XVII
Les rendez-vous de Nicolas et de Monette se trouvèrent malheureusement contrariés par les circonstances. Le Roy et le cardinal de Richelieu étaient arrivés au commencement du mois d’octobre, et les opérations du siège de Corbie avaient amené un tel mouvement dans Amiens, où se tenait le quartier général, qu’il devint très difficile pour le petit berger de se glisser dans les communs de l’hôtel de Nérissins. Les patrouilles qui couraient par les rues à toute heure de la nuit troublaient sans doute les séances des conjurés, car Nicolas, quand il réussissait, de fortune, à pénétrer dans le parc, n’y voyait ni n’entendait plus rien. Et, pour ajouter à ces ennuis, Passadoux, le complaisant palefrenier, atteint de la fièvre, vivait confiné dans son taudis. Enfin, la pluie d’automne ne cessait pas de tomber.
Une nuit, cependant, où le ciel se montrait plus clément qu’à l’ordinaire, Nicolas, ayant atteint sans encombre le bâtiment des communs, trouva Monette non plus emprisonnée derrière les grilles de sa fenêtre, mais libre sur le perron voisin. Passadoux montait la garde à quelques pas de là.
--Camarade, dit-il, si vous voulez emmener votre gracieuse payse, c’est l’instant ou jamais. Pareille occasion ne se retrouvera de longtemps. Parménie et sa société sont dans la grande salle, et la cour d’honneur est pleine de carrosses, de chevaux, de pages et de porte-flambeaux. On y voit mieux qu’en plein jour. Au vrai, c’est une fête quasi royale où le Roy est remplacé par son frère, qui préfère les plaisirs de la musique à ceux de la tranchée. Si vous preniez tant soit peu la peine de tendre l’oreille, vous entendriez d’ici les violons. Tout ce beau monde danse, festoye, coquette, sans s’occuper de nous. Rendons-leur la pareille: gagnez au pied sans honte avec votre demoiselle bavolette, et que Dieu vous assiste!... J’ai pu me procurer la clef de cette petite porte, par grand hasard... Et maintenant, bon voyage!
Nicolas ne se fit point prier. Remettant au fidèle Passadoux le peu d’argent que contenait sa bourse, il lui promit une plus forte récompense, et, prenant Monette par la main, il l’entraîna dans le parc en suivant les allées les plus couvertes.
Mais, comme ils atteignaient un rond-point voisin de la pièce d’eau, peu s’en fallut qu’ils ne tombassent dans un groupe de gens qui s’en venaient dans le sens contraire. Nicolas poussa Monette dans un massif de gros buis et se tapit près d’elle. Retenant leur souffle, les fugitifs attendirent que la troupe des promeneurs s’éloignât, car leur cachette était peu sûre, et ils ne pouvaient remuer sans être aussitôt découverts.
Les promeneurs, loin de disparaître, s’établirent dans le boulingrin voisin, sous des ifs disposés en quinconces. Mme de Nérissins occupait le centre de ce gros, où des hommes vêtus avec la plus grande élégance se tenaient découverts devant un personnage coiffé d’un chapeau à plumes et dont le manteau découvrait la poitrine barrée par le grand cordon bleu. C’était Monsieur, sans aucun doute. D’ailleurs, Nicolas reconnut ses voisins pour les avoir vus dans la ville. A droite, le comte de Soissons et son agent Saint-Ibal; à gauche, M. de Montrésor. Des autres il ignorait les noms. Enfin don Henriquez allait et venait, l’air affairé, de noir vêtu, la main ne quittant pas le pommeau de sa longue épée.
M. de Saint-Ibal parlait. Pour lui, le Cardinal devait être frappé dès demain. Toutes les dispositions étaient prises. Quand on reviendrait de Corbie dans Amiens, Monsieur se tiendrait près du Cardinal, que le comte de Soissons flanquerait de l’autre côté. Aussitôt que le Roy, remonté dans son carrosse, ne serait plus en vue, Monsieur reconduirait Son Éminence jusqu’à la porte de sa maison. Là, il donnerait le signal en levant son chapeau...
Le duc d’Orléans interrompit Saint-Ibal:
--Oui, sans doute... Mais, ne vaudrait-il pas mieux que mon cousin Soissons se charge de donner ce signal?
Celui-ci avait prévu l’objection. Respectueusement il déclara que c’était là besogne de prince et que Monsieur seul avait l’autorité nécessaire pour commander une aussi glorieuse action.
--A vous, monseigneur, l’honneur de sauver l’État! Vous êtes la tête, nous sommes le bras, et ce bras ne faiblira pas!
Ici don Henriquez trouva moyen, d’un même temps, d’enfoncer son chapeau, de relever sa moustache et de tirer à demi son épée du fourreau. Il la tira même presque toute quand on arrêta les derniers détails de l’exécution: «Chacun, au signal, frapperait le Cardinal de l’épée ou de la dague, suivant l’occasion. Mieux valait ne point se servir des pistolets, parce que, dans la confusion, on risquerait de s’atteindre les uns les autres.»
Monsieur hésita longtemps. Chez lui, une objection suivait l’autre, et aux exhortations viriles de la marquise qui se montrait la plus acharnée il n’opposait que des propos incertains. Enfin il promit, en soupirant, de donner le signal, leva son chapeau: «Sera-ce bien ainsi? Vous avez ma parole!»
Des acclamations discrètes répondirent à cette assurance donnée sans entrain. Et Nicolas, serrant les bras de Monette à demi pâmée de terreur, profita de ce bruit pour encourager sa compagne: «Ils vont partir, n’ayez pas peur!»
Mais un malencontreux petit chien, que Mme de Nérissins portait roulé dans sa manche, s’en étant échappé, courut vers l’abri des deux enfants en aboyant avec insistance. Bientôt ses jappements furieux éveillèrent les soupçons de don Henriquez, qui marchait un peu en arrière du groupe qui s’éloignait. Il entrevit deux ombres s’enfuyant sous les arbres et s’élança, l’épée dégainée, sans cesser d’exciter l’épagneul minuscule qui s’enrouait à hurler sur les talons de Nicolas.
Celui-ci, dans un danger si pressant, ne perdit pas son sang-froid. Tirant son épée, il abattit le chien d’un coup et, d’un autre, désarma l’Espagnol en l’atteignant au poignet. Puis, enlevant Monette dans ses bras, il se jeta à corps perdu dans le fourré, où il tomba au milieu de six laquais armés qui accouraient aux cris de l’écuyer. En même temps se précipitaient derrière lui quelques-uns des conjurés. Les autres entraînaient le duc d’Orléans vers l’hôtel, dans la crainte d’une trahison. Mme de Nérissins se désolait, la confusion devint générale.
Pressé de toutes parts, Nicolas eut à peine le temps de déposer Monette au pied d’un arbre et de faire face. Le croc d’une hallebarde le porta à terre en lui déchirant le jarret. Son épée lui échappa dans sa chute. Il se releva, essaya de saisir ses pistolets. Embarrassé dans son manteau, il fut bousculé, foulé aux pieds, garrotté, lié à un arbre.
Ainsi les deux enfants se virent au milieu d’un cercle de gens armés, éclairés par des falots. Le comte de Montrésor, que ces clameurs avaient fait revenir sur ses pas, interrogea Nicolas avec dureté et rudesse. Celui-ci ne répondit que lentement: «Venu pour emmener sa sœur de lait qui voulait partir, il avait été poursuivi par un homme contre qui il avait dû tirer l’épée.»
Quand on lui demanda son nom, il avoua s’appeler Nicolas. Mais don Henriquez, le poignet bandé par un mouchoir, s’écria d’un ton furieux: «Il ment, il ment! Monsieur le drôle, tu es le dénommé Grégoire Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté! Oseras-tu nier, beau chasseur de rats? Triple vaurien, voleur!»
Un des conjurés regarda Nicolas sous le nez: «C’est impossible! Lieutenant à cette compagnie, j’en connais tous les hommes. Ce gaillard-là n’en est pas! Regardez d’ailleurs son habit. Laquais ou cavalier irrégulier, peut-être. Et ces pistolets? Garnis d’argent fin, sont-ce là des armes de bandoulier, je vous le demande?--C’est quelque filou entré ici pour dérober des hardes ou de l’argenterie avec l’aide de cette petite coquine!»
M. de Montrésor examinait les pistolets: «Tiens! ils ont les écussons d’Aronville!... Ne serait-ce point plutôt un espion envoyé par la veuve douairière, ennemie jurée--le bruit en court--de la marquise?»
A ce mot d’espion, tous se mirent à trembler. Évidemment, on avait mis la main sur un agent du Cardinal, et il convenait de s’en débarrasser sans tarder. Si on eût écouté don Henriquez, le garçon et sa compagne eussent été dépêchés sur-le-champ à coups de pistolet: «Qu’on leur casse la tête! Et cette fille est encore plus dangereuse, car elle nous espionne depuis des semaines.» Et l’Espagnol s’avança pour mettre son projet à exécution. Mais sa main blessée trahit son courage. Il ne put lever le chien du pistolet. D’ailleurs, M. de Montrésor lui retint le bras:
«Nul ne peut mourir ici sans l’ordre de Monsieur. Nous prendrons ses commandements cette nuit même. Jusqu’à ce qu’il ait plu à sa sagesse de statuer sur leur sort, qu’on enferme ces coquins en lieu sûr!»
Don Henriquez se chargea de garder les deux prisonniers. Il prit avec lui cinq valets et poussa Nicolas et Monette, qui se traînait à peine, vers la basse-cour. Là s’ouvrait l’entrée voûtée d’un caveau. A la lueur des flambeaux, on descendit une vingtaine de marches. Une porte fut ouverte avec un grincement affreux de serrures et de gonds rouillés. Poussés à coups de pied, les enfants roulèrent sur le sol fangeux. Le battant fut tiré et ils entendirent de nouveau le grincement des ferrailles.
Ils entendirent encore d’autres bruits. Dans la nuit épaisse qui les entourait, ces bruits grossissaient d’une façon sinistre.
«Bien sûr, songeaient-ils sans prendre cette peine inutile de se l’avouer l’un à l’autre, on va revenir pour nous égorger.»
Et toutes les histoires qui couraient sur les châteaux mystérieux où tant d’hommes avaient été attirés et n’avaient point reparu revenaient à l’esprit de Nicolas. Les efforts furieux qu’il avait faits pour rompre ses liens le mettaient maintenant dans une telle prostration qu’il gisait immobile, tel un mort. Et Monette ne savait que pleurer, la tête enfouie dans son jupon.
Nicolas continuait de rêver: «Dans dix ans, vingt ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, on retrouvera nos ossements pourris dans le sol, et on ne les relèvera même pas pour les porter en terre sainte...»
La colère le reprit. Grinçant des dents, il se tordit, mais sans crier, tant il redoutait de troubler le repos de la Demoiselle. Et, dans sa simplicité, il se prenait à espérer qu’elle s’était endormie.
Mais on parlait au dehors, et l’on marchait. Nicolas tendit l’oreille... Allait-on ouvrir la porte, et l’heure avait-elle sonné? Non, ce n’était rien. La nuit passerait ainsi. Puis, le matin, on viendrait. Et ce serait leur dernière journée!
«Ah oui! C’était bien la peine d’avoir manœuvré avec autant de patience, d’avoir retrouvé la Demoiselle,--et au prix de quelles peines!--pour succomber ainsi misérablement et entraîner la jeune maîtresse dans la mort.»
Si encore il eût fallu se battre, Nicolas se fût volontiers offert aux coups. Mais il était bien question de se jeter à corps perdu dans la bataille, lorsqu’il n’avait même pas l’usage de ses bras: on les lui avait étroitement liés, et les cordes meurtrissaient sa chair, et, par surcroît, il perdait beaucoup de sang par son jarret ouvert!
Les tristes réflexions du pauvre berger furent alors troublées par un bruit de pas. Il se dressa à demi, cherchant machinalement à couvrir Monette de son corps. C’était une fausse alerte. Tout se tut encore. Et pourtant Nicolas croyait percevoir des chuchotements. Convaincu que sa tête battait la campagne, il se jura de ne plus écouter.
Son sang-froid lui revenait, d’ailleurs, et, loin de perdre courage, il supputait les quelques chances qu’il avait de sortir de ce mauvais pas. «Si seulement j’avais l’usage de mes mains!... Mais peut-être que la Demoiselle a les siennes libres!... Je vais toujours le lui demander!»
Par un bonheur inespéré, Monette avait en effet les mains libres. C’est ce qu’elle annonça sans cesser de pleurer dans son coin. Alors Nicolas l’assura que tout irait bien si elle réussissait à dénouer les liens qui attachaient ses poignets et ses chevilles. Et même lui délier les mains suffisait!
Adroitement, la jeune fille attaqua cette difficile besogne. Elle ne voulait pas, par crainte de blesser Nicolas, employer les ciseaux qui pendaient à sa ceinture. De ses doigts fins, elle sut dénouer les cordes; mais, pour mener à bien cette entreprise dans les ténèbres, elle passa près d’une demi-heure. Et toujours Nicolas, haletant, entendait les murmures du dehors. Cela devenait une obsession.
Enfin, il retrouva l’usage de ses membres. Il étira ses bras raidis, sa jambe blessée, se leva et marcha les mains tendues, dans cette nuit profonde. A tâtons, il atteignit la porte, en palpa les planches épaisses. De l’autre côté, comme il s’en rendit compte, on remuait, on grattait, on tapait contre la porte. Alors il se hissa, grâce à des pierres en saillie, jusqu’à une fente de l’huis. Il retomba aussitôt, les tempes mouillées d’une sueur froide... Les gens de don Henriquez étaient occupés à murer l’entrée du cachot!
Sans dire à Monette un seul mot qui pût lui laisser soupçonner le danger, Nicolas lui conseilla de se reposer et lui souhaita même le bonsoir, en l’assurant que ses protecteurs ne les laisseraient pas longtemps dans cet affreux réduit. Puis, tâtant la porte, il reconnut que les ais, aux trois quarts pourris, n’offriraient pas grande résistance à la forte dague de cavalier qu’il portait toujours cachée dans sa botte et dont, par bonheur, on avait négligé de le dépouiller.
Nicolas remonta sur sa pierre, écouta, l’oreille collée au bois. Tout était silencieux: le mur devait être achevé. Oui, sans doute! Mais ne laisserait-on pas quelque valet en sentinelle? Pour quoi faire? Et puis, tout compté, ne valait-il pas mieux risquer les chances d’une lutte que de périr avec la Demoiselle, de froid et de faim, dans une cave! Si seulement on pouvait savoir l’heure!
Hélas! Il n’y fallait pas compter. Plongé dans une obscurité complète, Nicolas n’aurait pu lire sur le cadran de sa montre. Il sentait d’ailleurs cette montre brisée, écrasée, aplatie pendant la lutte. Et, d’autre part, s’il laissait au mortier le temps de prendre, jamais il ne viendrait à bout de percer le mur.
Le souffle régulier de Monette lui apprit que son amie s’était endormie sous le chaud abri de son gros manteau de drap. Alors Nicolas attaqua les planches. Sans bruit il en démolit deux, et la serrure vint avec, puis une barre à demi engluée dans le mortier. Doucement, à tâtons, il chercha les joints de la pierre, y glissa la pointe de sa dague, pesa au moyen de la barre. Se haussant aussi haut qu’il put, il découronna cette muraille fraîche dont il rejetait les éléments à l’intérieur du cachot. Il réussit à pratiquer un trou, y passa la tête. Dans le couloir régnait un silence complet, mais les ténèbres y étaient moins épaisses que dans sa prison. Sur la droite, même, une faible lueur filtrait à travers la porte de la basse-cour. Nicolas se dit:
«Si l’on avait mis un homme de garde, on lui eût certainement laissé un flambeau, une torche. S’il y a un ennemi à combattre, je le trouverai au dehors. Le principal est de sortir.»
Nicolas eut bientôt éventré le mur élevé par don Henriquez. Alors, il s’avança, dans le couloir, jusqu’à la porte de la basse-cour, dont les ais disjoints lui permirent de voir l’aube qui éclairait le jardin de ses teintes livides. Par dérision, l’écuyer avait laissé la clef dans la serrure, en dedans, et était parti en tirant la lourde porte. Nicolas l’entr’ouvrit. La basse-cour était déserte.
Le jour se levait à peine que Nicolas soutenant Monette traversait le potager et arrivait enfin à la ruelle. Tremblants, exténués, souillés de boue, ils durent aller par les rues et se cacher plus d’une fois au passage d’une patrouille ou d’une escouade du guet. Au sortir d’un tel danger, ils se retrouvaient plus timides. Une heure et plus, deux heures peut-être se passèrent avant qu’ils heurtassent à la porte de l’hôtel d’Aronville. A grand’peine purent-ils se faire ouvrir et obtenir la permission d’entrer. Deux cavaliers logés chez Mme d’Aronville, et qui sortaient pour promener leurs chevaux, reconnurent Nicolas et expliquèrent au suisse qu’à M. d’Oultry seul appartenait le soin de régler la chose avec son valet.
Une fois entrés, les fugitifs tombèrent tous deux devant la vaste cheminée de la cuisine, où Marion allumait le feu. Et la pauvre servante faillit flamber avec sa bourrée, tant elle demeura stupéfaite de voir «ces deux jeunesses pleurant d’un œil, riant de l’autre, et plus défaits et minables que des déterrés».
--Ah! bonne Marion! s’écria Nicolas en l’embrassant, vous ne croyez pas si bien dire!
· · ·
Les grands événements sont souvent commandés par de petites causes. Si M. le Cardinal ne fut pas assassiné le lendemain, comme M. de Montrésor l’avait réglé, c’est que le conspirateur apprit, sur le coup de midi, l’évasion de Nicolas et de Monette. Ne doutant point que le complot ne fût éventé, il résolut cependant de jouer le tout pour le tout et ordonna à l’écuyer Henriquez de tenir la chose secrète.
Mais, au moment où Monsieur, debout près du Cardinal, cherchait un encouragement dans les yeux de son confident Montrésor, il vit celui-ci pâlir et détourner la tête. Trop heureux de saisir un tel prétexte, le frère du roi Louis XIII ne se découvrit pas, et Son Éminence rentra tranquillement dans sa maison. Et M. de Montrésor, la rage au cœur, les sourcils froncés, dut faire bonne mine à M. d’Oultry, qui le saluait avec une courtoisie affectée et poussait en avant le jeune Nicolas:
«Souffrez, mon cher comte, que je vous présente mon valet Nicolas. Je vous constitue juge de son cas. Ce drôle a laissé tomber chez vous, ou pour mieux dire chez la marquise de Nérissins, votre grande amie, pas plus tard que la nuit dernière, une paire de pistolets que je lui donnai à essayer et auxquels je tiens fort. Renvoyez-moi ces objets et ne retirez pas à ce belître, dont la simplicité égale la négligence, la seule chance qui lui reste de ne pas toucher cent coups de bâton.»
M. de Montrésor ne répondit rien; les pistolets furent rendus; Mme de Nérissins quitta Amiens le soir même, escortée par don Henriquez et quelques-uns de ses familiers, et M. le Cardinal ne sut jamais ce qu’il dut au petit Nicolas.
--Fais bien attention! Que Son Éminence n’apprenne point cette belle histoire, mon pauvre Nicolas, car nous pourrions, toi et moi, sans compter Mme d’Aronville et ta Monette, être logés, aux frais du Roy dans une belle prison. C’est un secret d’État, et notre intérêt commun nous condamne au silence.
Ainsi avait parlé M. d’Oultry, après que Nicolas lui eut donné l’emploi de sa nuit. Et c’est peut-être cet intérêt commun qui obligea Mme d’Aronville à épouser M. d’Oultry dès la fin de la guerre et à retenir Nicolas et Monette près de sa personne.
--Apprends avec ménagements à ta Monette, quoique tu n’oses rien lui dire, qu’elle est à la fois orpheline et fiancée, dit Mme d’Aronville au petit berger.
Et M. d’Oultry ajouta:
--On les mariera aux prochains abricots, et on leur donnera une ferme que l’on ne brûlera plus, s’il plaît à Dieu!
Mai 1908.
La Légende singulière et naïve des Sept Dormants d’Éphèse
A Monsieur Étienne Lamy.
Au temps de l’empereur Decius, une persécution terrible s’abattit sur les communautés chrétiennes. Les partisans de l’ancien ordre de choses, en majorité dans les conseils, réussirent à présenter les fidèles du Christ comme une tourbe turbulente de pernicieux novateurs, ennemis de l’État, contempteurs de ses dieux et de ses lois, lésant la majesté de César, déniant son autorité légitime et insultant sa personne sacrée par un refus impie d’en reconnaître la divinité vénérée de tous les bons citoyens.
La persécution s’étendit sur toutes les provinces de l’Empire; celle d’Asie ne fut non plus épargnée que les autres. On dit même que l’Empereur s’y porta de sa personne, afin d’augmenter par sa présence l’autorité de ses magistrats. Tous les chrétiens furent sommés de sacrifier publiquement aux faux dieux.
Les chrétiens de la ville d’Éphèse furent particulièrement recherchés, car, depuis l’apostolat de Paul, ses communautés brillaient entre toutes par leur édifiante piété. A l’arrivée de l’Empereur, les autels du paganisme se relevèrent en maints lieux. La multitude servile témoignait ainsi de son zèle, dans l’espoir des largesses impériales. Et tous ceux que l’on soupçonnait d’appartenir à la religion du Christ furent amenés devant les idoles, auxquelles on leur ordonnait d’offrir les sacrifices prescrits. S’ils refusaient, on les traînait en prison pour y attendre le dernier supplice.
Et, quand les exécutions commencèrent, la crainte du trépas arracha à plus d’un l’apostasie qui perd l’âme pour sauver le corps. Mais la plupart des chrétiens préférèrent la mort à la renonciation de la foi; et, comme il arriva souvent, ce furent de faibles femmes et de tendres enfants qui donnèrent au monde l’exemple de la constance dans les tourments. On ne vit bientôt plus que corps sanglants crucifiés ou suspendus aux murs et aux portes de l’enceinte, que têtes fichées sur des piques. Les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre se repaissaient, aux yeux de tous, de ces lamentables débris.
Mais, si les âmes fermes trouvaient là un sujet d’édification et un encouragement à servir Dieu au péril de leur corps périssable, il n’était que trop d’âmes tièdes et molles pour renier le Christ et acheter la vie en foulant aux pieds le divin symbole de la foi. Et, comme pour ajouter à leur infamie, beaucoup de ces apostats dénoncèrent leurs amis et leurs proches. On vit l’époux livrer l’épouse, les pères livrer leurs enfants, les fils et les filles trahir leur mère. Et les derniers fidèles se demandaient si les temps annoncés par Jean n’étaient pas arrivés où l’Antéchrist, descendu parmi les hommes, détruirait de ses mains sacrilèges l’édifice miraculeux construit par le Fils de Dieu.
· · ·
Or, parmi les chrétiens les plus fervents et qui ne désespérèrent point de la miséricorde divine, brillaient entre tous sept jeunes garçons. Martin, Jean, Maximilien, Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, tels étaient leurs noms, et ils appartenaient aux premières familles de la ville. Leur piété exemplaire devait attirer tout d’abord l’attention des délateurs à l’affût des découvertes profitables, tant était grande la générosité des pontifes des faux dieux. Ces délateurs surprirent les sept nobles enfants, un jour que, prosternés dans une chapelle, ils se couvraient la tête de cendres, en signe de deuil, et se frappaient la poitrine, en suppliant Dieu de leur permettre de ne point faiblir à l’heure suprême que chacun d’eux sentait proche.
Les sept enfants étaient de trop illustre origine pour que les misérables espions ne les reconnussent point tout d’abord. L’un de ces délateurs dit à ses compagnons:
--Les dieux nous aiment qui mettent aujourd’hui entre nos mains des coupables dont la capture réjouira l’âme de notre magnifique Empereur. Continuez de faire le guet. Pour moi, je cours au Palais pour raconter ce que nous avons vu.
Et, aussitôt arrivé, le délateur se jeta aux pieds de Decius, et, baisant ses brodequins de pourpre:
--O César, puissant au-dessus des puissants, miroir de justice, source de tout bien, souffriras-tu que les premiers de ta ville, bravant tes édits, continuent de sacrifier impunément à ce prétendu dieu que les Juifs eux-mêmes méprisent, tant ils le trouvent ridicule et odieux? J’ai vu, César,--les dieux éloignent tout mal de ta face radieuse!--j’ai vu Maximilien, le propre fils du préfet d’Éphèse, j’ai vu Martin et Antonin, dont le père compte parmi tes généraux, et aussi Denis, d’autres encore, sept en tout, adorant Christ. Je les ai entendus maudissant ton saint nom et tournant en dérision les Dieux de l’Empire!
--Relève-toi, répondit l’Empereur. Tu fis ton devoir en observant ces choses et en me les rapportant fidèlement. Fussent-ils assis sur les marches de mon trône, les coupables ne sauraient détourner de leur tête la hache du licteur. Va donc, et, porteur de mon sceau que je te confie, requiers les centurions de garde. Ils te donneront des hommes pour t’aider à saisir ces rebelles. Ma volonté est qu’on les prenne vivants, car j’entends qu’on en fasse un exemple pour glacer de crainte le cœur de ces chrétiens détestables. Ainsi, s’il plaît aux Dieux, verrons-nous la fin de ces troubles, et l’ordre sera rétabli dans Éphèse. Va donc, et qu’on me ramène ces jouvenceaux: je les veux interroger en personne.
Mais, sans se laisser troubler par l’appareil de la majesté impériale, Maximilien, une fois en présence de Decius, confessa hardiment sa foi:
--Tu me demandes, ô César,--et vive à jamais ton nom!--pourquoi mes compagnons et moi nous refusons de sacrifier aux dieux dont se dresse ici l’autel? Tous nous te répondons par ma voix: Nous obéissons à un dieu qui habite le ciel, et ce ciel et la terre sont remplis de sa gloire. C’est vers lui, en tous temps, que montent nos prières, et ce sont là les seuls sacrifices qui lui plaisent. Mais, dût notre corps être détruit,--car de nos âmes ta puissance, ô César, est incapable de disposer,--nous ne nous abaisserons point jusqu’à sacrifier à ces vains simulacres, non plus qu’à les adorer.
A ces paroles audacieuses l’Empereur n’accorda point de réponse. Il ordonna à ses officiers d’enlever à ces jeunes gens leur ceinture militaire, insigne de leur condition noble, et établit ainsi qu’il réservait leur cause devant son propre tribunal, comme celle de rebelles et contempteurs des Dieux. Il ordonna encore qu’on les gardât dans une étroite prison où ils pourraient réfléchir à loisir sur la gravité de leur faute, faire un retour sur eux-mêmes et répudier leurs erreurs.
--Laissons au temps, dit-il, le soin de les amender. Leur tendre jeunesse, au moins autant que leur naissance, nous défend d’employer contre eux les moyens violents des tortures. Il convient que les sages dont je suis entouré usent de la persuasion pour faire revenir ces têtes folles à des sentiments plus dignes de leur illustre origine. J’entends qu’on les interroge prudemment sur cette prétendue religion chrétienne à quoi ils se prétendent tant attachés. Par les voies de la douceur on les acheminera certainement vers le repentir, et ce ne sera pas en vain qu’ils s’adresseront alors à ma miséricorde. En attendant, qu’on les charge de chaînes et que leur condition ne soit point meilleure que celle des autres prisonniers. Je veux, toutefois, que, dans quelques jours, on leur permette d’aller librement par la ville, afin que l’on puisse se rendre compte de leurs actes. Et l’on me tiendra fidèlement au courant.
· · ·
Aussitôt remis en liberté, ces jeunes gens s’empressèrent de regagner la maison paternelle. Suivant une résolution prise en commun, ils demandèrent chacun à leur mère autant d’argent qu’elle en pouvait donner; car ils étaient décidés à s’enfuir de la ville pour échapper à la colère de l’Empereur. Ils comprenaient très bien qu’on ne les avait mis en liberté que dans l’intention de les espionner et d’arrêter les chrétiens leurs amis. Les sept enfants partirent donc munis d’argent. Mais leur charité était telle que la majeure partie de cet argent fut répandue par eux en aumônes. Ils ne gardèrent par devers eux que le strict nécessaire. Puis ils sortirent d’Éphèse après s’être couverts de pauvres vêtements, de telle sorte que les gardiens des portes, les prenant pour de chétifs campagnards, les laissèrent librement passer.
Alors ils s’assirent dans la campagne et tinrent conseil. Maximilien parla le premier:
--Si vous m’en croyez, ô mes frères en Jésus, nous nous retirerons dans quelqu’une de ces carrières abandonnées où personne n’a mis le pied depuis peut-être cent ans. Là, loin de tout danger, nous passerons ces temps d’affliction à prier Dieu qu’il éloigne de notre chère Éphèse cet orage de persécution. Aussi bien de tels malheurs ne peuvent-ils indéfiniment durer.
--Sans aucun doute, repartit Martin, ce projet, ô Maximilien, t’est dicté par l’esprit de la suprême sagesse. Mais ne crains-tu pas que, retirés dans ces carrières où nous ne pourrons ni semer ni moissonner, la faim ne nous réduise à un tel degré de misère que nous nous trouvions obligés d’aller nous livrer, nous-mêmes, à nos bourreaux?
--A cela Dieu pourvoira, fit Denis. N’a-t-il pas nourri la multitude affamée dans le désert, et tout n’est-il pas possible à celui qui marcha sur les eaux?
Mais Jean ouvrit un autre avis:
--Il faut cependant un peu aider le ciel. Je proposerai donc une entreprise à la fois moins désespérée et plus simple. Tournons-nous vers l’Orient, vers ce mont Celius que vous connaissez bien. Étant un jour à la chasse, je me trouvai tout heureux, surpris par une violente pluie, de l’asile que m’offrit une caverne dont le hasard seul me fit découvrir l’entrée. Le lieu est presque inaccessible à qui n’en connaît point le chemin. Retirés dans cette caverne dont l’entrée est si étroite qu’elle ne saurait donner passage aux ours, seules bêtes féroces dont nous puissions avoir à redouter la rencontre, nous vivrons cachés aux yeux de tous. Pour notre nourriture, quoi de plus facile que de l’aller chercher au petit marché de la basse ville? Chacun d’entre nous ira aux provisions, tour à tour. Nous aurons soin d’en prendre assez en un seul voyage pour que cela nous dure au moins une semaine. Et l’on ne fera pas attention à nous.
Les fugitifs se rallièrent à la proposition de Jean, car elle leur parut la plus sage. Ils prirent donc le chemin du mont Celius et pénétrèrent dans la caverne. Là ils vécurent désormais dans la prière et la pénitence, morts au monde et ne pensant qu’au salut de leur âme. Seul l’enfant Jamblique, que son esprit délié rendait le plus propre à cette sorte d’entreprises, se rendait de temps en temps à la ville, sous des habits de mendiant. Tout en achetant au marché ce qui était nécessaire, il s’enquérait adroitement des événements. C’est ainsi qu’il apprit, un jour, le départ de l’Empereur et, deux semaines plus tard, son retour dans la ville d’Éphèse.
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La nature attentive et sérieuse de Decius le portait à ne négliger aucun détail des choses du gouvernement. Loin d’avoir oublié les sept jeunes chrétiens, il songeait souvent à leur obstination singulière. A la vérité, leur retour à la religion de l’Empire ne faisait pas question pour lui. Il comptait même sur cette abjuration solennelle pour décider bien des chrétiens à abandonner leurs croyances. Du reste, il ne les persécutait point par haine, mais comme ennemis de l’ordre établi.
L’Empereur manda donc à ses officiers d’amener Maximilien devant son tribunal. Maximilien étant l’aîné et le plus considérable, par son rang, parmi les coupables, l’intéressait particulièrement. Decius comptait d’ailleurs sur la force de l’exemple. Fatalement les six autres enfants suivraient celui-là dans ses résolutions. Et il laissait entendre que son abjuration solennelle était chose certaine. Aussi, à ouïr ces propos qu’on se répétait partout, ce qui restait de chrétiens dans Éphèse fut-il grandement affligé. L’enfant Jamblique, qui achetait des pains au marché, recueillit ces rumeurs et les rapporta à ses compagnons.
--Nul doute, dit Denis, que les soldats ne nous découvrent bientôt! Et, cependant, je crois entendre une voix qui me conseille de ne point désespérer. Le roi Jésus, mes frères, ne nous abandonnera pas. Prions-le! Prions moins pour nos corps périssables que pour le salut de nos âmes immortelles.
Donc, après avoir pris leur maigre repas, les sept enfants se mirent en prières. Bientôt, exténués par la misère, recrus de fatigue, ils s’endormirent d’un même temps. Ou plutôt ils crurent s’endormir, car Dieu, dans sa miséricorde, les avait appelés à lui.
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Cependant l’Empereur, travaillé par l’impatience, multipliait les ordres. Mais aucun des sept enfants ne comparaissait. Le chef de la police allait se voir obligé d’avouer qu’on avait perdu leurs traces. Il essaya de gagner du temps, rejeta sur la négligence de ses officiers la faute commise, s’embarrassa dans des propos contradictoires. Alors Decius entra dans une grande colère:
--Je crains bien, dit-il, que ces adolescents n’aient trompé ma bienveillance. Croyant que je voulais les punir du dernier supplice--ce qui a toujours été loin de ma pensée--ils auront préféré à des tourments, dont les ennemis de l’Empire exagèrent l’horreur à plaisir, une fuite des plus hasardeuses. Sans doute auront-ils succombé dans le désert sous les coups des brigands ou sous les atteintes de la soif et de la faim. Leurs misérables membres sont, à cette heure, dispersés par les bêtes immondes. Ces choses sont malheureuses parce que ces enfants appartiennent aux premières familles de la cité, et surtout parce que, venant à résipiscence, ils auraient donné un grand exemple dans cette Éphèse qui se complaît à m’obliger d’user envers elle de continuelles rigueurs et de renoncer à exercer ma clémence.
A ces paroles de l’Empereur, un des préfets du palais répondit:
--Nous ne croyons pas, ô César, que ces enfants aient cessé de vivre. Leur audace n’a pu aller jusqu’à préférer la mort honteuse des fugitifs à l’honneur de comparaître devant ton tribunal sacré. Ou bien c’est qu’ils ont été aveuglés par de pernicieux conseillers jusqu’à mettre en doute ton infaillible sagesse et ta clairvoyante équité. Quoiqu’il en soit, leurs parents comptent parmi les serviteurs les meilleurs et les adorateurs pieux de ta divine majesté. Daigne les citer à comparaître en personne. Commande-leur de parler. Le respect déliera leurs langues. Qu’ils disent où leurs enfants se cachent. Et, enfin, si l’impiété retient leurs lèvres closes, qu’il te plaise d’user contre eux de ces moyens dont la loi ne refusa jamais le secours aux magistrats. Mais nous avons l’idée que ta majesté impériale leur imposera plus de crainte encore que l’appareil des tourments. César Auguste, nous baisons la terre entre tes pieds sacrés et nous tenons prêts à exécuter tes commandements.
Sans perdre un temps précieux en reproches inutiles, l’Empereur ordonna de faire venir les pères des sept fugitifs. Et, quand ils se tinrent devant lui, il les admonesta durement:
--Où sont, s’il vous plaît, vos fils contempteurs des lois et sacrilèges que ma justice réclame? Répondez-moi sans détours et tenez-vous pour assurés que vos têtes me répondent des leurs. Si vous ne me livrez pas ces enfants sur l’heure, vous périrez.
Prosternés aux pieds de Decius, tous répondirent d’un seul cri:
--Nous sommes innocents de tout cela, par la cendre de nos ancêtres! César, pitié pour nous, et est-ce bien là ta justice! Peux-tu nous rendre responsables d’un crime que nous n’avons pas commis? Que Paulin parle pour nous! Qu’il te plaise de lui prêter une oreille favorable!
Alors Paulin, préfet d’Éphèse et père de Maximilien, ayant reçu congé de parler, flétrit les pratiques des chrétiens et témoigna de sa foi en les Dieux de l’Empire:
--Ces enfants, ô César, dont nous ignorons même aujourd’hui s’ils existent,--et les Dieux immortels savent combien nous les aimions tendrement!--ces enfants nous ont été ravis par ceux-là mêmes que tes justes lois proscrivent, par ces chrétiens qui sont l’opprobre de la terre. En serais-tu à ignorer que leurs catéchistes se glissent dans les familles pour pervertir les esprits faibles, corrompre les enfants, séduire les femmes et capter leurs biens? Non seulement, victimes de ces imposteurs, nos fils ont fui le foyer paternel, mais ils ont emporté chacun une forte somme d’argent, arrachée, en secret, à la mollesse de leur mère. A cela point de remède. Le blâme infligé aux épouses n’a fait rentrer ni les fils ni l’or. Nous avons envoyé nos esclaves par les rues et les chemins, et voici ce qu’ils nous ont rapporté:
«Les jeunes gens ont été vus courant par la ville, entourés par une tourbe de mendiants et de menu peuple auxquels ils distribuaient de larges aumônes. Arrivés sur la grande place, ils se sont perdus dans un groupe de gens sans aveu, et nous pouvons jurer qu’ils ont échangé leurs vêtements contre ceux de ces misérables. Puis ils ont échappé à nos regards, et toutes nos recherches sont demeurées vaines.»
--Ainsi ont parlé nos esclaves. Nous avons envoyé alors nos chasseurs par la campagne. Ils ont interrogé les pâtres et les paysans. Certains leur dirent qu’on croyait que les enfants s’étaient cachés dans une caverne du mont Celius. Nous ne pûmes en apprendre davantage. A cette heure, ces malheureux sont-ils morts ou vivants? Nous l’ignorons, hélas! Mais, quelle que soit la sentence que ta souveraine équité daigne porter contre eux, nous y souscrivons d’avance, ô trois fois auguste! Puisse ta faveur ne point se retirer de nous, César! Nous t’adorons comme Dieu, nous te vénérons comme père! Toujours nous t’avons servi fidèlement.
--C’est bien, dit l’Empereur. Je veux vous croire. Il serait injuste que, vous appliquant les mauvaises lois de ces Juifs qui ne valent pas mieux que les chrétiens,--est-il même une différence appréciable entre eux!--je poursuive dans les pères le crime des enfants. Je vous conserve ma confiance. Ni vos biens ni vos charges ne vous seront enlevés. Quant à ces enfants trois fois rebelles et contre les dieux, et contre nous, et contre l’autorité paternelle, qu’il n’en soit plus parlé sur la terre. Ma volonté est qu’on mure dès aujourd’hui l’entrée de cette caverne où ils se sont retirés. Puisque tel est le goût de ces chrétiens pour la solitude, il convient qu’on le respecte en les séparant d’un monde pour quoi ils affichent un mépris pire que celui des philosophes cyniques. On me dit que leur Christ leur a promis qu’ils ressusciteraient en masse un certain jour qu’il ne leur a point d’ailleurs fixé. Ainsi ensevelis dans leur caverne, ces jeunes chrétiens attendront, loin des bruits profanes, l’heure de la résurrection. Ma volonté est encore que sur l’entrée ainsi murée l’on appose notre sceau impérial, afin que personne ne soit assez audacieux pour tenter de délivrer ces condamnés. Et il est bon que chacun sache que justice a été faite.
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Ainsi Decius ignorait que les sept enfants d’Éphèse étaient déjà morts et que Dieu, dans sa bonté, les avait rappelés à lui. Les officiers impériaux qui surveillèrent les ouvriers chargés de murer la caverne crurent que les enfants dormaient. Ils ne comprirent point ce qu’étaient ces corps incorruptibles et glorieux. Enfin, ils se donnèrent le plaisir, une fois que les pierres furent scellées, d’appeler les emmurés, afin de jouir de leurs cris d’effroi et de leurs plaintes. Mais, n’entendant rien, ces officiers se retirèrent, et ils rendirent compte en ces termes de leur mission à l’Empereur:
--Il en a été, César, ainsi que tu l’avais ordonné. Quand, avec mille précautions, nous nous sommes approchés de cet antre sauvage, nous avons été surpris par le silence qui y régnait. Nous eûmes un instant la crainte que les coupables ne se fussent dérobés à ta justice. Pénétrant doucement, nous surprîmes cependant les sept impies dormant d’un paisible sommeil. Aussitôt, nous fîmes murer l’entrée en toute diligence, et on y apposa ton sceau. Ainsi enterrés vivants, ces enfants témoigneront de ton exactitude à punir les contempteurs des Dieux.
Telle fut la fin des sept adolescents, Martin, Jean, Maximilien, Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, que l’Église honore sous le nom des Sept Dormants d’Éphèse, et que l’on crut martyrs de la Foi jusqu’au jour où il plut à Dieu de les rappeler à la vie, afin qu’ils pussent glorifier son nom et édifier l’église d’Asie.
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La mémoire des sept enfants emmurés passa comme celle des martyrs exécutés pendant la persécution de Decius. Les empereurs passèrent aussi. Les Goths détruisirent le temple de la grande Déesse d’Éphèse. Constantin se convertit au christianisme. Le Fils de Dieu régna désormais sur l’Empire. Vint ensuite le grand partage entre les fils de Théodose. Constantinople devint le siège de l’Empire d’Orient. Des schismes cruels divisèrent l’Église, et, sous Théodose II, il se leva de dangereux hérétiques qui niaient la résurrection des morts.
Or, en ce temps, c’est-à-dire deux cents ans après que les sept enfants d’Éphèse avaient été murés dans leur caverne, un paysan s’en fut par le mont Celius, en quête de matériaux propres à construire une étable. Voyant les pierres bien taillées et appareillées qui fermaient l’entrée de la caverne, il les jugea de bon emploi. Sans respect donc pour le sceau de Decius, que les injures du temps avaient d’ailleurs rendu méconnaissable, il commanda à ses esclaves d’attaquer le ciment.
Mais, quand arriva l’heure de midi, tous s’en furent pour prendre leur repas, et par l’entrée de la caverne à demi déblayée la lumière entra à flots. C’est alors que les sept enfants, réveillés subitement, se dressèrent sur leurs pieds et saluèrent le retour du jour par les prières habituelles. Reprenant leur train de vie comme s’ils s’étaient endormis la veille, ils tinrent conseil sur ce qu’ils devaient faire, tout en s’étonnant grandement d’avoir dormi jusqu’au milieu du jour. Et ils interrogeaient Jamblique minutieusement sur les bruits qu’il avait recueillis au marché. Car ils demeuraient dans l’inquiétude de ce que l’empereur Decius tramait contre eux. Et ils cherchaient quelque moyen d’échapper aux recherches de la police. Leur asile ne pouvait indéfiniment échapper aux investigations de tant d’hommes attachés à leur perte.
Après avoir discuté, proposé les opinions les plus diverses, les sept enfants tombèrent enfin d’accord pour renvoyer Jamblique au marché. Car, par un malheur singulier, la provision de pains s’était desséchée pendant la nuit; et la plus grande partie, d’ailleurs, avait été rongée par les rats.
Jamblique partit donc, emportant quelques pièces d’argent nouées dans un coin de sa robe, et pensant gagner, comme la veille, le marché, où il ferait les provisions. Son voyage se passa sans encombre, bien qu’à maintes reprises il revînt sur ses pas, croyant s’être trompé de route. Les arbres, les rochers, les sentiers qui serpentaient entre eux semblaient avoir changé de place. De même pour la porte de la ville, qui ne s’ouvrait plus au même endroit. Les sculptures du linteau n’étaient plus les mêmes. Les gardes qui dormaient couchés sur les bancs, à l’ombre, portaient des armes d’un modèle inconnu. Enfin, il n’y avait plus de marché près de cette porte. Et pourtant, hier encore, il l’avait franchie.
Mais ce qui épouvantait le plus Jamblique, c’était la curiosité singulière dont il se sentait entouré.
--Bien sûr, songeait-il, les ordres de l’Empereur sont connus de tous, et la police a donné une description exacte de ma personne et de mon vêtement. Autrement, pourquoi tous ces gens me regarderaient-ils ainsi? Eux-mêmes, d’ailleurs, me semblent absolument remarquables. Jamais, depuis que Dieu me donna la vie, je ne vis dans Éphèse visages ni habits semblables. Au coin de cette rue était hier la boutique de l’orfèvre Bassus. Je ne la vois plus aujourd’hui, mais un poste de police qui n’y a jamais existé. Bien sûr je dors encore et suis la proie d’un rêve.
Et, se piquant le bras avec la fibule de son manteau pour se tenir éveillé, Jamblique continuait d’avancer, maintenant au hasard, par des rues qui lui étaient inconnues. Il commençait à se demander si, par la volonté de Dieu, lui et ses compagnons n’avaient pas été subitement transportés dans une autre région du monde. Jamblique en était à se persuader que la caverne du mont Celius avait plusieurs issues, qu’il s’était trompé et avait, par une route ignorée, gagné une ville assez semblable à Éphèse au premier abord pour que l’on pût s’y tromper.
«Hélas! pensait-il, jamais je ne pourrai retrouver le chemin de la montagne. Je suis perdu sans espoir de retour, et mes compagnons, sans nouvelles de moi, prendront quelque parti désespéré! Mon Dieu, abandonnerez-vous ainsi un faible enfant dans un danger tel que jamais il n’en a couru!»
Et, traçant furtivement sur sa poitrine le signe de la croix, Jamblique continua d’avancer jusqu’à ce qu’il atteignît la place où se tenait le grand marché.
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Le premier étalage de boulanger qui s’offrit à ses regards attira trop son attention pour que Jamblique remarquât la curiosité dont il était l’objet. Tandis qu’il achetait des pains, les marchands de poissons, les bouchers et les vendeuses d’herbes se montraient l’enfant du doigt et se demandaient:
--Quel est ce passant extraordinaire dont la face est plus pâle que celle d’un mort?...--De quel pays vient-il?--Pourquoi ses habits sont-ils d’une forme que l’on ne voit plus que sur les tableaux et les images taillées dans la pierre?--Regardez-le!--Ses allures ne sont-elles pas étranges?--Il tient les yeux baissés et semble marcher en dormant!--Non, non, il nous épie sournoisement. C’est, sans nul doute, un esclave fugitif ou bien un voleur!
Mais ce fut bien autre chose lorsque, dénouant le coin de sa robe, Jamblique prit sa monnaie pour payer les pains. A la vue de ces pièces d’argent d’un module et d’un poids désuets, le boulanger s’écria:
--Par le saint nom du Christ, qu’est cela, enfant? Où as-tu pris ces pièces qui ne sont plus en usage? Je ne veux pas de cette monnaie!
Et, la pièce passant de main en main, ce fut bientôt une grande rumeur dans le marché. Jamblique, entouré, questionné, menacé, ne savait comment ni à qui répondre, quand un officier de police fendit la foule et demanda la cause de ce scandale.
--C’est, dit le boulanger, un vagabond qui essaye ici de changer des monnaies anciennes et d’une telle valeur qu’un misérable ainsi vêtu n’en devrait point posséder.
--En tous cas, ajouta une marchande d’oignons, le drôle est un païen et un impie, car, ainsi que nous l’avons remarqué, il passa devant la chapelle des saints martyrs sans se signer.
Et deux femmes ne craignirent pas d’accuser Jamblique d’avoir craché sur la croix.
A ces mots, le visage de l’enfant trahit une telle épouvante que personne ne douta plus qu’il ne fût un dangereux scélérat. Et tous crièrent:
--En prison, le sacrilège!... A mort, le profanateur des tombeaux! Ses vêtements, tout gris de poudre, ont été dérobés dans les antiques sépultures. Qui s’aviserait aujourd’hui de porter de semblables robes?--Et ses sandales! Bien sûr elles remontent au temps d’Aurélien!...--Qu’on l’arrête sans tarder!
--Ne voyez-vous pas, fit un vieux marchand d’épices, que c’est un de ces astucieux Arméniens qui, par des sortilèges, découvrent les trésors cachés dans la terre? Ses compagnons l’on envoyé ici pour commencer d’écouler cette antique monnaie.
Alors tous reprirent:
--Au feu, le magicien! Qu’on crucifie le nécromant, il a pillé un trésor!
Alors, saisissant rudement Jamblique, les soldats de la police l’entraînèrent vers la prison. Et l’officier reprochait à l’enfant de faire tort à l’Auguste Théodose de la part qui lui revenait dans tout trésor mis au jour:
--Jeune impie, tu seras puni par les justes lois. Quelle est ta patrie? Quels Dieux sers-tu? Allons, parle!
Alors, à la commune stupéfaction, Jamblique, tombant à genoux devant la chapelle du marché, s’écria:
--Je suis chrétien et citoyen d’Éphèse. Mon nom est Jamblique, et mon père Adrien est préfet des cohortes de l’empereur Decius!
--Est-il possible de mentir ainsi! dit un magistrat qui passait. Ignores-tu donc, impudent voleur, que l’auguste Decius tomba sous les coups des Germains, il y a peut-être deux fois cent ans!
--Je ne sais, répondit Jamblique, si je suis le jouet d’un songe. Mais ce que j’affirme, c’est que moi et mes six compagnons avons fui les rigueurs de l’empereur Decius, qui voulait nous obliger à abjurer notre foi. Faites de moi suivant votre volonté: je mourrai en glorifiant le roi Jésus, fils de Dieu!
--En vérité, murmura le diacre de la chapelle, il s’agit là de quelque événement miraculeux, et tout, dans les propos de cet enfant, mérite d’être retenu. Je t’en prie, officier de police, conduis-le, sans le molester, à notre saint évêque Étienne. Celui-ci, dans sa sagesse, décidera. Pour moi, ce sont là des choses qui dépassent mon entendement.
Mais la foule, sans tenir compte de ces propos de modération et de prudence, continuait d’outrager Jamblique. Sans la protection des soldats, on l’eût même chargé de coups. Jusqu’au palais épiscopal, on le lapida avec des tessons, des trognons, des ordures. Et la populace s’excitait à la besogne en hurlant:
--A mort, le voleur! C’est un imposteur, un insensé, un fou furieux! Une goule, un fouilleur de tombes, un vampire!
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La Providence voulut que le Proconsul en personne se trouvât en conférence avec l’Évêque, à cette heure même où l’on amenait l’infortuné Jamblique au palais. Ces deux dignitaires, ayant entendu le rapport de la police et admiré les pièces d’or et d’argent, commencèrent d’interroger Jamblique.
Pour modeste et assuré qu’il se montrât dans ses réponses, les apparences se levaient trop contre l’enfant pour que le Proconsul pût prendre cette extraordinaire histoire pour véridique. Le fonctionnaire impérial menaça donc Jamblique de le faire mourir sous le fouet s’il ne dénonçait pas immédiatement ses complices. Alors Jamblique, se prosternant devant l’Évêque, parla ainsi:
--O père des Fidèles, écoute ma voix et pardonne-moi si elle est aussi faible. Mes forces décroissent à chaque heure et je sens que je vais bientôt mourir. Sans pouvoir apporter une seule preuve de ce que j’avance, je jure par notre roi Jésus que je suis chrétien. Le saint prêtre Timothée me baptisa de ses mains dans la crypte de Pauline et de Domitille, et l’empereur Decius tenta vainement de me faire abjurer. Le Proconsul m’ordonne de dénoncer mes complices, c’est-à-dire mes frères en Jésus. Eh bien, ils sont six: Maximilien, l’aîné, est le fils de Paulin, préfet d’Éphèse pour l’empereur Decius...
Indigné, le Proconsul se dressa. Mais, lui prenant doucement le bras, Étienne l’invita à se rasseoir:
--Écoute-le! C’est le Ciel qui, en ce jour, nous parle par la voix de cet enfant. Continue sans crainte, Jamblique!
--Maximilien, reprit l’enfant, est l’aîné. Puis viennent Martin, Jean, Denis, Antonin, Exacustade. Persécutés pour la foi, nous nous réfugiâmes dans une caverne du mont Celius. Qu’on me permette de vous y conduire, et périssent du même coup mon corps et mon âme si je vous ai trompés.
--Allons, dit l’Évêque, suivons cet enfant! La vérité sort de sa bouche.
Le Proconsul suivit en haussant les épaules et commanda à ses gardes et à ses familiers de se joindre aux gens de l’Évêque. Mais, quand tous furent arrivés à la caverne du Celius et virent les six pâles enfants couverts de leurs vêtements antiques, une religieuse terreur les cloua sur le seuil. L’œil perçant de l’Évêque venait de distinguer une petite table de bronze gisant parmi les débris qui jonchaient l’entrée. C’était une tablette que les saints Balbus et Théodore avaient glissée entre les pierres avant qu’elles fussent scellées par l’ordre de Decius, deux cents ans avant ce jour. Et sur cette tablette était écrite l’histoire des sept enfants martyrs d’Éphèse.
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Alors l’évêque Étienne, le Proconsul et tous les assistants tombèrent à genoux et louèrent Dieu dans ses œuvres, cependant que les sept enfants rendaient témoignage de leur foi et de la résurrection, comme pour confondre les blasphémateurs qui niaient ce dogme de la religion chrétienne.
Quand ils eurent fini de parler, ils s’inclinèrent, tous les sept, doucement. Quand on les releva, on vit qu’ils avaient quitté cette vie.
L’empereur Théodose commanda que l’on construisît sept châsses d’or pour y déposer les restes des glorieux dormants d’Éphèse. Mais ils lui apparurent une nuit et le conjurèrent de les laisser dormir leur éternel sommeil dans cette caverne du Celius où ils avaient trouvé asile contre la persécution du siècle.
Véridique Histoire de la Vierge Marine
A Marie de Régnier.
Marine était une vierge chrétienne, fille unique d’un patricien de la Thrace. Étant devenu veuf, cet homme se retira dans un monastère et décida sa fille à l’y accompagner. Sans s’arrêter à ce que cette pieuse fraude pouvait porter en soi de blâmable, Marine revêtit des habits de garçon et entra dans le couvent, où elle prit le froc sous le nom de Frère Marin. Le père de Marine mourut alors qu’elle n’avait pas plus de seize ans. Elle continua de vivre sous ses habits de religieux et de rendre à la communauté tous les services qu’on pouvait attendre d’un jeune homme vigoureux, en tout soumis aux règles de l’ordre et que ne rebutaient point les plus durs travaux.
Il s’agissait, entre autres, de conduire un chariot attelé de bœufs. Poussant ses bêtes puissantes et paisibles vers la ville, Frère Marin s’en retournait avec les provisions et les objets nécessaires à la vie des moines. Mais du monastère à la ville la route était longue, et les ombres de la nuit la rendaient peu sûre. Aussi, quand le jour tombait, Frère Marin avait-il coutume de profiter de l’hospitalité d’un seigneur nommé Pandoche, dont le château se trouvait placé sur son chemin.
Or, il advint que la fille de Pandoche, à la veille de devenir mère et ne pouvant cacher plus longtemps la faute qu’elle avait commise avec un homme de guerre qui avait demeuré sous le toit paternel, avoua à ses parents, qui la pressaient de dénoncer son séducteur, que Frère Marin était le coupable.
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Le seigneur Pandoche s’en fut tout aussitôt demander à l’abbé justice d’un pareil crime. Frère Marin, appelé, ne tenta point de se défendre. Il avoua sa faute, ou, pour mieux dire, celle dont on le chargeait. Obéissant à cette charité chrétienne dont son cœur débordait, Marine ne voulut pas que la coupable fût confondue. Sans doute aussi redoutait-elle pour la fille de Pandoche quelque châtiment barbare de la part de ce père irrité. Toujours est-il que Frère Marin se prosterna aux pieds de l’abbé et, se meurtrissant la poitrine, confessa son péché.
La chose était de celles qui demandent une punition exemplaire. L’abbé ordonna que le moine impur fût battu durement de verges et qu’on le chassât ensuite du monastère. Frère Marin supporta son malheur avec une pleine résignation. Trois années durant, on le vit mener une vie de mortifications et de pénitence. Exposé aux intempéries, sans autre abri que le porche, jamais il ne s’éloigna du seuil de son couvent, si glacée que fût la bise et quelle que fût, en sa saison, la pernicieuse ardeur du soleil de Thrace.
Par compassion pour une telle misère, le Frère aumônier donnait chaque jour un morceau de pain au pauvre Marin. Ainsi de ce pécheur la constance et l’humilité firent-elles tourner à l’édification d’un chacun ce qui avait paru d’abord l’objet d’un irréparable scandale.
Les tribulations de la bienheureuse Marine ne touchaient point encore à leur fin. Une épreuve dernière lui était réservée avant sa glorification en ce monde. Quand l’enfant de la fille de Pandoche fut sevré, les parents ne crurent pouvoir mieux faire que de le porter à l’abbé pour qu’il s’en chargeât. Celui-ci, estimant que Frère Marin, s’il avait réussi à soutenir jusque-là sa chétive existence, n’en était que plus capable de subvenir aux besoins de son enfant, ordonna qu’on le lui remît. Au père responsable de nourrir cet enfant délictueux.
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Deux années durant, Marine continua de vivre misérablement sous le porche du monastère avec la petite créature qui était son fils au regard du siècle. La sévérité de cette pénitence, qui durait depuis cinq années, émut enfin les moines, et ils se décidèrent à tenter quelque chose en faveur de ce pécheur repentant.
Ils s’en furent trouver l’abbé, en corps, et le supplièrent de rétablir le Frère Marin dans sa condition première. L’inexorable abbé n’accorda qu’une commutation de peine. Marin fut autorisé à rentrer dans le monastère, avec son fils, mais à charge par lui de remplir les fonctions les plus grossièrement serviles. Balayer les cours et la cuisine, enlever les ordures, porter l’eau, tel fut son nouvel état.
Marine l’accepta sans se plaindre, et nul n’eut de reproche à lui adresser sur le moindre détail de son service. Pour rebutante que fût sa tâche, elle la remplit d’un cœur joyeux jusqu’au jour où il plut à Dieu de la rappeler à lui. Elle s’éteignit en pleine jeunesse, le dix-septième jour des calendes d’août.
On pourrait croire que l’abbé se départit alors de sa sévérité première. Il n’en fut rien. La rigueur de sa justice ne désarma point devant la mort. Ses ordres furent formels: le défunt Frère Marin n’aurait point sa part de la sépulture monastique. On l’enterrerait loin de ce couvent, dont le relâchement abominable de sa conduite avait diminué la réputation, et aussi parce que sa pénitence n’avait pas été suffisante.
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Mais comme, dociles aux ordres de l’abbé, les moines commençaient de laver le corps de Frère Marin avant que de l’ensevelir, ils découvrirent la vérité, et tous se sentirent remplis d’une obscure douleur et d’un pieux étonnement.
Tenant, en bon chrétien, les voies de Dieu pour impénétrables, l’abbé s’humilia devant la dépouille mortelle de cette Marine qui fut une sainte sur la terre. On fit à la vierge de Thrace des funérailles magnifiques. On la coucha dans un superbe tombeau.
Ce tombeau devint rapidement un lieu fertile en miracles. Le premier, et certes le plus considérable, se produisit au bénéfice de l’accusatrice même de Marine. Possédée du démon depuis des années, la fille de Pandoche fut amenée devant le tombeau de la sainte. Ayant confessé son crime et détesté son infâme calomnie, elle en reçut aussitôt un grand soulagement. Et, sept jours après, le démon qui la tourmentait l’abandonna.
Sainte Marine est honorée parmi ces bienheureux que la dévotion des croisés ramena d’Orient dans nos pays de l’Ouest. Ce fut au douzième siècle que les Vénitiens rapportèrent son corps dans leur ville, où ils lui dédièrent une église. Son culte, en France, apparaît comme un peu postérieur. Il semble dater du second quart du treizième siècle.
Sur l’emplacement de l’Hôtel-Dieu actuel se dressait jadis l’église Sainte-Marine. C’était la plus petite paroisse de Paris. Elle ne comptait guère plus de douze paroissiens; mais de ceux-ci les libéralités suffisaient à assurer le service. La démolition de ce vénérable édifice n’est pas si ancienne que les vieux Parisiens en aient perdu tout souvenir. Alors que les îlots de masures pittoresques entourant le parvis de Notre-Dame n’avaient pas encore disparu sous le pic de M. Haussmann, ce qui restait de la vieille église se pouvait voir dans ce cul-de-sac dit de Sainte-Marine. Le vaisseau délabré servait d’atelier à un raffineur.
C’est dans cette minuscule paroisse que l’official unissait les couples qui, revenus des erreurs de l’union libre, contractaient mariage régulier et valable. Le prêtre bénissait les pécheurs réconciliés et leur passait au doigt un anneau de paille remplaçant en cette occasion la traditionnelle alliance dont use le commun des hommes.
Que l’anneau de paille fût un symbole d’humilité, l’on n’en saurait douter. Il rappelait, aussi et surtout, la légende de sainte Marine, légende entre toutes belle et touchante.
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Telle est, sommairement racontée, l’histoire de sainte Marine, que les vieux sculpteurs représentèrent sous la figure d’un moine tenant un enfant au maillot entre ses bras.
Le Miraculeux Serpent de Fondi
A Madame Jean Renouard.
Parmi les religieux du monastère de Fondi, établi, ainsi que chacun sait, par saint Honorat lui-même, il en fut un que personne ne surpassa en mérites non plus qu’en vertus. Or ceci se passait au temps du bienheureux Félix, de l’ordre des Bénédictins. Et Félix vint après Libertin, de glorieuse mémoire, qui vécut à l’époque où Totila, roi des Goths, ravagea l’Italie.
Le religieux de Fondi exerçait en toute humilité les fonctions de jardinier. Chaque jour que Dieu donne, l’on pouvait le voir bêchant, émondant, sarclant ou semant, dans le potager du couvent. Ses salades dépassaient en beauté celles-là mêmes que l’empereur Dioclétien cultiva, jadis, de ses mains, lorsque, dégoûté du pouvoir, il se retira dans son petit bien de Salone pour y faire pousser des laitues.
Que les salades et les légumes du bon moine fussent capables d’exciter la convoitise, c’est ce qui ne surprendra personne. Un audacieux voleur, trouvant ces herbes de défaite, pénétrait fréquemment dans l’enclos, en passant par-dessus la haie. C’était à l’heure de midi, heure où les moines, fatigués par l’extrême ardeur du soleil, se reposaient dans leurs cellules, que ce voleur rustique envahissait le potager sans gardien. Au mépris des plantations chères au père jardinier, il courait par les plates-bandes et les planches, piétinant brutalement, sous les épaisses semelles de ses caliges barbares, ce qu’il ne jugeait pas à propos d’emporter. Puis il s’en retournait, les mains pleines.
Et, lorsque le bon jardinier du monastère, ayant fini sa sieste, rentrait dans l’enclos, il trouvait son œuvre maraîchère détruite et ses meilleurs produits rapinés. Alors une profonde tristesse succédait à la joie innocente qu’il se promettait de son travail, et il murmurait: «Mon Dieu, est-il possible que de pareilles choses se passent sans que votre volonté s’en mêle? Ou bien est-ce que, dans votre infaillible sagesse, vous avez arrêté qu’il en soit ainsi? Notre saint prieur me blâmera donc, et seul je supporterai le poids d’une faute qui n’est point mienne, puisqu’il vous plaît, ô mon Dieu! Je plante beaucoup et je récolte peu, sans doute; par là, daignez-vous me fournir un frappant exemple des peines que chacun de nous doit se donner pour mériter et acquérir les joies de l’éternité.»
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Mais, un matin qu’il se lamentait devant un carré de choux éclairci sans discrétion et foulé d’une façon sauvage, le moine jardinier aperçut un serpent qui se glissait parmi les herbes. C’était un serpent long et sombre, tels ceux que la superstition des païens multipliait encore aux environs des temples d’Esculape, et qui sont le vivant emblème de ce faux dieu de la médecine. N’a-t-on point écrit que le médecin doit être, entre tous, avisé, subtil et prudent?
Sans s’effrayer de cette rencontre, le moine appela le serpent. Et celui-ci, docile à sa voix, s’arrêta, rampa en arrière et se tint dans une attitude à la fois respectueuse et timide devant le saint homme, qui lui parla en ces termes:
--Serpent, mon ami, tu es, comme moi, un hôte de ce jardin, et je te connais de longue date. Aux yeux prévenus du vulgaire tu apparais comme un être malfaisant et impur et le symbole du Malin. Ceux qui pensent ainsi se trompent; ils jugent d’après des idées fausses inculquées par des ignorants. Malheureusement le nombre des sots est plus gros que celui des étoiles, et la majorité des hommes se repaît de vains mots. Pour moi, habitué à te voir serpenter avec vélocité, et de-ci et de-là, je ne partage point cette opinion. Le vulgaire veut que, condamné par la malédiction divine, tu rampes sur le sol jusqu’à la consommation des siècles et te nourrisses de terre. En vérité, rien n’est plus faux: c’est là encore une simple figure, et il convient de distinguer. Écoute-moi, serpent! Tu es une créature de Dieu, qui ne fit rien de mauvais...
Le serpent, charmé par ce discours, se roula sur lui-même, dressa sa poitrine et son cou et honora à sa manière le saint jardinier en le saluant de plusieurs révérences perpendiculaires. Il siffla même très doucement et agita sa langue noire et bifide qui rappelle un des plus affreux attributs du Diable et aussi du démon Virbius qu’adorent les idolâtres.
Et le moine continua:
--Oui, serpent, lorsqu’on t’accuse de vivre de la terre, c’est une simple figure. Tu te nourris, en vérité, de petits animaux terrestres, et tu te rends utile, selon ton pouvoir, en dévorant les créatures malfaisantes dont tu purges mon pourpris maraîcher. Quoique sans pieds, tu cours après les rats. Saisis de terreur, ils se précipitent dans ta gueule béante; ou bien tu les enserres dans tes replis. Tu fascines les oiseaux du ciel, qui, étourdis de vertige, tombent à ta portée. Ou bien encore, capable de grimper sans mains, tu gagnes les branches des arbres, les enlaces, t’élèves jusqu’à leurs fourches, où tu découvres les nids remplis d’œufs. Ainsi tu avales, avant qu’ils n’aient pris forme, les petits de ces passereaux qui mangent mes graines. Ensuite, tu te chauffes paresseusement au soleil, quand tu ne t’offres pas les plaisirs du bain dans ma citerne. Semblable à une galère dénuée de rames, tu y nages. Puis, tu t’enfonces, ne laissant dépasser que le bout de ton museau. Et moi, lorsque je puise de l’eau, je dois user de mille précautions pour ne point heurter ta tête avec mon pot de terre. Un jour, le frère Albin, qui m’aidait à arroser, te remonta dans ce pot. Telle fut sa frayeur que, lâchant la corde, il laissa tout retomber le long des parois, et tu fus précipité dans l’eau avec les tessons. Mais nul n’ignore que le frère Albin est aussi lourd et stupide que tu te montres souple et délié. En vérité, serpent, mon ami, tu es une belle œuvre de Dieu.
Sensible aux éloges du moine, le serpent darda plusieurs fois sa langue fourchue, ce qui, chez ces bêtes terrestres, est signe de grande satisfaction. Ses yeux couleur de topaze luirent d’un feu plus clair, et ses anneaux se recourbèrent harmonieusement jusqu’à dessiner la figure parfaite du chiffre huit, tel que les Arabes ont coutume de le tracer. La tête un peu penchée de côté, comme qui écoute attentivement, il approuva, par quelques sifflements joyeux, le moine jardinier, qui ne s’interrompait point de parler.
--En vérité, serpent, tu es avec moi, et mieux que moi-même, l’incorruptible gardien du potager. Et je t’en remercie grandement. Faut-il donc qu’un vulgaire larron, déjouant ma vigilance, s’introduise ici, pendant le repos commandé, pour dérober le meilleur, gâter ce qu’il ne peut emporter, et détruire jusqu’à l’espoir de mes plants et de mes semailles? Entends-moi, serpent, j’attends beaucoup de toi!...
Le serpent se rapprocha et parut prêter l’oreille.
--J’attends de toi la punition du voleur. Tu en vois les traces au milieu de cette allée?... Là! là! Les clous de sa chaussure ferrée y ont marqué leur empreinte! Là! Et ici encore!... Suis-moi!
Le serpent se mit avec docilité à ramper sur les talons du moine. Bientôt ils atteignirent la trouée de la haie. C’était par là que s’insinuait le maraudeur. Alors le jardinier dit:
--Serpent, de ce potager tu as la garde en mon absence. Tiens-toi donc en travers du chemin devant cette brèche. Au nom du roi Jésus, je te commande d’en surveiller l’entrée et d’empêcher que le larron y passe.
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Déroulant aussitôt ses orbes, le serpent s’allongea sur la terre, de telle sorte que personne n’eût pu porter là ses pas sans marcher sur lui. Et le moine regagna son cloître.
Or, il advint que le voleur, fidèle à ses habitudes, grimpa, dès l’heure de midi, le long de la barrière qui prolongeait la haie en cet endroit même où il trouvait sa voie pour descendre. Au moment où il pensait poser son pied sur le carré potager, le serpent siffla. Saisi d’une frayeur subite à la vue de ce reptile menaçant et hideux, le voleur n’osa prendre terre et demeura suspendu à la palissade par les mains. D’un violent effort, il essaya de se porter en arrière. Mais son effroi paralysa sa vigueur. Lâchant mal à propos son appui, le larron chut la tête en avant, cependant qu’une courroie de ses caliges s’embarrassait dans un pieu. Ainsi resta-t-il ignominieusement accroché par un pied, la tête en bas, sans espoir de se dégager. Et, à quelques pouces de son visage, ondulait le serpent superbe, gardien nommé du jardin monastique.
Lorsque le frère jardinier, ayant dormi sa sieste, rentra dans son potager, il découvrit le malfaiteur ainsi arrêté. Alors il loua honnêtement le serpent:
--Serpent, mon ami, rendons grâce à Dieu! Que cette leçon te profite, à toi et à ta descendance! Que cela t’enseigne combien il est mauvais d’agir injustement, car tôt ou tard le Ciel nous punit. Va, serpent, je te rends la liberté!
Le serpent s’enfuit aussitôt. Lors le moine admonesta le voleur, tout en le délivrant et en le remettant sur ses pieds.
--Mon ami, pourquoi, docile à la voix du mal, as-tu entrepris de nous priver du fruit de notre travail? Ces herbes et ces légumes que je cultive, insensible au beau comme au mauvais temps, sont-ils tiens? Et, s’ils te tentaient, pourquoi ne m’as-tu pas demandé de t’en donner une part? Prends-en donc à ta suffisance, et, quand tu en éprouveras le besoin, viens à moi sans honte, et tu en recevras toujours, plus ou moins, suivant la saison.
Et le larron, ayant rebouclé sa chaussure, s’en fut grandement mortifié, car pour les âmes viles, il n’est rien de plus pénible à supporter qu’un bienfait.
TABLE
La Gardienne de l’Idole noire 1 Histoire du berger Nicolas et de la demoiselle Monette 117 La Légende singulière et naïve des Sept Dormants d’Éphèse 253 Véridique Histoire de la Vierge Marine 289 Le Miraculeux Serpent de Fondi 299
Achevé d’imprimer le vingt-huit avril mil neuf cent dix PAR ALPHONSE LEMERRE 6, RUE DES BERGERS, 6 A PARIS