‹ La fortune de GaspardChapitre 13 sur 27 · Chapitre 13 L’héritage

Chapitre 13 L’héritage

Pendant que Gaspard avançait doucement, mais constamment, dans le chemin de la fortune, le père Thomas et Lucas continuaient leur vie utile et occupée. Gaspard ne venait pas les voir souvent ; le dimanche était son seul jour de liberté ; M. Féréor venait généralement passer le dimanche à son petit château de l’usine ; il aimait à y trouver Gaspard, qui n’avait garde de perdre ces occasions de mieux s’emparer de l’esprit de son maître, et qui l’accompagnait partout, lui sacrifiant avec plaisir, disait-il, sa visite chez ses parents. Gaspard disait vrai ; son but principal étant la fortune et la position, il était réellement plus satisfait d’être aux ordres du vieux Féréor, qu’il commençait à aimer réellement, et duquel dépendait son avenir, que d’aller voir ses parents qu’il n’aimait guère, et qui lui étaient devenus inutiles.

Lucas ne laissa pas tomber l’affaire des arbres du père Basile ; il la poursuivit si bien que, huit jours après la découverte de Gaspard, Basile fut obligé de tout arracher et de planter six pieds plus loin.

L’absence de Gaspard fit mieux comprendre à Lucas la nécessité de savoir lire et écrire, et il continua ses leçons à l’école jusqu’à ce qu’il sût lire couramment et écrire sans difficulté.

Un jour, le père Thomas reçut une lettre cachetée en noir ; Lucas était aux champs ; il fallut attendre son retour pour savoir ce qu’elle contenait.

« Lucas ! Lucas ! cria Thomas du plus loin qu’il l’aperçut, revenant à pas lents comme un garçon harassé de fatigue. Viens vite, Lucas : il y a une lettre à lire. »

Lucas hâta le pas et eut bientôt rejoint son père.

« Tiens, Lucas, lis vite ; je ne sais ce que c’est ; une lettre encadrée de noir ! »

Lucas ouvrit ; c’était une lettre d’un notaire annonçant la mort d’une vieille cousine qui s’était mariée et avait quitté le pays depuis plus de quarante ans, à laquelle personne ne pensait, mais qui n’avait pas oublié sa famille et son pays, et qui, n’ayant pas d’enfant, léguait toute sa fortune à son cousin Thomas, qu’elle avait toujours aimé de préférence aux autres.

La surprise de Thomas fut grande.

« Tiens, cette bonne cousine ! C’est que je me la rappelle très bien à présent ; nous étions toujours bons amis ; c’était toujours moi qui prenais sa défense quand on la tracassait. Et quand elle s’est mariée avec un négociant du Midi, je faisais toujours taire les mauvais plaisants qui la blâmaient de quitter le pays… Et à combien se monte l’héritage ? »

Lucas continua la lecture de la lettre ; il y avait environ deux cent mille francs à recevoir, la plus grande partie en terres, le reste en argent. Le notaire ajoutait que l’héritier devait venir le plus tôt possible prendre possession du tout et payer les droits de succession.

THOMAS. – Comment veut-il que j’y aille ? Est-ce que je puis abandonner ma ferme, mon chez-moi, pour courir après cette fortune ? J’ai bonne envie de planter là le notaire et son héritage, et de lui faire savoir qu’il arrange le tout pour le mieux et sans moi.

LUCAS. – Attendez, mon père, ne vous pressez pas. Consultez Gaspard : il vous donnera un bon conseil.

THOMAS. – Si tu y allais, Lucas ? Il vient si rarement ; nous serons peut-être un mois sans le voir si nous n’allons pas le chercher.

LUCAS. – Vous avez raison, mon père ; tout juste, voici l’heure du dîner ; il sera chez lui ; j’y vais.

THOMAS. – Tu m’as l’air bien fatigué pour partir sans manger ?

LUCAS. – C’est qu’il y avait beaucoup à faire ; l’orge est si fournie que nous avons eu de la peine à finir la pièce commencée ce matin.

THOMAS. – Déjà finie ? Ah bien ! c’est une demi-journée de sauvée ; je pensais bien en avoir pour la journée entière. Mais tu vas dîner avant de partir ?

LUCAS. – Pour ça, non. Je laisserais passer l’heure pour Gaspard, et vous savez qu’une fois dans les ateliers, il est impossible de l’approcher.

THOMAS. – Oui, oui, je sais bien. M. Féréor, qui m’a rencontré l’autre jour, m’a fait compliment sur son exactitude, et m’a dit que je n’avais pas à m’inquiéter de son avenir, qu’il s’en chargeait.

LUCAS. – Je vais avaler une assiettée de soupe, et je pars.

Lucas avala, comme il l’avait dit, plutôt qu’il ne la mangea, une petite assiettée de soupe, et courut à l’usine. Gaspard dînait seul dans sa chambre : il fut surpris de la visite de Lucas.

GASPARD. – Que veux-tu à cette heure-ci ? Est-ce qu’il y a quelqu’un de malade à la maison ?

LUCAS. – Non, non ; tous en bon état ; je viens te consulter pour une affaire.

GASPARD. – Est-ce que j’ai le temps ? Adresse-toi au maître d’école : il en sait assez pour les affaires que tu as à traiter.

LUCAS. – Mais non ; il s’agit d’un héritage de deux cent mille francs. Que veux-tu qu’il y fasse ?

GASPARD. – Un héritage ? Deux cent mille francs ! De qui donc ?

LUCAS. – Une vieille cousine Danet, morte à Bordeaux, et qui a tout laissé à mon père. Il ne sait comment faire.

GASPARD. – Deux cent mille francs ! répéta Gaspard tout pensif. Écoute, laisse-moi la lettre ; je la lirai, j’y réfléchirai, et peut-être pourrai-je éviter à mon père l’ennui d’y aller.

LUCAS. – Et quand pourrai-je venir chercher la réponse ?

GASPARD. – Après-demain ; demain peut-être. Je te le ferai savoir par le petit Henri, qui passe par chez vous tous les soirs en revenant de l’usine. Adieu, Lucas, adieu ; va-t’en, je suis pressé.

LUCAS. – Au revoir, Gaspard ; et dépêche-toi, car mon père est tout tracassé de cette lettre.

GASPARD. – Tracassé ? Il n’y a pas de quoi. Deux cent mille francs ! C’est un joli magot.

LUCAS. – Oui ; mais s’il faut qu’il y aille, il aime mieux faire des sacrifices.

GASPARD. – Je te dirai tout ça. Va-t’en, il faut que je parte. Et, sans attendre l’adieu de Lucas, Gaspard partit en courant pour se rendre à l’atelier et constater l’heure du retour de chacun ; les retardataires étaient marqués impitoyablement : aucune considération ne pouvait empêcher Gaspard de faire son devoir.

Lucas revint en courant à la ferme. On finissait de dîner comme il entrait. Les ouvriers retournaient au travail.

LA MèRE. – Pauvre garçon, es-tu rouge et essoufflé ! J’ai tenu ton dîner au chaud ! Mets-toi à table, mon ami, et repose-toi ; tu sembles rendu de fatigue.

LUCAS. – Je suis fatigué, mère, c’est vrai ; mais, quand j’aurai mangé, il n’y paraîtra plus… Gaspard était pressé ; il n’a pas eu le temps de lire la lettre du notaire et de me donner son avis, mais il nous rendra réponse demain ou après-demain au plus tard. Il espère que vous pourrez vous dispenser de faire le voyage, mon père.

THOMAS. – S’il y arrive, il m’aura rendu un fier service, et je lui donnerai une bonne récompense. Quelle chance que cet héritage ! Je ne pensais pas plus à la cousine que si elle n’avait jamais existé…

Le lendemain du jour où Gaspard avait reçu de Lucas la lettre du notaire de Bordeaux, il était à son poste, près du pont, attendant M. Féréor.

« Je ne puis rien faire sans lui, se disait-il ; et puis ça le flattera que je lui demande conseil… je suis fatigué, je n’ai guère dormi cette nuit. C’est qu’il s’agit d’une grosse affaire pour moi ; le commencement de mon avenir, de ma fortune. »

Il n’attendit pas longtemps, M. Féréor était l’exactitude même. Dès que la voiture parut, Gaspard se dirigea vers le bosquet de houx.

Quand ils furent installés, Gaspard se garda bien de parler de son affaire avant que tout l’interrogatoire de M. Féréor fût terminé.

M. FéRéOR. – Et toi, Gaspard, as-tu quelque chose de particulier à me dire ?

GASPARD. – Je n’aurais rien, Monsieur, si je ne vous savais si bienveillant, si bon pour moi et de si bon conseil. Il s’agit d’une somme de deux cent mille francs à recouvrer et voici comment, Monsieur.

M. Féréor dressa les oreilles.

« Deux cent mille francs ! C’est une somme cela. Parle vite, je t’écoute. »

Gaspard lui lut la lettre du notaire. Quand il l’eut finie :

« Voici la difficulté, Monsieur. Il faudrait que mon père y allât, et il ne veut pas y aller, Monsieur ; ça le dérange trop, et puis il n’entend rien aux affaires ; on le mettrait dedans. »

M. FéRéOR. – Et quelle est ton idée ? Tu dois y avoir réfléchi depuis hier.

M. Féréor le regardait de son coup d’œil perçant ; Gaspard se sentit troublé ; il pouvait se perdre comme il pouvait monter dans l’estime de son maître.

M. FéRéOR. – Tu as peur, Gaspard ?… J’aime assez cela… C’est un signe que tu entends les affaires.

M. Féréor appuya sur ce mot.

GASPARD. – Monsieur devine juste. J’ai peur ! J’ai peur de votre opinion, Monsieur, plus que de celle du monde entier.

M. FéRéOR. – Voyons, mon ami, rassure-toi ; parle sans crainte et bien franchement. Entends-tu ? bien franchement.

GASPARD. – Je dirai tout, Monsieur.

M. FéRéOR. – Assieds-toi ; je prévois que nous en aurons pour quelque temps ; mets-toi là, en face de moi, que je te voie bien.

Gaspard s’assit en face de M. Féréor.

GASPARD. – Monsieur, je veux faire une affaire de cet héritage de mon père, mais honnêtement, sans le tromper.

M. Féréor sourit.

GASPARD. – Une affaire pour moi. Si mon père fait les choses par lui-même, il mangera la moitié de son héritage en notaires, avocats, hommes de lois et paperasses. Je veux lui proposer de me charger de tout, de faire tous les frais, qui se monteront à une cinquantaine de mille francs, à condition qu’il m’abandonne le reste, estimé à deux cent mille francs. Il garderait cent cinquante mille francs, que je lui verserais entre les mains sans aucuns frais. Je resterais maître de l’héritage ; si je gagne dessus, comme je l’espère, je vous demanderai de vouloir bien placer mon argent dans vos usines ; il me rapporterait ainsi trente ou quarante mille francs par an ; ce serait le commencement de ma fortune.

Gaspard s’arrêta, regardant avec inquiétude M. Féréor qui ne l’avait pas quitté des yeux, et qui continuait son sourire. Après quelques instants de silence, M. Féréor prit les deux mains de Gaspard et les serra dans les siennes.

« Tout juste ce que j’aurais fait moi-même. C’est tout ce qu’il y a de mieux ; personne n’y perdra, et tout le monde y gagnera. »

GASPARD, dans sa joie, baisa la main de M. Féréor. Celui-ci sourit, mais cette fois avec bienveillance.

M. FéRéOR. – Encore une question. Dans quel délai t’engagerais-tu à payer cent cinquante mille francs à ton père ?

GASPARD. – Dans un délai de quinze jours, Monsieur.

M. FéRéOR. – Où et comment trouveras-tu cent cinquante mille francs ?

GASPARD. – Dans votre caisse, Monsieur ; j’espère que vous voudrez bien me les prêter, ayant pour gage l’héritage entier que mon père m’abandonnera en touchant son argent.

M. FéRéOR. – Et si je ne te les prête pas ?

GASPARD. – Je les emprunterai chez le notaire de Bordeaux avec l’héritage pour gage de payement.

M. FéRéOR. – Bien, Gaspard ; tu as tout prévu, tout arrangé ; c’est une affaire, bien, très bien raisonnée. Tu auras les cent cinquante mille francs quand tu voudras, et je t’autorise à mettre dans mes usines ce qui te restera de l’héritage ; tu gagneras trente ou quarante mille francs par an, comme tu l’as dit.

GASPARD. – Merci, Monsieur ; cent fois et toujours merci. C’est vous qui m’avez recueilli, qui m’avez fait instruire, qui m’avez mis à même de me faire une position inespérée ; et maintenant vous commencez ma fortune avec cette générosité, cette bonté qui ne se sont jamais démenties.

M. FéRéOR. – Je suis bien aise de te rendre service, Gaspard ; toi, du moins, tu ne diras pas que je suis avare, dur.

GASPARD, avec animation. – Avare ! dur ! Le plus sagement généreux des hommes ! le plus juste et le meilleur des maîtres ! Qu’on vienne donc le dire en ma présence ! et moi qui ne me suis jamais battu, je tomberais dessus avec toute la force que Dieu m’a donnée.

— Merci, mon ami, répondit M. Féréor d’une voix presque douce, que Gaspard ne lui avait jamais entendue. Et M. Féréor sortit après lui avoir encore serré la main.

Gaspard attendit quelques minutes pour laisser à son maître le temps de s’éloigner, puis il entra dans le bois, en sortit par le côté opposé, et revint à l’atelier pour recevoir les ouvriers et leur distribuer leur ouvrage. M. Féréor ne tarda pas à y entrer aussi ; il examina le travail, approuva ce qui avait été fait, et dit à Gaspard :

« Tu vas aller chez ton père, Gaspard ; tu lui diras ce que je t’ai recommandé. Sois revenu dans une heure ; tu me rendras compte de ce qui aura été convenu avec lui. »

GASPARD. – Où trouverai-je Monsieur ?

M. FéRéOR. – Ici, à côté, dans mon cabinet de travail.

M. Féréor alla visiter les autres ateliers.

GASPARD, la joie dans le cœur, courut chez son père. Il était seul avec la mère et Lucas.

GASPARD. – Mon père je viens vous apporter moi-même la réponse au sujet de la lettre du notaire. Mais je suis pressé comme vous le savez. Je m’expliquerai en peu de mots. Voici ce que je vous propose. Il faut aller à Bordeaux : il faut y rester jusqu’à ce que l’héritage de la cousine Danet soit entre vos mains. Vous dépenserez beaucoup d’argent et vous perdrez du temps : quelques semaines, quelques mois, peut-être ; mais il vous restera cent cinquante mille francs environ ; ça vaut la peine de se déplacer.

Le père Thomas était atterré.

THOMAS. – Aller à Bordeaux ! Y rester des semaines, des mois ! Mais je mourrais d’ennui et de tristesse ! Trouve-moi un autre moyen. Je ne veux pas de celui-là.

GASPARD. – Il y aurait bien un moyen, mais vous refuserez peut-être.

THOMAS. – C’est égal ! dis toujours.

GASPARD. – Ce serait de vendre tous vos droits sur l’héritage, moyennant une somme qu’on vous remettrait en signant l’acte.

THOMAS. – C’est mieux, ça. Combien faudrait-il demander ?

GASPARD. – Cent cinquante mille francs : ce qui vous resterait probablement si vous alliez terminer l’affaire à Bordeaux ; car, l’héritage étant presque tout en terres et maisons, il y a bien des chances à courir, bien du temps à perdre, bien des avances à faire.

THOMAS. – Qui est-ce qui pourrait me donner tout de suite une aussi forte somme ?

GASPARD. – Je m’en charge, M. Féréor est bon et généreux ; il ne me refuserait pas d’en faire l’avance.

THOMAS. – M. Féréor ? Bon, généreux ? Tu plaisantes ?

GASPARD. – Je parle très sérieusement.

THOMAS. – Écoute, si tu crois pouvoir réussir, je te donne mon consentement ; arrange le tout pour le mieux.

GASPARD. – C’est entendu ; je vais m’occuper de trouver quelqu’un de sûr et d’honnête. Au revoir bientôt.

Gaspard partit.

L’heure avançait, il hâta le pas, et il eut encore le temps de faire une revue des ateliers avant de se rendre au cabinet de M. Féréor. Il s’aperçut qu’on avait plus causé que travaillé ; il marqua le nom de quelques ouvriers dont l’ouvrage était en retard, et, à l’heure exacte, il alla attendre M. Féréor. Comme il arrivait, M. Féréor entrait aussi.

M. FéRéOR. – Voilà ce qui s’appelle être exact. Y a-t-il longtemps que tu es ici ?

GASPARD. – J’arrive, Monsieur ; j’ai pris le temps de faire une revue de mes ateliers.

M. FéRéOR. – Et as-tu été content ?

GASPARD. – Pas tout à fait, Monsieur ; on aurait pu faire mieux ; il y a eu du temps de perdu, et le temps ne se retrouve pas, comme de l’argent ou des effets. J’ai marqué sept bobines qui n’ont pas marché comme il faut.

M. FéRéOR. – Le petit Dumas en est-il ?

GASPARD. – Oui, Monsieur ; il est en tête.

M. FéRéOR. – Ça me contrarie ; il ne va pas bien, ce garçon. Toujours marqué ! C’est dommage, un garçon vif, intelligent. J’espérais faire quelque chose de lui.

Gaspard attendit que M. Féréor l’interrogeât.

M. FéRéOR. – Eh bien ! que dit ton père ?

GASPARD. – Il a fini par consentir, Monsieur.

M. FéRéOR. – Raconte-moi comment les choses se sont passées. Et n’oublie rien, tes paroles tout comme celles des autres.

GASPARD. – J’obéirai, Monsieur.

Et Gaspard commença le récit de sa conversation avec son père. Quand il arriva à sa défense de la bonté et de la générosité de M. Féréor, celui-ci fit un mouvement de satisfaction : il examina plus attentivement encore la physionomie de Gaspard. Lorsqu’il eut fini de parler :

M. FéRéOR. – Gaspard, penses-tu ce que tu as dit ?

GASPARD. – En toute vérité, Monsieur.

M. FéRéOR. – Tu as bien arrangé ton affaire. Il faut la terminer au plus vite, pour ne pas leur donner le temps de consulter des amis… qui les tromperaient. Tu viendras ce soir à la ville chez moi et avec moi, tu m’amèneras mon notaire, il rédigera l’acte devant moi, il le copiera ; demain tu le feras signer à ton père et ce sera le commencement de ta fortune.

GASPARD. – Monsieur aura-t-il la bonté de faire mettre dans l’acte qu’après la mort de mon père, le bénéfice que j’aurais retiré de ces deux cent mille francs me sera compté comme héritage, et que mon frère Lucas reprendra la même somme dans la fortune de mon père ?

M. FéRéOR. – Je le dirai au notaire. Ce que tu fais là est généreux ; c’est plus qu’honnête. Je repars dans deux heures ; sois prêt.

M. Féréor congédia Gaspard d’un signe de la main. Il resta quelques instants immobile et pensif.

« Est-ce qu’il m’aimerait, par hasard ? se demandait-il. C’est impossible ! Personne ne m’a jamais aimé, et je n’ai jamais aimé personne. C’est singulier, tout de même ! Il y a six ans que je l’ai, et…, et… je ne me sens pas le même pour lui que pour les autres… Si j’avais un fils comme lui !… Un fils !… Enfin ! je verrai plus tard à me l’attacher, de manière que sa fortune dépende de moi seul… et que mes intérêts soient les siens. »

Il réfléchit longtemps, se leva et sortit. Quand Gaspard eut quitté ses parents, Lucas dit à son père qu’il n’aurait pas dû tant se presser de donner son consentement.

LUCAS. – Gaspard va trop vite, mon père. Vous auriez dû attendre avant de vous décider.

THOMAS. – Attendre quoi ? Que je me fasse du mauvais sang à me rendre malade ? Puisque je n’en dormais plus !

LUCAS. – J’aurais voulu porter au notaire de la ville la lettre de celui de Bordeaux, et vous auriez su au juste si vous pouviez avoir l’héritage sans y aller vous-même.

THOMAS, sèchement. – La chose est conclue avec Gaspard, il n’y a pas à y revenir, et je toucherai mes cent cinquante mille francs sans m’occuper du reste.

Lucas ne dit plus rien ; comme disait son père, la chose était terminée.

En effet, deux jours après, pendant qu’on dînait, ils virent avec surprise entrer M. Féréor accompagné du notaire et de Gaspard.

M. FéRéOR. – Ne vous dérangez pas, mère Thomas. Restez tous à table ; père Thomas, nous allons passer dans la chambre à côté pour l’affaire que vous savez.

LE PèRE THOMAS, interdit, se leva, ouvrit la porte de la chambre et y introduisit M. Féréor et sa suite. Le notaire lut l’acte, auquel le père Thomas ne comprit pas un mot, et lui passa la plume pour signer.

« Mais, Monsieur… dit le père Thomas.

— Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? reprit M. Féréor de ce ton sec et froid qui faisait peur à tout le monde ; croyez-vous que moi et Gaspard nous voulions vous tromper ? on vous a lu l’acte ; voulez-vous, oui ou non, recevoir immédiatement cent cinquante mille francs et renoncer à l’héritage Danet ?

— Oui, Monsieur ; certainement, Monsieur, répondit le père Thomas terrifié ; je voulais seulement savoir…

— Signez », dit M. Féréor en lui présentant la plume.

Le père Thomas tremblant, signa.

Gaspard signa à son tour, puis M. Féréor. Le notaire tira de sa poche un paquet cacheté qu’il présenta à M. Féréor.

M. Féréor reçut le paquet, déchira l’enveloppe, et compta cent cinquante billets de mille francs, qu’il présenta au père Thomas.

« Faites signer le reçu, dit M. Féréor au notaire.

Le notaire passa un papier au père Thomas, qui le signa sans savoir ce qu’il faisait. M. Féréor se leva, dit à Gaspard de le suivre, au notaire de rester, et sortit après avoir dit adieu de la main.

M. FéRéOR. – As-tu dit au notaire de faire les démarches nécessaires pour te faire livrer l’héritage ?

GASPARD. – Oui, Monsieur, tout est convenu.

M. FéRéOR. – Te voilà propriétaire ; reste à savoir de combien. Je veux être au courant de cette affaire ; il faut que cet argent soit le commencement de ta fortune ; j’ai commencé avec moitié moins, et, sans être aidé de personne je suis arrivé en peu d’années à des millions. Il faut que tu fasses de même ; je suis là pour t’épauler, et je veux que ta fortune se fasse bien et vite.

Gaspard savait que M. Féréor n’aimait pas les remerciements prolongés ni les élans de reconnaissance : il se borna donc à saisir la main de M. Féréor et à la baiser en disant : « Mon généreux bienfaiteur ! »

M. Féréor fut plus flatté de ces trois paroles que de longues phrases de reconnaissance qui l’eussent ennuyé, et auxquelles il n’aurait pas cru.

Le notaire, qui était resté chez Thomas, devait lui expliquer l’acte, qu’il ne comprenait pas. Il en avait le double pour Thomas.

Lucas fut celui des trois qui comprit le mieux. Voyant que les explications du notaire restaient inutiles, il prit la parole.

LUCAS. – Voilà ce que c’est, mon père. C’est Gaspard qui fait l’affaire avec vous. Vous lui avez vendu ou cédé tout l’héritage de la cousine Danet, moyennant cent cinquante mille francs que Gaspard vous a payés, et dont vous avez signé le reçu. De plus, Gaspard s’engage à vous informer du chiffre net de l’héritage de la cousine, pour que moi, Lucas, je n’aie pas moins que lui après votre mort. Voilà tout.

Le notaire. – Très bien, Lucas ; tu as parfaitement expliqué l’affaire en peu de mots. Vous n’avez donc à vous tourmenter de rien, père Thomas ; rien à faire qu’à placer votre argent. Si vous êtes embarrassé, je m’en charge ; je vous ferai un placement sûr et avantageux.

THOMAS. – Faites pour le mieux, Monsieur ; j’ai toute confiance en vous. Me voici débarrassé de cet héritage ; je n’ai plus à m’en occuper que pour faire des messes pour la cousine décédée.

Le notaire remit au père Thomas copie de l’acte et sortit.

q

Page 1