CHAPITRE III.
Le sommeil avait tellement rétabli Clare, que lorsqu’Adeline, impatiente de connaître l’état de sa santé, se transporta le matin dans sa chambre, elle la trouva levée, et prête à venir déjeuner avec le reste de la famille. M. Verneuil parut aussi, mais ses yeux annonçaient qu’il avait mal reposé; son bras lui avait en effet causé des douleurs si aiguës pendant la nuit, qu’il avait eu besoin de beaucoup de résolution pour les endurer en silence. Il y avait de l’enflure et un peu d’inflammation, grâce au baume de mademoiselle Laluc, qui, dans ce cas-ci, avait opéré en sens inverse. Toute la famille prit part à ses souffrances; et Mademoiselle, pour se conformer au désir de M. Verneuil, abandonna son baume pour y substituer un cataplasme.
Ce dernier remède lui fit en peu de temps éprouver du soulagement, et il rejoignit la compagnie à déjeuner d’un air plus tranquille. Le plaisir que ressentait Laluc de voir sa fille hors de danger, éclatait sur son visage; mais il ne savait comment témoigner sa reconnaissance à son conservateur. Clare exprimait les émotions naturelles de son cœur avec une énergie modeste et sans art, et témoignait combien elle était fâchée des souffrances qu’elle causait à M. Verneuil.
Le plaisir que recevait Laluc de la compagnie de son hôte, et la considération du service essentiel que ce dernier lui avait rendu, joints à son hospitalité naturelle, firent qu’il pressa M. Verneuil de passer quelques jours au château.
M. Verneuil qui, au moment où il avait rencontré Laluc, voyageait de Genève à une partie éloignée de la Savoie, uniquement pour voir le pays, étant alors enchanté de son hôte et de tout ce qui l’environnait, accepta volontiers cette invitation. Dans cette circonstance la prudence se joignait à ses inclinations; car il aurait été dangereux pour lui, et peut-être même impossible, de continuer son voyage à cheval dans l’état où il se trouvait.
C’était un homme d’environ trente-six ans, une figure mâle, l’air franc et agréable; un œil vif et pénétrant, dont le feu était tempéré par la bienveillance, découvrait les principaux traits de son caractère; il était prompt à discerner les folies du genre humain, mais il ne manquait pas de générosité pour les excuser; et, quoique personne ne fût plus sensible que lui à une insulte, personne aussi n’était plus prêt à recevoir les excuses d’un adversaire.
Il était né en France. Un bien dont il avait depuis peu hérité l’avait mis à même d’exécuter le plan que son esprit actif et avide de recherches lui avait suggéré, de visiter les parties les plus remarquables de l’Europe. Il aimait particulièrement le beau et le sublime de la nature. La Suisse et les pays circonvoisins lui avaient paru les plus propres à satisfaire un pareil goût, et il avait trouvé les scènes qu’ils lui avaient offertes, fort supérieures à tout ce que son imagination ardente lui avait figuré: il voyait avec les yeux d’un peintre, et sentait avec l’âme d’un poète.
Dans l’habitation de Laluc, il avait rencontré l’hospitalité, la franchise et la simplicité si analogue au pays; il avait trouvé dans son hôte vénérable la force de la philosophie réunie aux sentimens les plus épurés de l’humanité;--une philosophie qui lui avait enseigné à corriger ses sensations, et non à les anéantir: dans Clare, la primeur de la beauté jointe à la plus parfaite simplicité de cœur: et dans Adeline, tous les charmes de l’élégance et des grâces, avec un esprit digne de la meilleure éducation. Dans le tableau de cette famille, la bienveillance de mademoiselle Laluc n’était pas oubliée. Le contentement et l’harmonie qui régnaient dans le château étaient délicieux; mais la philanthropie qui, prenant sa source dans le cœur du bon pasteur, s’était répandue dans tout le village, et avait réuni les habitans dans les plus tendres liens du pacte social, avait quelque chose de divin. La beauté de la situation contribuait avec ces circonstances à rendre, pour ainsi dire, Leloncourt un paradis terrestre. M. Verneuil soupira, en pensant qu’il fallait sitôt le quitter. «Je ne dois pas chercher plus loin, dit-il; car ici la sagesse et le bonheur se trouvent réunis.»
Il fallut pourtant se séparer. Après avoir passé une semaine au château, M. Verneuil dit adieu à Laluc et à sa famille; on lui fit promettre que, lorsqu’il reviendrait à Genève, il passerait par Leloncourt. En recevant cette promesse, Adeline, qui depuis quelque temps remarquait le déclin de la santé de Laluc, regarda tristement son visage languissant, et fit une secrète prière pour qu’il pût vivre assez long-temps pour recevoir la visite de M. Verneuil.
Mademoiselle fut la seule personne qui ne regretta pas son départ; elle voyait que les efforts de son frère pour entretenir son hôte étaient au-dessus de ses forces, et elle se réjouit de la tranquillité à laquelle il allait retourner.
Mais cette tranquillité n’empêcha pas Laluc de tomber malade; le désordre de sa santé prit en peu de temps l’aspect d’une consomption. Cédant aux sollicitations de sa famille, il alla à Genève pour y consulter la faculté, qui lui recommanda l’air de Nice.
Un pareil voyage était néanmoins bien long, et, croyant sa vie dans un état trop précaire, il hésita. Il n’aimait pas non plus à abandonner les devoirs de sa paroisse pendant un temps aussi considérable que pourrait exiger le rétablissement de sa santé; mais ses paroissiens, qui sentaient le prix de la vie de leur pasteur, allèrent en corps le solliciter de vouloir bien les quitter pendant quelque temps. Il fut très-sensible à cette marque de leur attachement. Une preuve d’estime si évidente, jointe aux sollicitations de sa famille, et la considération qu’il était de son devoir de prolonger sa vie autant que possible par rapport à elle, étaient des motifs trop puissans pour pouvoir y résister, et il se détermina à partir pour l’Italie.
Il fut arrêté que Clare et Adeline, dont la santé, suivant l’opinion de Laluc, avait besoin d’un changement d’air et de scène, l’accompagneraient, et que Pierre les suivrait.
Le jour de son départ, un grand nombre de ses paroissiens s’assembla autour de la porte pour lui dire adieu. C’était une scène attendrissante; il pouvait se faire qu’ils ne se revissent jamais. Enfin Laluc, après avoir essuyé les larmes qui coulaient de ses yeux, dit: «Ayons confiance en Dieu, mes amis; il a le pouvoir de guérir les maladies du corps et de l’esprit. Nous nous reverrons, si ce n’est pas dans ce monde, au moins, j’espère, dans un meilleur. Tâchons par notre conduite de mériter ce meilleur monde.»
Les sanglots des paroissiens ne leur permirent pas de faire de réplique. Il n’y avait aucun des habitans qui ne versât des larmes; car ils étaient alors presque tous rassemblés en présence de Laluc. Il leur prit à chacun la main: «Adieu, mes amis, leur dit-il, nous nous reverrons.--Dieu le veuille! s’écrièrent-ils tous d’une voix.»
Il monta ensuite à cheval; et Clare et Adeline étant prêtes, ils firent leurs derniers adieux à mademoiselle Laluc et quittèrent le château.
Laluc et sa petite compagnie s’avancèrent à petits pas, plongés dans le silence; silence trop agréable pour être sitôt rompu, et auquel ils s’abandonnèrent sans crainte d’interruption. La grandeur solitaire des scènes a travers lesquelles ils passaient, et le doux murmure des pins qui agitaient leurs branches altières, contribuaient davantage au plaisir de la méditation.
Ils allèrent à courtes journées; et, après avoir voyagé pendant quelques jours au milieu des montagnes romantiques et des vallées champêtres du Piémont, ils parvinrent au riche comté de Nice.
Le jour était sur son déclin, quand les voyageurs, en tournant une saillie de cette chaîne des Alpes qui couronne l’amphithéâtre dont Nice est environné, découvrirent les vertes collines qui descendent jusqu’au rivage, la ville et son ancien château, et les vastes eaux de la Méditerranée, avec les montagnes de Corse, à la plus grande distance. Un tel spectacle était bien capable d’exciter l’admiration dans toutes les âmes: mais pour Adeline et pour Clare, la nouveauté et l’enthousiasme lui donnèrent de nouveaux charmes. L’air doux et salubre parut applaudir à l’arrivée de Laluc dans cette charmante région, et la sérénité de l’atmosphère promettre un été perpétuel. Ils descendirent enfin dans la petite plaine où est située la ville de Nice, et qui était la plus grande étendue de plat pays qu’ils eussent rencontrée depuis leur entrée en Italie. Adeline remarqua que les paysans de ces fertiles contrées avaient des visages maigres et l’air mécontent, triste contraste avec la surface du pays, et elle déplora les funestes effets d’un gouvernement arbitraire, où les richesses de la nature, destinées pour tous les habitans, sont accaparées par quelques individus, tandis que le plus grand nombre meurt de faim au milieu de l’abondance.
La ville perdit beaucoup de sa beauté lorsqu’ils s’en approchèrent de plus près: ses rues étroites et ses tristes maisons ne répondaient guère à ce que semblait promettre la vue éloignée de ses remparts et de son port rempli de vaisseaux. L’apparence de l’auberge où Laluc descendit, n’était pas de nature à lui donner plus de satisfaction; mais s’il fut surpris de trouver si peu de commodités dans une ville célèbre par le nombre de malades qui s’y réfugient de tous les pays de l’Europe, il le fut encore davantage lorsqu’il apprit la difficulté de s’y procurer des appartemens garnis.
Après bien des recherches, il trouva des logemens dans une maison, petite à la vérité, mais fort agréable, située à peu de distance de la ville: elle avait un jardin, et une terrasse qui commandait une vue de la mer; et elle était remarquable par un air de propreté peu commun dans les maisons de Nice. Il convint aussi de manger avec la famille, où il se trouvait deux autres pensionnaires, homme et femme, et devint, de cette manière, habitant momentané de ces beaux lieux.
Le lendemain matin, Adeline se leva de bonne heure pour satisfaire la nouvelle et sublime émotion que lui inspirait la vue de la mer, et alla avec Clare vers les collines qui en offraient une perspective plus étendue. Elles marchèrent quelque temps entre des coteaux élevés, et arrivèrent enfin à une éminence d’où le ciel, la terre, la mer, leur parurent dans toute leur splendeur.
Elles s’assirent sur le bord d’un rocher, à l’ombre de hauts palmiers, pour contempler à loisir cette scène magnifique. Le soleil ne faisait que de sortir de l’océan, sur lequel ses rayons répandaient un déluge de lumière, en donnant mille couleurs brillantes aux vapeurs qui s’élevaient dans l’air, et formaient ensuite de légers nuages, laissant les eaux d’où elles sortaient, aussi claires que le cristal, excepté dans les endroits où les flots écumans se brisaient contre les rochers, et laissaient voir dans le lointain les voiles blanches des pêcheurs, et les montagnes de Corse couvertes d’un bleu céleste. Clare, au bout de quelque temps, tira son pinceau, mais le jeta de désespoir. Adeline, en revenant par un chemin romantique, lorsque ses sens ne furent plus absorbés par la contemplation de cette scène sublime, et tandis que son image était encore présente à sa mémoire, répéta les vers suivans.
LEVER DU SOLEIL.
STANCES.
Laissez-moi m’égarer, à la naissante aurore, Parmi ces frais vallons couronnés de berceaux, Y respirer l’encens des bourgeons près d’éclore, Et prêter mon oreille au doux bruit des ruisseaux.
J’irai me reposer au bord d’une onde claire, Où dort la violette au milieu des gazons, Où le lis qui s’entr’ouvre embaume l’atmosphère, Où la rose sauvage orne les verts buissons.
Ou bien j’irai gravir ce rocher qui s’avance Sur l’azur nébuleux de la mer en repos, Pour saisir du matin la première nuance, Et l’éclat empourpré qui tremble sur les eaux.
Ah! qui pourrait d’un cœur peindre la douce extase, Quand soudain le soleil, s’élevant sur les mers, Eclaire tous les flots, ou plutôt les embrase, Et revêt de splendeur le dais de l’univers!
Ainsi nos jeunes ans, beau matin de la vie, Sont un brillant tableau de santé, de bonheur, Sur qui, pour s’emparer de notre âme ravie, L’imagination tient son prisme enchanteur.
Laluc, dans ses promenades, rencontra quelques compagnons sensés et agréables, qui, comme lui, étaient venus à Nice pour y chercher la santé; entre autres, un Français, dont les manières douces et la mélancolie intéressante avaient particulièrement attiré l’attention de Laluc. Il faisait rarement mention de lui-même, ou d’aucune circonstance qui pût conduire à la découverte de sa famille; mais il parlait sur tout autre sujet avec franchise et avec beaucoup d’intelligence. Laluc l’avait souvent invité à venir chez lui, mais il avait toujours refusé l’invitation, et cela d’une manière si aimable, qu’il était impossible de s’en offenser, et que Laluc était persuadé que son refus provenait d’un certain abattement d’esprit qui ne lui permettait pas d’aller en compagnie.
La description que Laluc avait faite de cet étranger avait excité la curiosité de Clare; et la sympathie que les infortunés sentent l’un pour l’autre, émut la pitié d’Adeline; car elle ne pouvait pas douter qu’il ne fût malheureux. En revenant un jour de la promenade, Laluc leur montra cet individu, et redoubla le pas pour l’atteindre. Adeline fut un moment tentée de le suivre, mais sa délicatesse l’arrêta; elle savait combien la présence d’un étranger est pénible à un esprit troublé. Elle prit donc une autre route; mais le hasard fit, quelques jours après, ce que sa délicatesse l’avait alors empêchée de faire; car Laluc introduisit l’inconnu. Adeline le reçut avec un doux sourire, s’efforçant de faire disparaître l’expression de la pitié qui s’était involontairement glissée sur son visage; elle n’aurait pas voulu montrer qu’elle voyait qu’il était malheureux.
Après cette entrevue, il ne rejeta plus les invitations de Laluc, mais lui rendit de fréquentes visites, et accompagna souvent Adeline et Clare dans leurs excursions. La douce et sensible conversation de la première paraissait alléger ses chagrins, et il parlait en sa présence avec une vivacité que Laluc n’avait pas jusqu’alors remarquée en lui. Adeline éprouvait aussi, par la ressemblance de leurs goûts, dans la conversation sensée de l’inconnu, un degré de satisfaction qui contribua, avec la compassion qu’inspirait son abattement, à gagner sa confiance, et elle conversait avec une aisance qui ne lui était pas ordinaire.
Ses visites devinrent bientôt plus fréquentes. Il se promenait avec Laluc et sa famille; il les accompagnait dans leurs petites excursions, pour visiter ces restes magnifiques de l’antiquité romaine que l’on trouve dans le voisinage de Nice. Quand les dames restaient à la maison, il égayait leur travail par la lecture, et elles eurent la satisfaction de s’apercevoir qu’il s’était en quelque sorte défait de cette profonde mélancolie qui l’accablait.
M. Amand aimait passionnément la musique. Clare n’avait pas oublié d’apporter son cher luth: il en touchait quelquefois les cordes, et en tirait quelques sons harmonieux et mélancoliques; mais on ne put jamais l’engager à jouer. Quand Adeline ou Clare jouait, il tombait dans une profonde rêverie, et paraissait insensible à tous les objets qui l’environnaient, excepté quand il tournait les yeux vers Adeline, qu’il contemplait avec un morne silence, et alors il lui échappait quelquefois un soupir.
Un soir, Adeline étant restée à la maison, tandis que Laluc et Clare étaient allés rendre visite à une famille du voisinage, elle passa sur la terrasse du jardin, qui avait vue sur la mer, et, en considérant la splendeur tranquille du soleil couchant, et la réverbération de ses rayons sur la surface unie des eaux, elle joua sur son luth avec la plus douce harmonie, et chanta les paroles qu’elle avait un jour écrites après avoir lu Le Songe d’une nuit d’été, cette riche effusion du génie de Shakespear.
TITANIA,
REINE DES FÉES, A SON AMANT.
STANCES.
Fuis avec moi vers l’heureuse Atlantide: Viens, franchissons l’immensité des airs; L’été brillant dans ce séjour réside, Et l’embellit de festons toujours verts.
Lorsqu’au-dessus des ondes transparentes Nous volerons sur des ailes d’émail, Pour applaudir, les Naïades contentes Déserteront leurs voûtes de corail.
Car bien souvent, sur la rive tranquille, Je les appelle au déclin d’un beau jour, Et les invite à quitter leur asile Pour voir les jeux des nymphes de ma cour.
De nos plaisirs elles se réjouissent, Et sur les flots redoublent leurs ébats; Mais pour danser quand nos groupes s’unissent, Par leur musique elles règlent nos pas.
Gagnons cette île où la chaîne bleuâtre Des monts altiers aux sommets ondoyans Forme un sublime et vaste amphithéâtre Sur les tapis des vallons verdoyans.
Là, sur un trône entouré de verdure, Le Dieu fécond, père des végétaux, Des plus beaux fruits prodigués sans mesure Varie au loin la plaine et les coteaux.
Pour émailler ses fleurs éblouissantes Sa main dérobe un rayon de Phébus; Il en rougit les grappes mûrissantes Qu’on entrevoit sous les pampres touffus.
Allons danser sous les bocages sombres De myrtes verts, de charmans orangers; Là, de la nuit nous attendrons les ombres, A la fraîcheur des zéphyres légers.
Avant que l’aube ait annoncé l’aurore, Et quand la lune est absente des cieux, Des vers brillans le nocturne phosphore Eclairera nos courses et nos jeux.
En exprimant sur nos lèvres heureuses, Et des roseaux le miel délicieux, Et du palmier les coques savoureuses, Nous nous croirons à la table des dieux.
Lorsqu’il survient un horrible tonnerre, Lorsque d’éclairs le ciel est enflammé, Le tronc vieilli d’un cèdre tutélaire Va nous donner un abri parfumé.
Vers le minuit, alors que tout sommeille, Sous le platane ou le palmier en fleur, Sans respirer, nous prêterons l’oreille Au rossignol qui chante sa douleur.
Jamais concert n’a fait passer les heures D’aucun mortel, dans ce ravissement. Volons ensemble à ces belles demeures, Et tous leurs biens seront à mon amant.
Adeline cessa de chanter,..... et elle entendit aussitôt répéter par une douce voix:
Jamais concert n’a fait passer les heures D’aucun mortel, dans ce ravissement.
Et tournant les yeux du côté d’où elle partait, elle aperçut M. Amand. Elle rougit, et posa le luth qu’il prit à l’instant d’une main tremblante; il en tira des sons ravissans, et chanta les vers suivans d’une voix mélodieuse et pleine de sensibilité.
STANCES.
Des premiers feux d’amour que l’empire a de charmes Quand ce dieu nous sourit, le front paré de fleurs, Lorsque dans ses beaux yeux mouillés de douces larmes, Éclatent du plaisir les rayons enchanteurs!
Il prend dans son chemin l’espérance pour guide, La bonne foi les suit pour tomber dans ses rets; L’imagination aide au charme perfide, Et du trompeur encor embellit les attraits.
«Des premiers feux d’amour que l’empire a de charmes!» Plus on rêve à ses fers, plus on est enchaîné; Et le fourbe, orgueilleux du succès de ses armes, Nous décoche à la fin son trait empoisonné.
M. Amand s’arrêta: il parut suffoqué, et à la fin versa un torrent de larmes, quitta l’instrument et marcha précipitamment vers l’autre bout de la terrasse. Adeline, sans faire semblant de remarquer son agitation, se leva et s’appuya sur la muraille, au bas de laquelle un groupe de pêcheurs était fort occupé à lever un filet. Il retourna quelques momens après, avec un air plus composé et plus calme. «Pardonnez cette étrange conduite, dit-il, je ne puis l’excuser qu’en en avouant la cause. Quand vous saurez, madame, que mes larmes coulent pour la mémoire d’une femme qui vous ressemblait beaucoup, et qui m’est ravie pour toujours, vous ne pourrez vous empêcher de me plaindre.» La voix lui manqua, il s’arrêta. Adeline gardait le silence.
«Le luth, ajouta-t-il, était son instrument favori, et, lorsque vous en avez tiré de si tristes accens, il semblait qu’elle était devant moi. Mais, hélas! pourquoi vous tourmenter de la connaissance de mes peines! Elle n’est plus, elle est partie pour toujours! Et vous, Adeline,..... vous.....» Il s’interrompit; et Adeline, jetant sur lui un regard d’intérêt, remarqua dans ses yeux un désordre qui l’alarma. «Ces sortes de souvenirs sont trop douloureux, dit-elle, retournons à la maison; M. Laluc est probablement de retour.»--«Oh, non! répliqua M. Amand; non,...... ce vent me rafraîchit. Combien de fois, à pareille heure, ai-je conversé avec elle, comme je converse actuellement avec vous! Tels étaient les doux sons de sa voix,.... telle était l’expression indicible de son visage.»--Adeline l’interrompit. «Permettez-moi de vous représenter l’état de votre santé..... Le serein n’est pas bon pour les malades.» Il resta les mains jointes, et parut ne pas l’entendre. Elle prit le luth pour s’en aller, et passa doucement les doigts sur les cordes. Ces sons le rappelèrent à lui-même: il leva les yeux et les fixa long-temps sur les siens, dans une extase d’admiration. «Faut-il que je vous laisse ici? dit-elle en souriant, et en se tenant dans une attitude pour s’en aller.--Je vous supplie de jouer encore une fois l’air que je viens d’entendre, dit M. Amand d’une voix précipitée.--Sûrement;» et elle commença sur-le-champ. Il s’appuya sur un palmier, dans une attitude de profonde attention; et, à mesure que les sons se perdaient dans les airs, son visage se dépouillait graduellement de son expression égarée et il fondait en larmes. Il continua de pleurer en silence, jusqu’à ce qu’elle eût fini de chanter; et il fut quelque temps avant de pouvoir lui dire: «Adeline, je ne puis assez vous remercier de cette complaisance. Mon âme a repris son assiette; vous avez soulagé un cœur blessé. Accordez-moi une nouvelle faveur; promettez-moi de ne jamais parler de ce dont vous avez ce soir été témoin, et je m’efforcerai de ne plus blesser votre sensibilité par la répétition d’une pareille scène.» Adeline lui fit la promesse qu’il exigeait; et M. Amand lui ayant serré la main, en jetant sur elle un regard mélancolique, il quitta le jardin, et elle ne le revit plus de la soirée.
Il y avait près de quinze jours que Laluc était à Nice; et sa santé, au lieu de s’améliorer, paraissait plutôt aller en déclinant. Cependant il voulait faire une plus longue expérience du climat. L’air, qui n’avait produit sur lui aucun effet, avait rétabli Adeline; la variété et la nouveauté des scènes des environs amusaient son esprit, quoiqu’elles fussent insuffisantes pour dissiper la langueur de sa mélancolie; la compagnie, en détournant son attention de l’objet de son chagrin, lui causait un soulagement passager; mais la violence de ses efforts la laissait en général plus accablée: c’était dans le calme de la solitude, dans la contemplation tranquille des beautés de la nature, que son esprit recouvrait sa vigueur, et que son cœur s’ouvrait à quelques consolations.
Elle avait coutume de se lever de bonne heure, et d’aller sur le rivage, pour jouir, dans la fraîcheur et le silence du matin, des beautés vivifiantes de la nature, et respirer l’air pur de la mer. Tous les objets paraissaient alors avec l’empreinte des plus vives couleurs. La mer azurée, le ciel rayonnant, les bateaux éloignés des pêcheurs, avec la blancheur de leurs voiles, et la voix des matelots apportée par intervalles sur les ailes des vents, étaient des circonstances qui ranimaient ses esprits; et un jour, cédant à ce goût qu’elle avait toujours eu pour la poésie, elle répéta les vers suivans:
MATIN, AU BORD DE LA MER.
Sur le sable des mers quels sylphes ont laissé Ce dédale de pas légèrement tracé? Pour leurs danses de nuit, quelles ombres subtiles Ont préféré ces lieux?...... Quels fantômes agiles, Sans redouter la vague, ont effleuré les eaux? Ils ont fui!..... Sous quels cieux? dans quels climats nouveaux? Ils ont fui du soleil l’importune lumière. Ici, tout est muet, consterné, solitaire; Un désert!.... Bons esprits, revenez sur ce bord, Venez de vos ébats le réjouir encor! Je les appelle en vain!.... Jusques à l’heure sombre Où Phébé versera son pâle jour dans l’ombre, Leur belle souveraine, et ses suivans légers, N’abandonneront point leurs odorans vergers. Mais lorsque de retour, l’obscurité profonde Dans un vaste silence aura plongé le monde; Quand les flambeaux du ciel rallumeront leurs feux, La troupe ici viendra renouveler ses jeux, Et voltiger en cercle et bondir en cadence. Une tendre musique animera leur danse: Écho les redira, ces sons pleins de douceurs; Je serai de la fête!... Aimables enchanteurs, Pour les profanes yeux vous êtes invisibles: Mais vous apparaissez aux poètes sensibles. Oh! menez-moi bien loin, dans un vallon sacré, Baigné de claires eaux, d’ombrages entouré. En quels lieux voulez-vous établir votre empire? Quels qu’ils soient, je vous suis; vous allez me conduire. Au fond d’un bois désert, sur le bord d’un ruisseau, Où les jeunes boutons des arbres en berceau, Tendres objets des soins de votre aimable reine, Embaument le zéphyr dont la féconde haleine Échauffe leur rosée, et prêts à s’échapper N’attendent qu’un rayon pour se développer. Là, reprenant le cours de vos rondes magiques, Vous dansez aux accords des chalumeaux rustiques. Philomèle y répond par un chant de douleur; Vos charmes de son nid repoussent l’oiseleur, Et sa voix, bien souvent, quand le bal se disperse, Dans la coupe d’un lys vous attire et vous berce; Douce fleur! assortie à votre doux sommeil, Et qui vous défendra des rayons du soleil. Quand Phébé disparaît, quand l’aube nous éclaire, Si vous ne fuyez pas sur un autre hémisphère, Dans les bourgeons des fleurs mollement renfermés, Vous bravez du midi les rayons enflammés, Et la seule rosée avec la nuit tranquille Peut vous faire quitter la paix de cet asile. Mais vos enchantemens, vos scènes, je les vois! La terre tout-à-coup s’entr’ouvre devant moi. Votre palais s’élève, un dôme le couronne; Ses arcades sans fin, d’un jaspe qui rayonne, Percent du bois profond les ombrages épais, Et jettent sur les eaux leurs mobiles reflets. Au son des instrumens je vois s’ouvrir les portes, Et sortir des esprits les légères cohortes. La joie est dans leurs pas et sourit dans leurs yeux; L’or couvre leurs habits, les perles leurs cheveux, L’or qu’ils ont retiré des cavernes profondes, Les perles que leur main déroba sous les ondes. Beaux fantômes, salut! salut, sylphes charmans! Vous me dévoilez donc vos doux amusemens!.... Mais, hélas! le jour vient, vous refuyez encore! De la jeunesse ainsi le prisme nous décore Des biens que nous rêvons le pays enchanté, Et tout fuit au grand jour de la réalité.
M. Amand, après avoir fait connaître la cause de son chagrin, fut plusieurs jours sans visiter Laluc. A la fin, Adeline le rencontra, dans une de ses promenades solitaires, sur le rivage. Il était pâle et abattu, et parut fort agité quand il la vit; c’est pourquoi elle tâcha de l’éviter. Mais il redoubla le pas et l’accosta; il lui dit qu’il avait dessein de quitter Nice sous peu de jours. «Le climat ne m’a fait aucun bien, ajouta-t-il. Hélas! quel climat peut soulager les maux du cœur? Je voudrais perdre, dans une variété de scènes nouvelles, le souvenir d’un bonheur passé; mais je fais d’inutiles efforts: je suis partout inquiet et malheureux.» Adeline essaya de l’encourager à espérer beaucoup du temps et du changement de lieu. «Le temps émousse les peines les plus aiguës du chagrin, dit-elle; je le sais par expérience.» Néanmoins, tandis qu’elle parlait, les larmes qui coulaient de ses yeux contredisaient les paroles qui sortaient de sa bouche. «Vous avez été malheureuse, Adeline! Oui....... Je m’en suis aperçu au premier instant où je vous ai vue. Le sourire de compassion que vous m’accordâtes, me convainquit que vous saviez ce que c’était que de souffrir.» L’air de désespoir avec lequel il parlait, lui fit craindre une scène semblable à celle dont elle avait dernièrement été témoin, et elle parla d’autre chose; mais il revint aussitôt au même sujet. «Vous me dites d’espérer beaucoup du temps!... Mon épouse!..... ma chère épouse!...» Les paroles lui restèrent sur la langue. «Il y a actuellement plusieurs mois que je l’ai perdue... Cependant il semble que ce ne soit que d’hier.» Adeline sourit, faiblement. «--Vous ne pouvez guère juger encore de l’effet du temps; cependant il faut tout espérer.» Il branla la tête. «--Mais je vous trouble encore de mes infortunes; pardonnez cet égoïsme continuel. Il y a dans la pitié des honnêtes gens une consolation que rien autre chose ne saurait donner; cela doit faire mon excuse. Puissiez-vous, Adeline, n’en jamais avoir besoin! Ah! ces larmes!....» Adeline les essuya sur-le-champ. M. Amand s’abstint de la presser sur ce sujet, et entama aussitôt une conversation sur des choses indifférentes. Ils revinrent vers le château; mais, Laluc étant sorti, M. Amand la quitta à la porte. Adeline se retira dans sa chambre, accablée de ses propres chagrins et de ceux de son aimable ami.
Il y avait près de trois semaines qu’ils étaient à Nice; et la maladie de Laluc paraissant plutôt augmenter que diminuer, le médecin lui avoua de bonne foi qu’il n’avait guère d’espoir au climat, et lui conseilla d’essayer l’effet d’un voyage de mer, ajoutant que, si cette expérience ne réussissait pas, l’air de Montpellier était plus propre à lui donner du soulagement que celui de Nice. Laluc reçut cet avis désintéressé avec un mélange de reconnaissance et de chagrin. Les circonstances qui lui avaient causé tant de répugnance à quitter la Savoie, l’affligeaient bien davantage d’être obligé de prolonger son absence et d’augmenter ses dépenses; mais les liens de l’affection qui l’attachaient à sa famille, et l’amour de la vie qui nous abandonne si rarement, l’emportèrent sur les considérations d’un second ordre; et il se détermina à longer les côtes de la Méditerranée jusqu’au Languedoc, où, si le voyage ne répondait pas à son attente, il pourrait débarquer et aller à Montpellier.
Quand M. Amand apprit que Laluc avait dessein de quitter Nice dans peu de jours, il résolut de ne point partir avant lui. Pendant cet intervalle, il n’eut pas assez de résolution pour renoncer à la conversation fréquente d’Adeline, quoique sa présence, en lui rappelant la mémoire de son épouse, lui donnât plus de peine que de consolation. C’était un cadet d’une ancienne famille de France, qui avait été marié environ un an avec une femme à laquelle il avait été long-temps attaché, et qui était morte en couches. L’enfant avait suivi sa mère, et laissé son malheureux père en proie à la douleur, qui avait si fort attaqué sa santé, que les médecins avaient jugé à propos de l’envoyer à Nice. Il n’avait cependant éprouvé aucun soulagement de l’air de Nice, et il avait pris la résolution d’aller plus avant dans l’Italie, quoiqu’il ne trouvât plus aucun intérêt à ces scènes charmantes qui, dans des jours plus heureux, et avec celle qu’il regrettait toujours, lui auraient causé le plus grand plaisir... Il ne cherchait plus alors qu’à divertir ses pensées, ou plutôt à les détourner d’un objet qui avait autrefois fait ses délices.
Laluc, ayant fait son plan, loua un petit vaisseau, et s’embarqua quelques jours après avec une faible espérance, et dit adieu aux rivages de l’Italie et aux Alpes, cherchant sur un nouvel élément cette santé qui s’était jusqu’ici soustraite à ses recherches.
M. Amand prit un triste congé de ses nouveaux amis, qu’il accompagna jusqu’à la mer. Quand il donna la main à Adeline pour la mettre à bord, il avait le cœur trop plein pour pouvoir lui dire adieu; mais il resta long-temps sur le rivage, suivant des yeux sa course sur les eaux, et agitant son chapeau jusqu’à ce que ses larmes ne lui permirent plus de rien voir. Le vent poussa légèrement le vaisseau en pleine mer, et Adeline se vit environnée des eaux de l’Océan. Le rivage semblait se reculer, les montagnes diminuer de grandeur, les vives couleurs de leur paysage se confondre; et, en peu de temps, la figure de M. Amand disparut. La ville de Nice, son château et son port s’évanouirent à leur tour; et il ne resta plus que le pourpre des montagnes aux extrémités de l’horizon. Elle soupira en le regardant, et, les yeux remplis de larmes, dit: «Ainsi s’évanouit ma perspective de bonheur; et celle que j’ai de l’avenir ressemble à l’immensité de l’Océan dont je suis environnée.» Elle avait le cœur serré, et elle se déroba aux observateurs en allant dans la partie la plus retirée du vaisseau, où elle donna un libre cours à ses larmes, en regardant le vaisseau fendre les flots écumans. L’eau était si limpide, qu’elle apercevait les rayons du soleil se balancer à une considérable profondeur, et des poissons de toutes les couleurs contempler la lumière du milieu des flots. Nombre de plantes marines étendaient leurs feuilles vigoureuses sur les rochers du fond, et la richesse de leur verdure formait un superbe contraste avec le rouge brillant du corail dont elles étaient entremêlées.
La côte lointaine disparut enfin. Adeline contempla, avec la plus sublime émotion, l’immense étendue des eaux; elle semblait être lancée dans un nouveau monde; la grandeur, l’immensité de cette vue l’étonnait et la confondait: elle douta pendant un moment de la réalité de la boussole, et crut qu’il était impossible à un vaisseau de trouver aucun rivage à travers une mer sans bornes; et lorsqu’elle réfléchit qu’il ne se trouvait qu’une planche entre elle et la mort, une sensation de terreur fit place à celle du sublime, et elle se hâta de détourner les yeux de la perspective, et ses pensées du sujet.