‹ La Légende des siècles tome IChapitre 23 sur 76 · IV

IV

LE ROI

Il était là, superbe, obscur, inabordable; Par moments, il bâillait, disant: Quelle heure est-il? Artabane son oncle, homme auguste et subtil, Répondait:--Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes, Il n'est pas nuit encor, le soleil est ardent. O roi, reposez-vous, dormez, et cependant Je vais vous dénombrer votre armée, inconnue De vous-même et pareille aux aigles dans la nue. Dormez.--Alors, tandis qu'il nommait les drapeaux Du monde entier, le roi rentrait dans son repos, Et se rendormait, sombre; et le grand char d'ébène Avait, sur son timon de structure thébaine, Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus. Deux mille bataillons mêlant leurs pas confus, Mille éléphants portant chacun sa tour énorme, Suivaient, et d'un croissant l'armée avait la forme; L'archer suprême était Mardonius, bâtard; L'armée était nombreuse à ce point que, plus tard, Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre. Les villes derrière elle étaient des tas de cendre; Tout saignait et brûlait quand elle avait passé. On enjamba l'Indus comme on saute un fossé. Artabane ordonnait tout ce qu'un chef décide; Pour le reste on prenait les conseils d'Hermécyde, Homme considéré des peuples du levant.

L'armée ainsi partit de Lydie, observant Le même ordre jusqu'au Caïce, et, de ce fleuve, Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve, Et traversa le sable immense où la guida Par-dessus l'horizon le haut du mont Ida. Puis on vit l'Ararat, cime où s'arrêta l'arche. Les gens de pied faisaient dans cette rude marche Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt.

Quand l'armée eut passé le fleuve Halys, on vint En Phrygie, et l'on vit les sources du Méandre; C'est là qu'Apollon prit la peine de suspendre Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché, La peau de Marsyas, le satyre écorché. On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère, Où le fleuve Lycus se cache sous la terre, Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel, Puis Anane, et l'étang d'où l'on tire le sel; Puis on vit Canos, mont plus affreux que l'Érèbe, Mais sans en approcher; et l'on prit Callathèbe Où des chiens de Diane on entend les abois, Ville où l'homme est pareil à l'abeille des bois Et fait du miel avec de la fleur de bruyère. Le jour d'après on vint à Sardes, ville altière, D'où l'on fit dire aux grecs d'attendre avec effroi Et de tout tenir prêt pour le souper du roi. Puis on coupa l'Athos que la foudre fréquente; Et, des eaux de Sanos jusqu'à la mer d'Acanthe, On fit un long canal évasé par le haut. Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud Qui vient d'Afrique, terre ignorée et maudite, On fit près d'Abydos, entre Seste et Médyte, Un vaste pont porté par de puissants donjons, Et Tyr fournit la corde et l'Égypte les joncs. Ce pont pouvait donner passage à des armées. Mais une nuit, ainsi que montent des fumées, Un nuage farouche arriva, d'où sortit Le semoun, près duquel l'ouragan est petit; Ce vent sur les travaux poussa les flots humides, Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides, Et heurtant l'Hellespont contre le Pont-Euxin, Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim; Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime Cria:--Tu n'es qu'un gouffre, et je t'insulte, abîme! Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t'en.-- Et donna trois cents coups de fouet à l'Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce dieu, qu'adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes, Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

LE DETROIT DE L'EURIPE

Il faisait nuit; le ciel sinistre était sublime; La terre offrait sa brume et la mer son abîme. Voici la question qui se posait devant Des hommes secoués par l'onde et par le vent: Faut-il fuir le détroit d'Euripe? Y faut-il faire Un front terrible à ceux que le destin préfère, Et qui sont les affreux conquérants sans pitié? Ils ont une moitié, veulent l'autre moitié, Et ne s'arrêteront qu'ayant toute la terre. Demeurer, ou partir? Choix grave. Angoisse austère. Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir. Bien que ce ne soit pas la coutume d'avoir Des colloques la nuit entre les capitaines, La guerre ayant déjà des chances incertaines, Et l'ombre ne pouvant, dans les camps soucieux, Qu'ajouter à la nuit des cœurs la nuit des cieux, Bien que l'heure lugubre où le prêtre médite Soit aux discussions des soldats interdite, On était en conseil, vu l'urgence. Il fallait Savoir si l'on peut prendre une hydre en un filet Et la Perse en un piége, et forcer les passages De l'Euripe, malgré l'abîme et les présages. Les hommes ont l'énigme éternelle autour d'eux. Devait-on accepter un combat hasardeux? Les nefs étaient à l'ancre autour du grand navire, Les mâts se balançaient sur le flot qui chavire, L'aquilon remuait l'eau que rien ne corrompt; Et sur la poupe altière où veillaient, casque au front, Les archers de Platée, hommes de haute taille, Thémistocle, debout en habit de bataille, Cherchant à distinguer dans l'ombre des lueurs, Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs.

--Eurybiade, à qui Pallas confie Athène, Noble Adymanthe, fils d'Ocyre, capitaine De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés; Tandis que ce conseil hésite, attend, varie, Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie; La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d'appui. Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd'hui, Le jour est louche, l'air est fuyant, l'onde est lâche; Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche; J'estime peu la vague instable, mais je dis Qu'un gouffre est moins mouvant sous des pieds plus hardis Et qu'il faut traiter l'eau comme on traite la vie, Avec force et dédain; et, n'ayant d'autre envie Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter! Il est temps que les cœurs renoncent à douter, Et tout sera perdu, peuple, si tu n'opposes La fermeté de l'homme aux trahisons des choses. Nous sommes de fort près par Némésis suivis, Tout penche, et c'est pourquoi je vous dis mon avis. Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine, C'est de sauver Mégare, Égine et Salamine, Et je trouve prudent en même temps que fier De protéger la terre en défendant la mer. L'immense roi venu des ténèbres profondes Est sur le tremblement redoutable des ondes, Qu'il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux, Et frapper cet Achille à l'endroit vulnérable. Que l'augure, appuyé sur son sceptre d'érable, Interroge le foie et le cœur des moutons Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons, C'est son affaire; moi soldat, j'ai pour augure Le Glaive, et c'est par lui que je me transfigure. Combattre, c'est démence? Ah! soyons insensés! Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais Que du vaisseau qu'il monte un démon tient la barre; Ces mèdes sont hideux, et leur flotte barbare Fait fuir éperdûment la flottante Délos; Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots, Et dispersé si loin devant eux les écumes Que l'eau de l'Hellespont va se briser à Cumes, Je sais cela. Je sais aussi qu'on peut mourir.

UN PRÊTRE.

Ce n'est point pour l'Hadès, trop pressé de s'ouvrir, Que la nature, source et principe des choses, Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses; Elle n'a point pour but le monstrueux tombeau; Elle hait l'affreux Mars soufflant sur son flambeau; Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères, Pour berceuse aux enfants l'espérance des mères, Et le glaive farouche est par elle abhorré Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré.

THÉMISTOCLE.

Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe. Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste Qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut. Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud Que leur fatal rouet déconcerté s'arrête. Ici nous couvrons tout, de l'Eubée à la Crète; C'est donc ici qu'il faut frapper ce roi, contraint De confier sa flotte au détroit qui l'étreint; Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l'ombre, La grande audace peut cacher le petit nombre; Et d'ailleurs à la mort nous irons radieux. Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d'yeux. Si l'abîme est obscur, les étoiles sont claires; Les heures noires sont de bonnes conseillères, O rois, et je reçois volontiers de la nuit L'avis sombre qui fait que l'ennemi s'enfuit. Par le tombeau béant je me laisse convaincre; Consentir à mourir c'est consentir à vaincre; La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier Qui promet un cyprès et qui donne un laurier; Elle se ferme au brave osant heurter sa porte; Car, devant un héros, la mort est la moins forte. C'est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison. Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon Ne me font pas peur. J'ai nos quatre cents galères, L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent, et nos colères. Il est temps que les dieux nous aident; et d'ailleurs Nous serons pires, nous, s'ils ne sont pas meilleurs. Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage, C'est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage Du destin; et, vainqueur, et mon pays sauvé, J'entre au temple et je baise à genoux le pavé. Combattons.--

Comme s'ils entendaient ces paroles, Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoles; Deux jours après, à l'heure où l'aube se leva, Les chevaux du soleil dirent: Xercès s'en va!

LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE

Me voilà, je suis un éphèbe, Mes seize ans sont d'azur baignés; Guerre, déesse de l'Érèbe, Sombre guerre aux cris indignés,

Je viens à toi, la nuit est noire! Puisque Xercès est le plus fort, Prends-moi pour la lutte et la gloire Et pour la tombe; mais d'abord

Toi dont le glaive est le ministre, Toi que l'éclair suit dans les cieux, Choisis-moi de ta main sinistre Une belle fille aux doux yeux,

Qui ne sache pas autre chose Que rire d'un rire ingénu, Qui soit divine, ayant la rose Aux deux pointes de son sein nu,

Et ne soit pas plus importune A l'homme plein du noir destin Que ne l'est au profond Neptune La vive étoile du matin.

Donne-la-moi, que je la presse Vite sur mon cœur enflammé; Je veux bien mourir, ô déesse, Mais pas avant d'avoir aimé.

LES BANNIS

Cynthée, athénien proscrit, disait ceci: Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi, Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d'Athènes, Nous suivions le sentier que voici dans les plaines, Car on nous a bannis au désert de Thryos. Un bruit pareil au bruit de mille chariots, Un fracas comme en peut faire un million d'hommes, S'éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes. Alors pour écouter nous nous sommes assis; Et ce grand bruit venait du côté d'Éleusis; Or Éleusis était alors abandonnée, Et tout était désert de Thèbe à Mantinée A cause du ravage horrible des persans. Les champs sans laboureurs, les routes sans passants Attristaient le regard depuis plus d'une année. Nous étions là, la face à l'orient tournée, Et l'étrange rumeur sur nos têtes passait; Et Méphialte alors me dit:--Qu'est-ce que c'est? --Je l'ignore, lui dis-je. Il reprit:--C'est l'Attique Qui se soulève, ou bien c'est l'Iacchus mystique Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu'un. --Ami, ce que l'exil a de plus importun, Repris-je, c'est qu'on est en proie à la chimère. Et cependant le bruit cessa.--Fils de ta mère, Me dit-il, je suis sûr qu'on parle en ce ciel bleu, Et c'est la voix d'un peuple ou c'est la voix d'un dieu. Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire? --Non.--Ni moi. Cependant je sens comme une lyre Qui dans mon cœur s'éveille et chante, et qui répond, Sereine, à ce fracas orageux et profond. --Et moi, dis-je, j'entends de même une harmonie Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie. Alors Méphialtès s'écria:--Crois et vois. Nous avons tous les deux entendu cette voix; Elle n'a point passé pour rien sur notre tête; Elle nous donne avis que la revanche est prête; Qu'aux champs où, jeune, au tir de l'arc je m'exerçais Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès! Cette voix a l'accent farouche du prodige. Si c'est le cri d'un peuple, il est pour nous, te dis-je; Si c'est un cri des dieux, il est contre ceux-là Par qui le sol sacré de l'Olympe trembla. Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu'il parte!-- Et moi banni d'Athène et lui banni de Sparte, Nous disions; lui:--Que Sparte, invincible à jamais Soit comme un lever d'astre au-dessus des sommets! Et moi:--Qu'Athènes vive et soit du ciel chérie!-- Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie.

AIDE OFFERTE A MAJORIEN

PRÉTENDANT A L'EMPIRE

Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau. Une immense horde humaine emplissant l'horizon.

UN HOMME DE LA HORDE.

Majorien, tu veux de l'aide. On t'en apporte.

MAJORIEN.

Qui donc est là?

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