‹ La GuerreChapitre 24 sur 116 · SCENE PREMIERE

SCENE PREMIERE

Hattouine, Ivanowna, soldats russes

Ivanowna. – Allons, mes bons amis, allons ! encore un coup d’épaule, nous arriverons sur le plateau. Courage !

Un soldat, poussant.– Hue !

Un autre. – Des pierres, Swerkof, des pierres, ou le kibitk redescend.

Un autre, apportant une grosse pierre. – Prenez garde ! (Il la met sous la roue.) Voilà, nous pouvons un peu respirer.

(La charrette reste comme suspendue sur la pente, le cheval en haut.)

Hattouine. – A cette heure, je vois que vous êtes mes enfants ; vous n’abandonnez pas la vieille Hattouine !

Plusieurs. – Non… non… ne crains rien, matouchka, ne crains rien ; mais nous aurons du schnaps[2].

Hattouine. – Vous en aurez… Vous en aurez !

Un soldat. – Ah ! quel chemin depuis Airolo, quel chemin !

Hattouine. – Oui, j’ai vu de vilains chemins depuis cinquante ans, j’en ai vu partout, dans l’Ukraine, en Crimée, chez les Turcs, j’en ai vu chez les Polonais, mais jamais comme celui-ci.

Un soldat. – Et tout cela, matouchka, n’est encore rien… Regarde là-haut… regarde… des rochers… des rochers… de la neige, de la glace.

Un autre. – Comment passer avec le kibitk ? Il faudra tout démonter, les roues, le timon ; il faudra porter la vieille matouchka, la marmite, le tonneau… Saint Nicolas, viens à notre secours !

Un autre, se retournant et regardant en arrière. – Et le beau soleil là-bas… les belles maisons, le bon pain, le schnaps, la viande… Oh ! Italie !… Italie !…

(Il joint les mains.)

Ivanowna. – Tais-toi, Mikalowitch, tais-toi, nous allons tous pleurer !

Hattouine. – Non, ce n’est pas un chemin pour des chrétiens. (Elevant la voix.) Souworow, tu demandes trop à tes enfants ! Le Seigneur a déjà beaucoup fait pour Alexis Basilowitche ; mais tu ne regardes à rien, tu cries : – En avant ! en avant ! – Il faut marcher.

Ivanowna, attirant le cheval. – Allons… courage… hue !

(Tous se remettent aux roues. La charrette franchit le dernier passage, et s’arrête au bord du plateau.)

Tous les soldats, d’un ton de satisfaction. – Du schnaps !… matouchka, du schnaps !…

Hattouine, descendant de la charrette. – Oui, vous l’avez bien gagné ! qu’on pose la tonne là. Ivanowna, sors le gobelet : mes enfants auront du schnaps !

(Les soldats se dépêchent de lever la tonne ; ils la posent sur la malle en cuir. Pendant ces préparatifs, d’autres défilent ; ceux de la charrette restent seuls.)

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