‹ La GuerreChapitre 79 sur 116 · SCENE X

SCENE X

Ivanowna seule, puis Ivanowitche

Ivanowna, seule.– Il a promis de revenir.

(Elle écoute.)

Tout au loin, de poste en poste. – Sentinelles… garde à vous !… Sentinelles… garde à vous !…

(Nouveau silence.)

Ivanowna. – Comme il tarde !

(Elle jette du bois dans le feu, qui se ranime.)

Une sentinelle, à droite. – Qui vive !

Voix d’Ivanowitche, répondant. – Rymnik !

Ivanowna. – C’est lui !…

(Elle se lève.)

Ivanowitche, accourant.– Me voici !…

Ivanowna. – Comme tu es resté longtemps !

Ivanowitche. – J’ai été obligé de surveiller la distribution du fourrage. (Il lui prend les mains.) Mais je pensais bien que tu m’attendrais.

(Il rit.)

Ivanowna. – Chut ! pas si haut… la matouchka dort.

Ivanowitche, regardant.– Ah ! oui… comme elle dort bien… la pauvre vieille matouchka.

Ivanowna. – Tiens… assieds-toi là… j’ai quelque chose de bon à t’apprendre.

Ivanowitche, s’asseyant à côté d’Ivanowna. – Quoi ?

Ivanowna. – Le feld-maréchal s’est arrêté près de notre feu en passant… Il a goûté la soupe.

Ivanowitche, étonné.– Il a goûté la soupe ?

Ivanowna. – Oui !… et la matouchka lui a parlé.

Ivanowitche. – Qu’est-ce qu’elle lui a dit ?

Ivanowna. – Quelque chose de très bon… oh ! de très bon.

Ivanowitche. – Elle est maligne… et Souworow l’aime bien.

Ivanowna, à voix basse, en se penchant à l’oreille d’Ivanowitche. – Elle lui a dit qu’elle nous marierait ensemble, quand tu serais capitaine !

Ivanowitche, stupéfait.– Elle lui a dit cela ?

Ivanowna. – Oui ! Et elle a bien dit : – Ivanowitche, le fils de Rymnik, celui qui a porté les ordres à Korsakow.

Ivanowitche, la main sur son cœur, et regardant Hattouine. – Oh ! la bonne matouchka…la brave matouchka… (A Ivanowna.) Et qu’est-ce que Souworow a répondu, Ivanowna ?

Ivanowna. – Il a dit : « Ivanowitche… Ah ! je le connais… c’est un brave… que j’entende parler de lui, il sera bientôt capitaine !… »

Ivanowitche. – Souworow a dit : « Que j’entende parler de lui ! » Tu en es sûre, Ivanowna ?

Ivanowna. – Oh ! oui, bien sûre !

Ivanowitche, se levant. – Alors, je serai capitaine demain. (Se promenant.) Ah ! Souworow veut entendre parler de moi… Eh bien, il n’attendra pas longtemps.

Ivanowna, inquiète.– Qu’est-ce que tu veux faire ?

Ivanowitche, s’arrêtant et frappant sur son sabre. – Je veux te gagner avec ça !… Il me faut un drapeau ou un canon ! (S’exaltant.) Malheur à ceux qui seront devant le sabre d’Ivanowitche !

Ivanowna, vivement.– Oui… mais prends garde… ils se défendent bien, les autres… Mon Dieu… s’ils allaient te tuer !…

Ivanowitche, riant.– Ne crains rien, va !… Demain soir, je serai capitaine. Nous nous marierons… nous resterons toujours ensemble… (Avec entraînement.) Oh ! Ivanowna, pour la bonne nouvelle, il faut que je t’embrasse !

(Il s’approche de la jeune fille, les bras étendus.)

Ivanowna, le repoussant avec douceur. – Pas maintenant, Ivanowitche.

Ivanowitche, étonné.– Pourquoi ?

Ivanowna, montrant Hattouine. – La matouchka dort…

Ivanowitche, s’avançant.– Qu’est-ce que cela fait ?

Ivanowna, reculant.– Non !… Quand la matouchka dort… ce n’est pas bien…

Ivanowitche, regardant Hattouine. – Ah ! si elle pouvait seulement s’éveiller un peu !

Hattouine. – Je n’ai pas besoin de m’éveiller, puisque tu m’empêches de dormir, avec tes cris.

Ivanowitche, riant, les bras étendus vers Ivanowna. – Eh bien ! Ivanowna ?

(Ivanowna se jette dans ses bras ; ils s’embrassent.)

Ivanowitche, attendri.– Maintenant tout est bien… je suis content !… (Se retournant vers Hattouine.) Et vous, vieille matouchka, il faut que je vous embrasse aussi.

(Il se baisse et embrasse Hattouine.)

Hattouine. – Oui, je sais bien que tu es un brave garçon. Prends garde seulement, demain, avec tes canons et tes drapeaux, de te faire casser les côtes.

Ivanowitche. – Vous avez des idées drôles, mère Hattouine.

Hattouine. – Pas si drôles que tu penses. Tu ne serais pas le premier. Les républicains ont aussi des sabres et des baïonnettes… Rappelle-toi le grand pont, où la moitié d’un bataillon a sauté… Rappelle-toi que ces sans-culottes se défendent comme le diable.

(A ce moment, on entend au loin un bruit de trot, et le « qui-vive ! » de plusieurs sentinelles.)

Ivanowitche, se retournant. – Qu’est-ce que c’est ?

Hattouine, se levant.– Ca veut dire que je ne dormirai pas cette nuit.

(Plusieurs soldats se réveillent, et regardent s’approcher un fort piquet de cosaques, au milieu duquel se trouve un paysan suisse.)

Ogiski, à part, regardant. – Voici du nouveau !

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