IV
ENTRE GÉANTS ET DIEUX
LE GÉANT, AUX DIEUX
LE GÉANT.
Un mot. Si, par hasard, il vous venait l'idée Que cette herbe où je dors, de rosée inondée, Est faite pour subir n'importe quel pied nu, Et que ma solitude est au premier venu, Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne, Si vous vous figuriez que je vous laisserais Tout déranger, percer des trous dans mes forêts, Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes, Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes, Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs, Que vous pourriez venir faire les enjôleurs Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes, Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui tous vous vous mariez, Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres, Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs, Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs, Aller, venir, rôder dans la grande nature; Si vous imaginiez cette étrange aventure Qu'ici je vous verrais rire, semer l'effroi, Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi, Sans des soulèvements énormes de montagnes, Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes, Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis, Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis!
JUPITER.
Calme-toi.
VÉNUS.
Nous avons dans l'Olympe des chambres, Bonhomme.
LE GÉANT.
Oui, je sais bien, parce que j'ai des membres Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds Semblent sur l'affreux tronc des saules copiés, Parce que mes talons sont tout noirs de poussière, Parce que je suis fait de la pâte grossière Dont est faite la terre auguste et dont sont faits Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix; Vu que des plus vieux rocs j'ai passé les vieillesses, Et que je n'ai pas, moi, toutes vos gentillesses, Étant une montagne à forme humaine, au fond Du gouffre, où l'ombre avec les pierres me confond, Vu que j'ai l'air d'un bloc, d'une tour, d'un décombre, Et que je fus taillé dans l'énormité sombre, Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment, Et l'on croit qu'on peut tout me faire impunément. Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante. Combien de dards avait le serpent Stryx? Quarante. Combien de pieds avait l'hydre Phluse? Trois cents. J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants. Osez donc! Ah! je sens la colère hagarde Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde! Laissez-moi dans mon trou plein d'ombre et de parfums. Que les olympiens ne soient pas importuns, Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte, Un ténébreux s'y prend avec les radieux, Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux!
PAROLES DE GÉANT
Je suis votre vaincu, mais, regardez ma taille, Dieux, je reste montagne après votre bataille; Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement, A peine je vous vois au fond du firmament. Si vous existez, soit. Je dors.
Vous, troglodytes, Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites, Vivants qui fourmillez dans de l'ombre, indistincts, Ayant déjà les vers de terre en vos instincts, Vous qu'attend le sépulcre et qui rampez d'avance, Sachez que la prière est une connivence, Et ne me plaignez pas! Nains promis aux linceuls, Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls!
Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue, Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue, Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil Ou faire un froncement quelconque de sourcil, Que dans mon ciel farouche et lourd l'Olympe ébauche Son tumulte mêlé de crime et de débauche, Qu'il raille le grand Pan, croyant l'avoir tué, Que Jupiter joyeux, tonnant, infatué, Démusèle les vents imbéciles, dérègle L'éclair et l'aquilon, et déchaîne son aigle, Cela m'est bien égal à moi qui suis trois fois Plus haut que n'est profond l'océan plein de voix. Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace. Tous ces olympiens sont de la populace. Ah! certes, ces passants, que vous nommez les dieux, Furent de fiers bandits sous le ciel radieux; Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées, Sont de leur noir viol toutes échevelées, Je le sais, et, resté presque seul maintenant, Je suis par la grandeur de ma chute gênant; Non, je ne les crains pas; et, quant à leurs approches, Je les attends avec des roulements de roches, Je les appelle gueux et voleurs, c'est leur nom, Et ne veux pas savoir s'ils sont contents ou non.
O vivants, il paraît qu'à la haine tenaces, Ces dieux me font de loin dans l'ombre des menaces. Soit, j'oublie et je songe; et je m'informe peu Si l'éclair que je vois est la lueur d'un dieu. J'ai ma flûte et j'en joue au penchant des montagnes, Je m'ajoute aux sommets au-dessus des campagnes, Et je laisse les dieux bruire et bougonner. Croit-on que je prendrai la peine de tourner La tête dans les bois et sur les hautes cimes, Que je m'effarerai dans les forêts sublimes, Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson, Pour un roucoulement de foudre à l'horizon!
LES TEMPS PANIQUES
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Les dieux ont dit entre eux:--Nous sommes la matière, Les dieux. Nous habitons l'insondable frontière Au delà de laquelle il n'est rien; nous tenons L'univers par le mal qui règne sous nos noms, Par la guerre, euménide éparse, par l'orgie Chantante, dans la joie et le meurtre élargie, Par Cupidon l'immense enfant, par Astarté, Larve pleine de nuit d'où sort une clarté. L'ouragan tourne autour de nos faces sereines; Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes, Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors, Et nous sommes au fond de la pâleur des morts. L'Olympe est à jamais la cime de la vie; Chronos est prisonnier; Géo tremble asservie; Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants. Jouissons. Sous nos pieds un pavé d'ossements, C'est la terre; un plafond de néant sur nos têtes, C'est le ciel; nous avons les temples et les fêtes; L'ombre que nous faisons met le monde à genoux. Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous, Nous leur avons jeté l'Othryx et le Caucase; A cette heure, un amas de roches les écrase; Poursuivons, achevons notre œuvre, et consommons La lapidation des géants par les monts!
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Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l'Eubée; L'horizon est partout difforme maintenant; Pas un mont qui ne soit blessé; l'Atlas saignant Est noir sous l'assemblage horrible des nuées; Chalcis que les hiboux emplissent de huées, La Thrace où l'on adore un vieux glaive rouillé, L'Hémonie où l'éclair féroce a travaillé, Sont de mornes déserts que la ruine encombre. Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre, Car la lyre a puni la flûte au fond des bois. La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix. Où sont les jours d'Évandre et les temps de Saturne? On s'aimait. On se craint. L'univers est nocturne; L'azur hait le matin, inutile doreur; L'ombre auguste et hideuse est pleine de terreur; On entend des soupirs étouffés dans les marbres; Des simulacres sont visibles sous les arbres, Et des spectres sont là, signe d'un vaste ennui. Les bois naguère étaient confiants, aujourd'hui Ils ont peur, et l'on sent que leur tremblement songe Aux autans, rauque essaim qui serpente et s'allonge Et qui souvent remplit de trahisons l'éther; Car l'orage est l'esclave obscur de Jupiter. Les cavernes des fils d'Inachus sont vacantes; Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes; Seuls les dieux sont debout, formidables vivants, Et la terre subit la sombre horreur des vents.
Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale; Et trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale, Se sont enfuis sous terre et n'ont plus reparu. Aquilon passe avec un grondement bourru; On ne sait ce qu'Eurus complote avec Borée; Faune se cache ainsi qu'une bête effarée; Plus de titans; Mercure éclipse Hypérion; Zéphire chante et danse ainsi qu'un histrion; Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches, Ils servent; ils ont fait leur paix; les viles tâches Conviennent aux cœurs bas; Vulcain, le dieu cagneux, Les emploie à sa forge, a confiance en eux, Les gouverne, et, difforme et boiteux, distribue L'ouvrage à ces géants par qui la honte est bue; Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon Fait des spectres d'airain où remue un démon; On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile; Polyphème amoureux n'est plus qu'un imbécile, Et Galatée en rit avec Acis.
Les champs N'ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants; Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses. Ils font la guerre à Pan, à l'être, au gouffre, aux choses; Ils ont mis de la nuit jusque dans l'œil du lynx; Ils ont pris l'ombre, ils ont fait avouer les sphinx, Ils ont échoué l'hydre, éteint les ignivomes, Et du sinistre enfer augmenté les fantômes, Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons, Ils ont déconcerté les prodiges profonds. La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille; Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille, Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur, Hélas! quiconque avait pour crime la grandeur.
Les lacs sont indignés des monts qu'ils réfléchissent, Car les monts ont trahi; sur un faîte où blanchissent Des os d'enfants percés par les flèches du ciel, Cime aride et pareille aux lieux semés de sel, La pierre qui jadis fut Niobé médite; La vaste Afrique semble exilée et maudite; Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux, De peur de voir briser son urne par les dieux; On sent partout la fin, la borne, la limite; L'étang, clair sous l'amas des branchages, imite L'œil tragique et brillant du fiévreux qui mourra; L'effroi tient Delphe en Grèce et dans l'Inde Ellorah, Phœbus Sminthée usurpe aux cieux le char solaire; Que de honte! Et l'on peut juger de la colère De Démèter, l'aïeule auguste de Cérès, Par l'échevèlement farouche des forêts. La terre avait une âme et les dieux l'ont tuée. Hélas! dit le torrent. Hélas! dit la nuée. Les vagues voix du soir murmurent: Oublions! L'absence des géants attriste les lions.
LE TITAN