VII
Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du brin de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Ève, que saluait du haut des cieux le jour; Le regard qui sortait des choses et des êtres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres, Se fixait, plus pensif de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et charmant; Un long rayon d'amour lui venait des abîmes, De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes, De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet.
Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait.
LA CONSCIENCE
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent:--Couchons-nous sur la terre, et dormons.-- Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. --Je suis trop près, dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. --Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.-- Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. --Cachez-moi! cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond: --Étends de ce côté la toile de la tente.-- Et l'on développa la muraille flottante; Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb: --Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Caïn répondit:--Je vois cet œil encore!-- Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria:--Je saurai bien construire une barrière.-- Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit:--Cet œil me regarde toujours! Hénoch dit:--Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle. Bâtissons une ville, et nous la fermerons.-- Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava: «Défense à Dieu d'entrer.» Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard.--O mon père! L'œil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit:--Non, il est toujours là. Alors il dit:--Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.-- On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien! Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.
[Illustration: DIEU FAIT LE SOLEIL.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par L. Flameng. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
PUISSANCE ÉGALE BONTÉ
Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace Iblis venir à lui; Dieu dit:--Veux-tu ta grâce? --Non, dit le Mal.--Alors que me demandes-tu? --Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu, Joutons à qui créera la chose la plus belle. L'Être dit:--J'y consens.--Voici, dit le Rebelle; Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai. Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai; Et chacun de nous deux soufflera son génie Sur la chose par l'autre apportée et fournie. --Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain. --La tête du cheval et les cornes du daim. --Prends.--Le monstre hésitant que la brume enveloppe Reprit:--J'aimerais mieux celle de l'antilope. --Va, prends.--Iblis entra dans son antre et forgea. Puis il dressa le front.--Est-ce fini déjà? --Non.--Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être. --Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. --Prends.--Je demande en outre, ajouta le Rampant, Le ventre du cancer, les anneaux du serpent, Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche. --Prends.--Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche, On entendait aller et venir dans l'enfer Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue. Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla: --Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit:--Prends-la. Et, grondant et râlant comme un bœuf qu'on égorge, Le démon se remit à battre dans sa forge; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet, Et toute la caverne horrible tressaillait; Les éclairs des marteaux faisaient une tempête; Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux, Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux Dans la saison livide où la cigogne émigre. Dieu dit:--Que te faut-il encor?--Le bond du tigre. --Prends.--C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan. Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan. L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes, Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux forgeur. Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même. L'Être, parlant du haut du firmament suprême, Dit:--Que veux-tu de plus?--Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria: --Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle. Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle, A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion. Et le démon reprit son œuvre sous les voiles. --Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant, Le colosse qu'allait enfanter ce géant. Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier râle; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit, Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit, Et, dans une clarté blême et surnaturelle, On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.
Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n'en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre. Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre, Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant, Cria dans l'infini:--Maître, à toi maintenant! Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche, Reprit:--Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche, Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau Le chameau, le cheval, le lion, le taureau, Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre; C'est mon tour de fournir la matière à ton œuvre; Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.-- Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents, Tendit sa grande main de lumière baignée Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.
Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu; Et l'Esprit regarda la bête; sa prunelle, Formidable, versait la lueur éternelle; Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir, Grossit alors, et fut soudain énorme à voir; Et Dieu le regardait de son regard tranquille; Une aube étrange erra sur cette forme vile; L'affreux ventre devint un globe lumineux; Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs nœuds, S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme. Iblis leva les yeux; et tout à coup l'infâme, Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil; Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.
LES LIONS
Les lions dans la fosse étaient sans nourriture. Captifs, ils rugissaient vers la grande nature Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds. Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours. Ils se plaignaient de l'homme, et, pleins de sombres haines, A travers leur plafond de barreaux et de chaînes, Regardaient du couchant la sanglante rougeur; Leur voix grave effrayait au loin le voyageur Marchant à l'horizon dans les collines bleues.
Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues; Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux A leur gueule affamée ajoutaient de courroux.
La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite, Og et ses vastes fils l'avaient jadis construite; Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux Ce palais colossal dans le roc ténébreux; Leurs têtes en ayant crevé la large voûte, La lumière y tombait et s'y répandait toute, Et ce cachot de nuit pour dôme avait l'azur. Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur, En avait fait couvrir d'un dallage le centre; Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre, Qui jadis vit les Chams et les Deucalions, Bâti pour les géants, servît pour les lions.
Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière D'ossements tapissait le vaste bestiaire; Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d'eux; Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux Des carcasses de bête et des squelettes d'homme.
Le premier arrivait du désert de Sodome; Jadis, quand il avait sa fauve liberté, Il habitait le Sin, tout à l'extrémité Du silence terrible et de la solitude; Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude! Et c'était un lion des sables.
Le second Sortait de la forêt de l'Euphrate fécond; Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre, Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre, Car il avait fallu les meutes de deux rois; Il grondait; et c'était une bête des bois.
Et le troisième était un lion des montagnes. Jadis il avait l'ombre et l'horreur pour compagnes; Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux Se ruaient des galops de moutons et de bœufs; Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre; Et l'on voyait sa face effroyable apparaître.
Le quatrième, monstre épouvantable et fier, Était un grand lion des plages de la mer. Il rôdait près des flots avant son esclavage. Gur, cité forte, était alors sur le rivage; Ses toits fumaient; son port abritait un amas De navires mêlant confusément leurs mâts; Le paysan portant son gomor plein de manne S'y rendait; le prophète y venait sur son âne; Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché; Gur avait une place avec un grand marché, Et l'abyssin venait y vendre des ivoires, L'amorrhéen, de l'ambre et des chemises noires, Ceux d'Ascalon, du beurre, et ceux d'Aser, du blé; Du vol de ses vaisseaux l'abîme était troublé. Or, ce lion était gêné par cette ville; Il trouvait, quand le soir il songeait immobile, Qu'elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit. Gur était très farouche et très haute; la nuit, Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable; Entre chaque créneau se dressait, formidable, Une corne de buffle ou de rhinocéros; Le mur était solide et droit comme un héros; Et l'océan roulait à vagues débordées Dans le fossé, profond de soixante coudées. Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil, Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil Et dressés par un mage à la garde servile Veillaient des deux côtés de la porte de ville. Or, le lion s'était une nuit avancé, Avait franchi d'un bond le colossal fossé, Et broyé, furieux, entre ses dents barbares, La porte de la ville avec ses triples barres, Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons Au vaste écrasement des verrous et des gonds; Et, quand il s'en était retourné vers la grève, De la ville et du peuple il ne restait qu'un rêve, Et, pour loger le tigre et nicher les vautours, Quelques larves de murs sous des spectres de tours.
Celui-là se tenait accroupi sur le ventre. Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre Où l'homme misérable avait le pied sur lui, Il dédaignait la faim, ne sentant que l'ennui.
Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle, Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile, Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent Mâchait l'ombre à travers leur cri rauque et grondant.
Soudain, dans l'angle obscur de la lugubre étable, La grille s'entr'ouvrit; sur le seuil redoutable, Un homme, que poussaient d'horribles bras tremblants, Apparut; il était vêtu de linceuls blancs; La grille referma ses deux battants funèbres; L'homme avec les lions resta dans les ténèbres.
Les monstres, hérissant leur crinière, écumant, Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement Effroyable, où rugit la haine et le ravage Et toute la nature irritée et sauvage Avec son épouvante et ses rébellions; Et l'homme dit:--La paix soit avec vous, lions! L'homme dressa la main; les lions s'arrêtèrent.
Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent, Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs Qui pendant le naufrage errent sur les récifs, Sont féroces; l'hyène infâme est implacable; Le tigre attend sa proie et d'un seul bond l'accable; Mais le puissant lion, qui fait de larges pas, Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas, Étant le grand rêveur solitaire de l'ombre.
Et les lions, groupés dans l'immense décombre, Se mirent à parler entre eux, délibérant; On eût dit des vieillards réglant un différend, Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.
Et, grave, le lion des sables dit:--Lions, Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons De midi dans la plaine où l'ardent semoun passe, Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace; Cet homme vient à nous de la part du désert.
Le lion des bois dit:--Autrefois le concert Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse, Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse; Même à l'heure où l'on sent que le monde se tait, Le grand feuillage vert autour de moi chantait. Quand cet homme a parlé, sa voix m'a semblé douce Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse; Cet homme vient à nous de la part des forêts.
Et celui qui s'était approché le plus près, Le lion noir des monts dit:--Cet homme ressemble Au Caucase, où jamais une roche ne tremble; Il a la majesté de l'Atlas; j'ai cru voir, Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes; Cet homme vient à nous de la part des montagnes.
Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant, Rugissait aussi haut que l'océan grondant, Parla le quatrième, et dit:--Fils, j'ai coutume, En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume, Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer. J'y regardais--laissant les vagues écumer-- Apparaître la lune et le soleil éclore, Et le sombre infini sourire dans l'aurore; Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité, L'habitude du gouffre et de l'éternité; Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme, J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme; Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.--
Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu, Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave, Collant sa face pâle aux grilles de la cave, Dans la profondeur vague aperçut Daniel Qui se tenait debout et regardait le ciel, Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre, Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.
LE TEMPLE
Moïse pour l'autel cherchait un statuaire; Dieu dit:--Il en faut deux; et dans le sanctuaire Conduisit Oliab avec Béliséel. L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.
BOOZ ENDORMI
· · ·
Booz s'était couché de fatigue accablé; Il avait tout le jour travaillé dans son aire, Puis avait fait son lit à sa place ordinaire; Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge; Il était, quoique riche, à la justice enclin; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin, Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse: --Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant, Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent; Il était généreux, quoiqu'il fût économe; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.
· · ·
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très anciens.
Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, Était encor mouillée et molle du déluge.
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Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne; Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l'âme: «Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt? Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt, Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.
«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.
«Une race naîtrait de moi! Comment le croire? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants? Quand on est jeune, on a des matins triomphants, Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;
«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau.»
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase, Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base, Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
· · ·
Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite, S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle; Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; Les anges y volaient sans doute obscurément, Car on voyait passer dans la nuit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait, Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce, Les collines ayant des lys sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE
Le philosophe allait sur son âne; prophète, Prunelle devant l'ombre horrible stupéfaite, Il allait, il pensait.
Devin des nations, Il vendait aux païens des malédictions, Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmes S'ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes. Il venait de Phétor; il allait chez Balac, Fils des gomorrhéens qui dorment sous le lac, Mage d'Assur et roi du peuple moabite. Il avait quitté l'ombre où l'épouvante habite Et le hideux abri des chênes chevelus Que l'ouragan secoue en ses larges reflux. Morne il laissait marcher au hasard sa monture, Son esprit cheminant dans une autre aventure; Il se demandait: Tout est-il vide? et le fond N'est-il que de l'abîme où des spectres s'en vont? L'ombre prodigieuse est-elle une personne? Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne? Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit, Regardant la sueur des antres de la nuit, Écoutant les sanglots de l'air dans les nuées. Le gouffre est-il vivant? Larves exténuées, Qu'est-ce que nous cherchons? Je sais l'assyrien, L'arabe, le persan, l'hébreu; je ne sais rien. De quel profond néant sommes-nous les ministres?...-- Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres, Les cheveux hérissés par les souffles des bois. L'âne s'arrêta court et lui dit: Je le vois.
PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST
AVEC LE TOMBEAU
En ce temps-là, Jésus était dans la Judée; Il avait délivré la femme possédée, Rendu l'ouïe aux sourds et guéri les lépreux; Les prêtres l'épiaient et parlaient bas entre eux. Comme il s'en retournait vers la ville bénie, Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie. Marthe et Marie étaient ses sœurs; Marie, un jour, Pour laver les pieds nus du maître plein d'amour, Avait été chercher son parfum le plus rare. Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare. Quelqu'un lui dit: Lazare est mort.
Le lendemain, Comme le peuple était venu sur son chemin, Il expliquait la loi, les livres, les symboles, Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles. Il disait:--Qui me suit, aux anges est pareil. Quand un homme a marché tout le jour au soleil Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie, S'il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie; Il est las; sur la terre il tombe haletant. S'il croit en moi, qu'il prie, il peut au même instant Continuer sa route avec des forces triples.-- Puis il s'interrompit, et dit à ses disciples: --Lazare, notre ami, dort; je vais l'éveiller.-- Eux dirent:--Nous irons, maître, où tu veux aller.-- Or, de Jérusalem, où Salomon mit l'arche, Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche. Jésus partit. Durant cette route souvent, Tandis qu'il marchait seul et pensif en avant, Son vêtement parut blanc comme la lumière.
Quand Jésus arriva, Marthe vint la première, Et, tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord: --Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort. Puis reprit en pleurant:--Mais il a rendu l'âme. Tu viens trop tard. Jésus lui dit:--Qu'en sais-tu, femme? Le moissonneur est seul maître de la moisson.
Marie était restée assise à la maison.
Marthe lui cria:--Viens, le maître te réclame. Elle vint. Jésus dit:--Pourquoi pleures-tu, femme? Et Marie à genoux lui dit:--Toi seul es fort. Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort. Jésus reprit:--Je suis la lumière et la vie. Heureux celui qui voit ma trace et l'a suivie! Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant.-- Et Thomas, appelé Didyme, était présent. Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l'ombre, Dit aux juifs accourus pour le voir en grand nombre: --Où donc l'avez-vous mis?--Ils répondirent: Vois, Lui montrant de la main, dans un champ, près d'un bois, A côté d'un torrent qui dans les pierres coule, Un sépulcre.
Et Jésus pleura.
Sur quoi la foule Se prit à s'écrier:--Voyez comme il l'aimait! Lui qui chasse, dit-on, Satan et le soumet, Eût-il, s'il était Dieu, comme on nous le rapporte, Laissé mourir quelqu'un qu'il aimait de la sorte?
Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus. Il vint. On avait mis une pierre dessus. --Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre; Mais voilà quatre jours qu'il est sous cette pierre.
Et Jésus dit:--Tais-toi, femme, car c'est le lieu Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.-- Puis il reprit:--Il faut que cette pierre tombe.-- La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe.
Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul, Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare. Et, se penchant, il dit à haute voix: Lazare!
Alors le mort sortit du sépulcre; ses pieds Des bandes du linceul étaient encor liés; Il se dressa debout le long de la muraille; Jésus dit:--Déliez cet homme, et qu'il s'en aille.-- Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.
Or, les prêtres, selon qu'au livre il est écrit, S'assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome; Sachant que Christ avait ressuscité cet homme, Et que tous avaient vu le sépulcre s'ouvrir, Ils dirent:--Il est temps de le faire mourir.