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III La Guerre et l’Industrie

Descendons maintenant un degré plus bas, et voyons comment l’État a créé dans l’industrie moderne toute une classe de gens directement intéressés à faire des nations des camps militaires, prêts à se ruer les uns sur les autres.

En ce moment, il existe, en effet, des industries immenses qui occupent des millions d’hommes, et qui n’existent que pour préparer le matériel de guerre ; ce qui fait que les propriétaires de ces usines et leurs bailleurs de fonds ont tout intérêt à préparer des guerres et à maintenir la crainte des guerres prêtes à éclater.

Il ne s’agit pas ici de menu fretin, — des fabricants d’armes à feu de mauvaise qualité, de sabres à bon marché, et de revolvers qui ratent tout le temps, comme on en a à Birmingham, à Liège, etc. Ceux-ci ne comptent presque plus, quoique le commerce de ces armes, fait par les exportateurs qui spéculent sur les guerres « coloniales », soit déjà d’une certaine importance. Ainsi, on sait que des marchands anglais approvisionnaient d’armes les Matabélés, alors que ceux-ci se préparaient à se soulever contre les Anglais qui leur imposaient le servage. Plus tard, ce furent des fabricants français, et même des fabricants anglais très connus, qui firent des fortunes en envoyant des armes, des canons et des munitions aux Boërs. Et en ce moment même on parle de quantités d’armes importées par les marchands anglais en Arabie, — ce qui amènera des soulèvements de tribus, le pillage de quelques marchands et — l’intervention anglaise, pour « rétablir l’ordre » et faire quelque nouvelle « annexion ».

Ces petits faits, d’ailleurs, ne comptent plus. On sait bien ce que vaut le « patriotisme » bourgeois, et l’on a vu récemment des faits bien plus graves. Ainsi, pendant la dernière guerre entre la Russie et le Japon, l’or anglais approvisionnait les Japonais, pour qu’ils détruisissent le pouvoir maritime naissant de la Russie dans l’Océan Pacifique, dont l’Angleterre prenait ombrage. Mais, d’autre part, les compagnies houillères anglaises vendaient à un très haut prix 300.000 tonnes de charbon à la Russie pour lui permettre d’envoyer en Orient la flotte de Rojdestvensky. D’une pierre on faisait deux coups : les compagnies du Pays de Galles faisaient une belle affaire, et les financiers de Lombard Street (le centre des opérations financières de Londres) plaçaient leur argent à neuf ou dix pour cent dans l’emprunt japonais et prenaient hypothèque sur une bonne partie des revenus de leurs « chers alliés » !

Et tout cela, ce ne sont que quelques petits faits sur mille autres du même genre. On en saurait de belles sur tout ce monde de nos gouvernants, si les bourgeois ne savaient pas bien tenir leurs secrets ! — Passons donc à une autre catégorie de faits.

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On sait que tous les grands États ont favorisé la création, à côté de leurs arsenaux, d’immenses usines privées qui fabriquent des canons, des blindages de cuirassés, des vaisseaux de guerre de moindres dimensions, des obus, de la poudre, etc. Des sommes immenses furent dépensées par tous les États pour avoir ces usines auxiliaires, où l’on trouve aujourd’hui concentrés les plus habiles ouvriers et ingénieurs.

Or, il est de toute évidence, qu’il est de l’intérêt direct des capitalistes qui ont placé leurs capitaux dans ces entreprises, de maintenir toujours des bruits de guerre, de pousser sans cesse aux armements, de semer, s’il le faut, la panique. C’est ce qu’ils font en effet.

Et si les probabilités d’une guerre européenne diminuent à certains moments, si les gouvernants, — quoique intéressés eux-mêmes comme actionnaires des grandes usines de ce genre (Anzin, Krupp, Armstrong, etc.), ainsi que des grandes compagnies des chemins de fer, des mines de charbon, etc., — si les gouvernants se font quelquefois tirer l’oreille pour sonner la fanfare guerrière, n’y a-t-il pas cette prostituée — la grande presse — pour préparer les esprits à de nouvelles guerres, précipiter celles qui sont probables, ou, du moins, forcer les gouvernements à doubler, à tripler leurs armements ? Ainsi n’a-t-on pas vu en Angleterre, pendant les dix années qui précédèrent la guerre des Boërs, la grande presse, et surtout ses adjoints dans la presse illustrée, préparer savamment les esprits à la nécessité d’une guerre « pour réveiller le patriotisme » ? Dans ce but on fit flèche de tout bois. On publia à grand fracas des romans sur la prochaine guerre, où l’on racontait comment les Anglais, battus d’abord, faisaient un suprême effort et finissaient par détruire la flotte allemande et s’installer à Rotterdam. Un lord dépensa des sommes folles pour faire jouer dans toute l’Angleterre une pièce patriotique, trop stupide pour faire ses frais, mais nécessaire pour ces messieurs qui tripotaient avec Rhodes en Afrique. Oubliant tout, on alla même jusqu’à faire revivre le culte — oui, le culte — de l’ennemi juré de l’Angleterre, Napoléon I. Et depuis lors le travail dans cette direction n’a jamais cessé. En 1904, on avait même presque tout à fait réussi à lancer la France gouvernée en ce moment par Clemenceau et Delcassé, dans une guerre contre l’Allemagne — le gouvernement conservateur (lord Lansdowne) ayant fait la promesse d’appuyer les armées françaises par un corps d’armée anglais envoyé en Belgique ! Il se fallut de bien peu à ce moment pour que Delcassé, attachant à cette promesse risible une importance qu’elle n’a certainement pas, ne lançât la France dans une guerre désastreuse.

En général, plus nous avançons dans notre civilisation bourgeoise étatiste, plus la presse, cessant d’être l’expression de ce qu’on appelle l’opinion publique, s’applique à fabriquer elle-même l’opinion par les procédés les plus infâmes. La presse, dans tous les grands États, c’est déjà deux ou trois syndicats de brasseurs d’affaires financières qui font l’opinion qu’il leur faut dans l’intérêt de leurs entreprises. Les grands journaux leur appartiennent et le reste ne compte pas.

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Mais ce n’est pas tout : la gangrène est encore plus profonde.

Les guerres modernes, ce n’est plus seulement le massacre de centaines de mille hommes dans chaque bataille, — un massacre dont ceux qui n’ont pas suivi les détails des grandes batailles dans la guerre de Mandchourie et les atroces détails du siège et de la défense de Port-Arthur, n’ont absolument aucune idée. Et cependant, les trois grandes batailles historiques, Gravelotte, Potomack et Borodino (de la Moskowa), qui durèrent chacune trois jours, et dans lesquelles il y eut cent mille hommes blessés et tués des deux côtés, c’étaient des jeux d’enfants en comparaison des guerres modernes. Les grandes batailles se font aujourd’hui sur un front de cinquante, soixante kilomètres ; elles durent non plus trois jours, mais sept jours (Liao-Yang), dix jours (Moukden), et les pertes sont de cent cinquante mille hommes de chaque côté. Les ravages faits par les obus, lancés avec précision par des batteries placées à cinq, six, sept kilomètres, et dont on ne peut même pas découvrir la position, grâce à la poudre sans fumée, sont inouïs. Lorsque le feu de plusieurs cents bouches à feu est concentré sur un carré d’un kilomètre de côté (comme on le fait aujourd’hui), il ne reste pas un espace de dix mètres carrés qui n’ait reçu son obus, pas un buisson qui n’ait été rasé par les monstres hurlants envoyés on ne sait d’où. La folie s’empare des soldats, après sept ou huit jours de ce feu terrible, et lorsque les colonnes des assaillants arrivent jusqu’aux tranchées ennemies, alors la lutte s’engage corps à corps entre les combattants. Après s’être lancé mutuellement des grenades à la main et des morceaux de pyroxiline (deux morceaux de pyroxiline, liés entre eux par une ficelle étaient employés comme une fronde), les soldats russes et japonais se roulaient dans les tranchées de Port-Arthur comme des bêtes féroces, se frappant de la crosse du fusil, du couteau, des dents…

Les travailleurs occidentaux ne se doutent même pas de ce terrible retour à la plus affreuse sauvagerie que représente la guerre moderne, et les bourgeois qui le savent se gardent bien de le leur dire.

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Mais les guerres modernes, ce n’est pas seulement le massacre, la folie du massacre, le retour, pendant la guerre, à la sauvagerie. C’est aussi la destruction sur une échelle colossale, du travail humain ; et les effets de cette destruction, nous les ressentons parmi nous continuellement, en temps de paix, par un accroissement de la misère parmi les pauvres, l’enrichissement parallèle des riches.

Chaque guerre, c’est la destruction d’un formidable matériel, qui comprend non seulement le matériel de guerre proprement dit, mais aussi les choses les plus nécessaires pour la vie de tous les jours, de toute la société : le pain, les viandes, les légumes, les denrées de toute sorte, les bêtes de trait, le cuir, le charbon, les métaux, les vêtements. Tout cela représente le travail utile de millions d’hommes pendant des dizaines d’années, et tout cela sera gaspillé, brûlé, jeté à l’eau en quelques mois. Mais c’est déjà gaspillé aujourd’hui même, en prévision des guerres.

Et comme ce matériel de guerre, ces métaux, ces provisions doivent être préparés à l’avance, la simple possibilité prochaine d’une nouvelle guerre amène dans toutes nos industries des soubresauts et des crises qui nous atteignent tous. Vous, moi, chacun de nous en ressentons les effets dans les moindres détails de notre vie. Le pain que nous mangeons, le charbon que nous brûlons, le billet de chemin de fer que nous achetons, leur prix, le prix de chaque chose, dépendent des bruits, des probabilités de guerre à courte échéance, propagés par les spéculateurs.

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