la mémoire de son père, elle devint plus calme et plus résignée. Le manuscrit où était tracée la relation de ses souffrances avait été trouvé à l’abbaye, et rendu à Adeline par M. Verneuil, et elle le conserva avec le pieux enthousiasme que méritait un dépôt si sacré.
A son retour à Paris, elle trouva Théodore Laluc arrivé de Montpellier. Le plaisir de cette rencontre fut un peu troublé par les nouvelles qu’il apportait de la santé de son père, dont l’extrême danger l’avait seul empêché de voler auprès d’Adeline, dès l’instant où il avait obtenu sa liberté, pour la remercier de lui avoir conservé la vie. Elle le reçut alors comme l’homme à qui elle devait sa conservation, et comme l’amant qui méritait et possédait effectivement toute sa tendresse. Le souvenir des circonstances dans lesquelles ils s’étaient dernièrement rencontrés, et de leurs angoisses mutuelles, rendait plus délicieuse la félicité des momens actuels, puisque, n’ayant plus devant les yeux l’affreuse perspective d’une mort ignominieuse et d’une séparation éternelle, ils n’apercevaient dans l’avenir que des jours rians qui les attendaient, où ils pourraient marcher ensemble dans les sentiers fleuris de la vie. Le contraste que leur offraient la mémoire du passé et la vue du présent, leur arrachait souvent des larmes de tendresse et de reconnaissance; et le doux sourire qui semblait vouloir chasser du visage d’Adeline ces larmes de douleur, pénétrait le cœur de Théodore, et lui rappela une petite chanson qu’il lui avait autrefois chantée dans des circonstances différentes. Il prit un luth qui était sur la table, et, en touchant les cordes harmonieuses, il fit entendre les paroles suivantes.
CHANSON.
D’un vif éclat cette rose va luire, Quand le matin la trempera de pleurs; C’est votre image, alors qu’un doux sourire Comme un rayon perce dans vos langueurs.
Sous la rosée, en inclinant ses charmes, Elle enrichit ses parfums, ses couleurs; Ainsi l’amour se nourrit dans les larmes, Et ses plaisirs sont enfans des douleurs.
L’attachement qu’Adeline avait pour Théodore, l’avait engagée à refuser plusieurs amans, que sa beauté, ses vertus et ses richesses lui avaient attirés, et qui, quoiqu’ils fussent infiniment supérieurs en fortune au fils de Laluc, ne le valaient certainement pas du côté de la famille et du mérite.
Les différentes émotions tumultueuses que les derniers événemens avaient suscitées dans le sein d’Adeline étaient maintenant calmées; mais la mémoire de son père laissait toujours dans son esprit une teinte de mélancolie que le temps seul pouvait effacer, et elle refusa de se rendre aux pressantes sollicitations de Théodore, jusqu’à ce que le temps qu’elle avait fixé pour porter le deuil fût expiré. La nécessité de joindre son régiment obligea ce dernier de quitter Paris quinze jours après y être arrivé; mais il emporta avec lui la promesse d’obtenir sa main aussitôt qu’elle quitterait le deuil, et partit conséquemment assez satisfait.
L’état précaire de M. Laluc était pour Adeline une source continuelle d’inquiétude, et elle se détermina à accompagner M. Verneuil, amant déclaré de Clare, à Montpellier, où Laluc s’était rendu aussitôt que son fils avait été mis en liberté. Elle se préparait à entreprendre ce voyage, lorsqu’elle reçut de son amie un compte très-satisfaisant de sa santé; et, comme ses affaires exigeaient encore sa présence à Paris, elle renonça pour le moment à ce dessein, et M. Verneuil partit seul.
Lorsque les affaires de Théodore eurent pris un aspect plus favorable, M. Verneuil avait écrit à Laluc pour lui communiquer le secret de son cœur au sujet de Clare. Laluc, qui admirait et estimait M. Verneuil, et qui n’ignorait pas ses liaisons de famille, fut très-satisfait des propositions de ce dernier: Clare dit qu’elle n’avait jamais vu personne pour qui elle se sentît plus d’inclination; et M. de Verneuil avait reçu une réponse favorable à ses désirs, et qui l’engageait à faire le voyage de Montpellier.
Le retour de sa tranquillité et le climat de Montpellier firent, en faveur de Laluc, tout ce que ses amis les plus sincères auraient pu désirer, et il se porta à la fin assez bien pour aller rendre visite à Adeline au château de Saint-Maur. Clare et M. Verneuil l’y accompagnèrent; et la paix qui se fit ensuite entre le France et l’Espagne permit bientôt à Théodore de rejoindre cette heureuse compagnie. Quand Laluc, ainsi rendu à ce qu’il avait de plus cher, réfléchissait aux maux auxquels il avait échappé, et contemplait la félicité dont il allait jouir, son cœur s’épanouissait, et son visage vénérable, couvert de l’expression du ravissement, offrait un parfait tableau du siècle d’or.