L’ÉTERNITÉ
_A un compositeur de musique religieuse._
L’Éternité!--Dieu m’en préserve; C’est assez de vivre une fois. Moisir à l’état de conserve Comme un bocal de petits pois. Dieu m’en préserve!
L’Éternité!--Point ne m’en faut. C’est tentant comme un jour de pluie: Un Enfer où l’on a trop chaud, Un Paradis où l’on s’ennuie. Point ne m’en faut!
L’Éternité!--C’est dérisoire: Pas de corps, des âmes partout: Rien à peloter, rien à boire; Pas moyen de tirer son coup. C’est dérisoire!
L’Éternité! L’Éternité! Sans amour que faire d’une âme? Mahomet m’eût bien mieux tenté. Ah! si l’on passait sur la femme L’Éternité!
RONDEL MÉLANCHOLIQUE
_A Jules Lévy._
Véez mes plours, oyez mes cryz: J’ai d’amour mon aame férue, Et comme un bœuf tirant charrue, Je trayne mon cueur mal espris.
Ma belle m’a gaussé de ryz Et s’en est ma tendresse accrue: Véez mes plours, oyez mes cryz.
Las! Pour endormir ses mespris, Je l’ai de mes plaintes recrue; Mais pour que ma peine soit crue, L’or me fault, à payer son prix: Véez mes plours, oyez mes cryz!
LA VIEILLE
_A Maurice Rollinat._
Belle à faire damner les anges et les saints, Elle trôna vingt ans, sans amour et sans joie, Étouffant la splendeur mouvante de ses seins Dans des murs de velours et des prisons de soie.
Fermant son cœur d’ascète aux hommes méprisés, Elle régnait, d’en haut, froide comme une Hécate; Et jamais, jour ou nuit, un frisson de baisers N’effleura les duvets de sa chair délicate.
Quand elle agenouillait son orgueil aux autels, Elle remerciait la vierge d’Idumée D’avoir lavé sa peau de nos désirs mortels, Et mis dans son corps pur le dégoût d’être aimée.
Une auréole d’or sur l’or de ses cheveux, Elle allait par la vie, implacable et sereine, Et riait d’écouter le sanglot de nos vœux Qui râlaient dans les plis de sa robe de reine.
Vingt ans, et puis trente ans encore elle attendit. Sa vertu, comme un tigre indompté qu’on affame, Aiguisa cinquante ans son vorace appétit, Puis, soudaine, hurla: la statue était femme!
--Le serpent du désir déroule ses anneaux, Et le remord tardif siffle au cœur qui s’éveille. L’impassible se tord sur ses draps virginaux: La Vénus qui se venge écorche sa chair vieille.
Oh, les chassés d’hier, s’ils venaient à présent! En foule, s’ils passaient! Tour à tour, tous ensemble, S’ils daignaient la pétrir et sucer jusqu’au sang Sa mamelle qui glisse et son ventre qui tremble!
Dieu! Comme on vautrerait ses lèvres sous leurs crins! Dans quelle immense extase on boirait leurs caresses, Et comme à deux genoux on lécherait leurs reins Pour y puiser sans fin l’ivresse des ivresses!
Mais les jours sont passés de triomphe et d’orgueil! Dans l’âpre isolement de sa couche dernière, Crispant ses membres secs sous ses rideaux en deuil, Elle bave d’amour en attendant sa bière.
Trop tard! Trop tard! Ses doigts se fouillent en chemin: Elle tord ses yeux blancs où luit l’éclair d’un rêve; Et sa virginité d’antique parchemin Craque, comme la peau d’un vieux tambour qu’on crève.
LA JEUNE
SONNET
_A Charles Buet_
J’ai rêvé d’une vierge impeccable, aux yeux froids, Qui, d’un bond, émergeant des moiteurs de sa couche, Vient accrocher le poids de son corps à ma bouche Et pointe sur mon cœur le roc de ses seins droits.
Longtemps, pieuse et chaste, elle a porté la croix De l’orgueil vertueux que nul désir ne touche; Mais voilà que le rut s’est éveillé, farouche, Et la chair en révolte a réclamé ses droits...
Elle plaque à ma peau la peau d’un ventre ferme, Et furieusement crispée, elle m’enferme Dans l’effort ingénu de sa lubricité.
Ses canines d’enfant mordent ma chair de mâle... A moi, toute! Et la fleur de sa nubilité, Pourpre, s’épanouit sous l’onde baptismale.