XLIX
LE TEMPS PRÉSENT
LA VÉRITÉ
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La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite, Evitant on ne sait quelle obscure poursuite, Après s'être montrée un instant, disparaît. Ainsi qu'une clarté passe en une forêt, Elle s'en est allée au loin dans l'étendue, Et s'est dans l'infini mystérieux perdue, Mêlée à l'ouragan, mêlée à la vapeur, Sombre; et de leur côté les hommes ont eu peur. Peur d'elle, comme elle a peur des hommes peut-être. Son effacement laisse obscure la fenêtre Ouverte dans notre âme et béante au milieu De l'ombre où l'épaisseur du temple cache Dieu. Maintenant il fait nuit, le mensonge est à l'aise. Cependant, par moments, sur la noire falaise, D'où l'on voit l'inconnu sans borne, et les roulis Du firmament tordant les astres dans ses plis, Sommet d'où l'on entend Dieu tourner son registre, Et d'où l'on aperçoit le modelé sinistre Des mondes ignorés, des vagues univers, L'un pour l'autre effrayants parce qu'ils sont divers, Faîte où les visions se confrontent entre elles, Où les réalités, pour nous surnaturelles, Semblent avoir parfois la figure du mal, Du haut de cette cime appelée Idéal, Par instants un chercheur fait l'annonce sacrée, Et dit:--La Vérité, qui guide, échauffe et crée, Haute lueur par qui l'âme s'épanouit, Vivants, va revenir bientôt dans votre nuit; Attendez-la. Soyez prêts à la voir paraître.-- La terre alors se met à rire; alors le prêtre, Alors le juge, alors le reître, alors le roi, Quiconque vit d'erreur, d'imposture et d'effroi, Dracon au nom des lois, Tibère au nom des hommes, Caïphe au nom du ciel, tout ce que les Sodomes Contiennent de plus sage et de plus vertueux, Tous les cœurs nés, ainsi que l'hydre, tortueux, Les frivoles, les purs, les doctes, les obscènes, Tout le bourdonnement de ces mouches malsaines, S'acharne; un homme est fou du moment qu'il est seul. On rit d'abord; le rire a fait plus d'un linceul; Puis on s'indigne:--Il faut qu'un tel forfait s'expie; L'homme osant n'être pas aveugle, est un impie! Quoi! celui-ci prétend qu'il voit de la clarté! Il dit qu'il voit de loin venir la vérité! Il sait l'heure, il connaît l'astre, il a l'insolence D'être une voix chez nous qui sommes le silence, D'être un flambeau chez nous qui sommes la noirceur! Il vit là-haut! il est ce monstre, le penseur! Quoi! sa prunelle est sainte, et serait la première Qu'éblouirait l'auguste et lointaine lumière! L'abîme est noir pour nous et pour lui serait bleu! Si ce n'est pas un fou, ce serait donc un dieu! A bas!--Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplices! Les ignorants naïfs et les savants complices, Tous, car c'est l'homme auquel on ne pardonne point, Arrivent, et chacun avec sa pierre au poing. --Ah! tu viens annoncer la vérité! prédire La fin de la bataille et la fin du délire, La fin des guerres, plus d'échafaud, le grand jour, Le plein midi, la paix, la liberté, l'amour! Ah! tu vois tout cela d'avance! Plus d'envie, L'homme buvant la joie aux sources de la vie, Et la fraternité, de ses larges rameaux Laissant tomber les biens en foule et non les maux. Pour avoir de tels yeux il faut être stupide! A mort!--Et chacun grince, et trépigne, et lapide; Avec tout ce qu'on a sous la main, fouets, bâtons, On frappe, on raille, on tue au hasard, à tâtons, Tant les âmes ont peur de manquer de ténèbres, Et tant les hommes sont facilement funèbres! L'ennemi public meurt. Bien. Tout s'évanouit. Nous allons donc avoir tranquillement la nuit! La sainte cécité publique est rétablie. On boit, on mange, on rampe, on chuchote, on oublie. L'ordre n'est plus troublé par un noir songe-creux; On est des loups contents et des ânes heureux; Le bonze met son masque et le temple son voile; Quant au rêveur marchant en avant de l'étoile, Qui venait déranger Moïse et Mahomet, On ne sait même plus comment il se nommait. Et qu'annonçait-il donc? La vérité? Quel songe! Au fond, la vérité, vivants, c'est un mensonge; La vérité n'est pas. Fermons les yeux. Dormons. Tout à coup, au milieu des psaumes, des sermons, Des hymnes, des chansons, des cris, des ironies, Quelque chose à travers les brumes infinies Semble apparaître au seuil du ciel, et l'on croit voir Un point confus blanchir au fond du gouffre noir, Comme un aigle arrivant dont grandit l'envergure; Et le point lumineux devient une figure, Et la figure croît de moment en moment, Et devient, ô terreur, un éblouissement! C'est elle, c'est l'étoile inouïe et profonde, La Vérité! c'est elle, âme errante du monde, Avec son évidence où nul rayon ne ment, Et son mystère aussi d'où sort un flamboiement; Elle, de tous les yeux le seul que rien n'endorme, Elle, la regardée et la voyante énorme, C'est elle! O Vérité, c'est toi! Divinement, Elle surgit; ainsi qu'un vaste apaisement Son radieux lever s'épand dans l'ombre immense; Menace pour les uns, pour les autres clémence, Elle approche; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos, Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux. Une ciguë en Grèce, une croix en Judée, Et dit: Terre, c'est moi. Qui donc m'a demandée?
Tout était vision sous les ténébreux dômes, J'aperçus dans l'espace étoilé trois fantômes; Les deux premiers très loin et le dernier plus près. Le premier spectre dit:--Mané Thécel Pharès. Son doigt levé montrait l'obscurité maudite; Il ressemblait au sphinx monstrueux qui médite Dans Assur, accroupi parmi les dieux camards. Le second murmura ce mot:--Ides de Mars. Et le troisième esprit cria:--Quatrevingt-treize. Devant mes yeux erraient des lueurs de fournaise; Et, par je ne sais quel étrange changement, Chacun de ces trois mots, au fond du firmament, Était une des trois syllabes redoutables D'un autre mot, écrit par Aron sur les tables, Et que, longtemps avant que Jésus triomphât, Les gouffres répétaient aux gouffres:--Josaphat.
[Illustration: MORT DE JEAN CHOUAN.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
JEAN CHOUAN
Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière.
Un coteau dominait cette plaine, et, derrière Le monticule nu, sans arbre et sans gazon, Les farouches forêts emplissaient l'horizon.
En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre, Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre, Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent. --Ah! personne n'est mort, car le chef est vivant! Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille. --Nous manque-t-il quelqu'un?--Non.--Alors qu'on s'en aille! Fuyez tous!--Les enfants, les femmes aux abois L'entouraient, effarés.--Fils, rentrons dans les bois! Dispersons-nous!--Et tous, comme des hirondelles S'évadant dans l'orage immense à tire-d'ailes, Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur; Ils couraient; les vaillants courent quand ils ont peur; C'est un noir désarroi qu'une fuite où se mêle Au vieillard chancelant l'enfant à la mamelle; On craint d'être tué, d'être fait prisonnier! Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier, Se retournant parfois et faisant sa prière.
Tout à coup on entend un cri dans la clairière, Une femme parmi les balles apparaît. Toute la bande était déjà dans la forêt, Jean Chouan restait seul; il s'arrête, il regarde; C'est une femme grosse, elle s'enfuit, hagarde Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons; Elle est seule; elle crie: A moi, les bons garçons! Jean Chouan rêveur dit: C'est Jeanne-Madeleine. Elle est le point de mire au milieu de la plaine; La mitraille sur elle avec rage s'abat. Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât Et la prît par la main et la mît sous son aile, Tant la mort formidable abondait autour d'elle; Elle était perdue.--Ah! criait-elle, au secours! Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds. Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande.
Alors sur le coteau qui dominait la lande Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril, Debout:--C'est moi qui suis Jean Chouan! cria-t-il. Les bleus dirent:--C'est lui, le chef! Et cette tête, Prenant toute la foudre et toute la tempête, Fit changer à la mort de cible.--Sauve-toi! Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur!--Folle d'effroi, Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde. Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l'onde, Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui, Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui. --Je resterai le temps qu'il faudra. Va, ma fille! Va, tu seras encor joyeuse en ta famille, Et tu mettras encor des fleurs à ton corset! Criait-il.--C'était lui maintenant que visait L'ardente fusillade, et sur sa haute taille, Qui semblait presque prête à gagner la bataille, Les balles s'acharnaient, et son puissant dédain Souriait; il levait son sabre nu...--Soudain Par une balle, ainsi l'ours est frappé dans l'antre, Il se sentit trouer de part en part le ventre; Il resta droit et dit:--Soit. Ave Maria! Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria: --Mes amis! mes amis! Jeanne est-elle arrivée? Des voix dans la forêt répondirent:--Sauvée! Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort.
Paysans! paysans! hélas! vous aviez tort, Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France; Vous fûtes grands dans l'âpre et sinistre ignorance; Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers; A travers l'affreux joug et sous l'erreur infâme Vous avez eu l'éclair mystérieux de l'âme; Des rayons jaillissaient de votre aveuglement; Salut! Moi le banni, je suis pour vous clément; L'exil n'est pas sévère aux pauvres toits de chaumes; Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes; Frères, nous avons tous combattu; nous voulions L'avenir; vous vouliez le passé, noirs lions; L'effort que nous faisions pour gravir sur la cime, Hélas! vous l'avez fait pour rentrer dans l'abîme; Nous avons tous lutté, diversement martyrs, Tous sans ambitions et tous sans repentirs, Nous pour fermer l'enfer, vous pour rouvrir la tombe; Mais sur vos tristes fronts la blancheur d'en haut tombe, La pitié fraternelle et sublime conduit Les fils de la clarté vers les fils de la nuit, Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre, Moi, soldat de l'aurore, à toi, héros de l'ombre.
APRÈS LA BATAILLE
Mon père, ce héros au sourire si doux, Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. C'était un espagnol de l'armée en déroute Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié, Et qui disait:--A boire, à boire par pitié!-- Mon père, ému, tendit à son housard fidèle Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, Et dit:--Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.-- Tout à coup, au moment où le housard baissé Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure, Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, Et vise au front mon père en criant: Caramba! Le coup passa si près que le chapeau tomba Et que le cheval fit un écart en arrière. --Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.
LES PAROLES DE MON ONCLE
LA SŒUR DE CHARITÉ
J'avais vingt ans, j'étais criblé de coups de lance, On me porta sanglant et pâle à l'ambulance. On me fit un lit d'herbe, on me déshabilla. J'avais sur moi des vers; j'étais, dans ce temps-là, Poëte, comme Horace amoureux de Barine. Les lances qui m'avaient fort piqué la poitrine Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris. Tout manquait; on n'est pas soigné comme à Paris Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe; Le chirurgien dit:--Nous n'avons pas de linge. Il lut mes vers et dit:--C'est un païen, je crois. La sœur de charité fit un signe de croix. Et le docteur reprit:--Pas de linge! que faire?-- Ah! cette guerre était grande, et je la préfère A votre paix. Quel temps! je suis un des témoins. J'ai des grades de plus et des cheveux de moins, Le vieux général songe au jeune capitaine, Et l'envie. Ah! l'aurore est charmante, et lointaine!-- Donc je perdais mon sang, j'étais évanoui. J'étais jeune, blessé, mourant, mais vivant; oui, Très vivant! Le docteur disait:--La mort est sûre Si l'on ne parvient pas à bander la blessure; Du linge! ou dans une heure il est mort!--Cependant Il partit. La bataille autour de nous grondant, Pleine de chocs, de meurtre et d'ombre, et des haleines De l'immense agonie éparse dans les plaines, L'appelait de sa voix formidable au secours; On ne donne aux blessés que des instants très courts. J'étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule, Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur, Me veillait. Elle dit:--Sauvons-le! quel malheur! S'il mourait, il serait damné, ce pauvre impie!-- Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie. Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu, Elle ne voyait pas que son sein était nu. Moi, je rouvrais les yeux...--O muses de Sicile, Dire à quoi je pensais, ce serait difficile!
LE CIMETIÈRE D'EYLAU
A mes frères aînés, écoliers éblouis, Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis, Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre: --Joue, enfant!--me jugeant trop petit pour comprendre. J'écoutais cependant, et mon oncle disait:
--Une bataille, bah! savez-vous ce que c'est? De la fumée. A l'aube on se lève, à la brune On se couche; et je vais vous en raconter une. Cette bataille-là se nomme Eylau; je crois Que j'étais capitaine et que j'avais la croix; Oui, j'étais capitaine. Après tout, à la guerre, Un homme, c'est de l'ombre, et ça ne compte guère, Et ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Donc, Eylau C'est un pays en Prusse; un bois, des champs, de l'eau, De la glace, et partout l'hiver et la bruine.
Le régiment campa près d'un mur en ruine; On voyait des tombeaux autour d'un vieux clocher. Benigssen ne savait qu'une chose, approcher Et fuir; mais l'empereur dédaignait ce manége. Et les plaines étaient toutes blanches de neige. Napoléon passa, sa lorgnette à la main. Les grenadiers disaient: Ce sera pour demain. Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses Se sauvaient; je songeais; je regardais les fosses. Le soir on fit les feux, et le colonel vint; Il dit:--Hugo?--Présent.--Combien d'hommes?--Cent vingt. --Bien. Prenez avec vous la compagnie entière, Et faites-vous tuer.--Où?--Dans le cimetière. Et je lui répondis:--C'est en effet l'endroit. J'avais ma gourde, il but et je bus; un vent froid Soufflait. Il dit:--La mort n'est pas loin. Capitaine, J'aime la vie, et vivre est la chose certaine, Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants. Moi, je donne mon cœur, mais ma peau, je la vends. Gloire aux belles! Trinquons. Votre poste est le pire.-- Car notre colonel avait le mot pour rire. Il reprit:--Enjambez le mur et le fossé, Et restez là; ce point est un peu menacé, Ce cimetière étant la clef de la bataille. Gardez-le.--Bien.--Ayez quelques bottes de paille. --On n'en a point.--Dormez par terre.--On dormira. --Votre tambour est-il brave?--Comme Barra. --Bien. Qu'il batte la charge au hasard et dans l'ombre, Il faut avoir le bruit quand on n'a pas le nombre. Et je dis au gamin:--Entends-tu; gamin?--Oui, Mon capitaine, dit l'enfant, presque enfoui Sous le givre et la neige, et riant.--La bataille, Reprit le colonel, sera toute à mitraille; Moi, j'aime l'arme blanche, et je blâme l'abus Qu'on fait des lâchetés féroces de l'obus; Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse; Mais laissons l'empereur faire. Adieu, le temps presse. Restez ici demain sans broncher. Au revoir. Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir.-- Le colonel partit. Je dis:--Par file à droite! Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite; De l'herbe, un mur autour, une église au milieu, Et dans l'ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu.
Un cimetière sombre, avec de blanches lames. Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes Le mur, et je donnai le mot d'ordre, et je fis Installer l'ambulance au pied du crucifix. --Soupons, dis-je, et dormons.--La neige cachait l'herbe; Nos capotes étaient en loques; c'est superbe, Si l'on veut, mais c'est dur quand le temps est mauvais; Je pris pour oreiller une fosse; j'avais Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle; Et bientôt, capitaine et soldats pêle-mêle, Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts. Cela dort, les soldats; cela n'a ni remords, Ni crainte, ni pitié, n'étant pas responsable; Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable, Cela dort; et d'ailleurs, se battre rend joyeux. Je leur criai: Bonsoir! et je fermai les yeux; A la guerre on n'a pas le temps des pantomimes. Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes. Nous avions ramassé des outils de labour, Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour L'attisa, puis s'en vint près de moi faire un somme. C'était un grand soldat, fils, que ce petit homme. Le crucifix resta debout, comme un gibet. Bref le feu s'éteignit; et la neige tombait. Combien fut-on de temps à dormir de la sorte? Je veux, si je le sais, que le diable m'emporte! Nous dormions bien. Dormir, c'est essayer la mort. A la guerre c'est bon. J'eus froid, très froid d'abord; Puis je rêvai; je vis en rêve des squelettes Et des spectres, avec de grosses épaulettes; Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet, J'eus la sensation que le jour se levait, Mes paupières sentaient de la clarté dans l'ombre; Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre Me secoua, c'était au canon ressemblant; Je m'éveillai; j'avais quelque chose de blanc Sur les yeux; doucement, sans choc, sans violence, La neige nous avait tous couverts en silence D'un suaire, et j'y fis en me dressant un trou; Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où, M'éveilla tout à fait; je lui dis: Passe au large! Et je criai:--Tambour, debout! et bats la charge!
Cent vingt têtes alors, ainsi qu'un archipel, Sortirent de la neige; un sergent fit l'appel, Et l'aube se montra, rouge, joyeuse et lente; On eût cru voir sourire une bouche sanglante. Je me mis à penser à ma mère; le vent Semblait me parler bas; à la guerre souvent Dans le lever du jour c'est la mort qui se lève. Je songeais. Tout d'abord nous eûmes une trêve; Les deux coups de canon n'étaient rien qu'un signal, La musique parfois s'envole avant le bal Et fait danser en l'air une ou deux notes vaines. La nuit avait figé notre sang dans nos veines, Mais sentir le combat venir nous réchauffait. L'armée allait sur nous s'appuyer en effet; Nous étions les gardiens du centre, et la poignée D'hommes sur qui la bombe, ainsi qu'une cognée, Va s'acharner; et j'eusse aimé mieux être ailleurs. Je mis mes gens le long du mur; en tirailleurs. Et chacun se berçait de la chance peu sûre D'un bon grade à travers une bonne blessure; A la guerre on se fait tuer pour réussir. Mon lieutenant, garçon qui sortait de Saint-Cyr, Me cria:--Le matin est une aimable chose; Quel rayon de soleil charmant! La neige est rose! Capitaine, tout brille et rit! quel frais azur! Comme ce paysage est blanc, paisible et pur! --Cela va devenir terrible, répondis-je. Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l'Adige, A tous nos fiers combats sinistres d'autrefois.
Brusquement la bataille éclata. Six cents voix Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches, S'insultèrent du haut des collines farouches, Toute la plaine fut un abîme fumant, Et mon tambour battait la charge éperdument. Aux canons se mêlait une fanfare altière, Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière, Comme si l'on cherchait à tuer les tombeaux; On voyait du clocher s'envoler les corbeaux; Je me souviens qu'un coup d'obus troua la terre, Et le mort apparut stupéfait dans sa bière, Comme si le tapage humain le réveillait. Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet Et la bombe faisaient un bruit épouvantable. Berthier, prince d'empire et vice-connétable, Chargea sur notre droite un corps hanovrien Avec trente escadrons, et l'on ne vit plus rien Qu'une brume sans fond, de bombes étoilée; Tant toute la bataille et toute la mêlée Avaient dans le brouillard tragique disparu. Un nuage tombé par terre, horrible, accru Par des vomissements immenses de fumées, Enfants, c'est là-dessous qu'étaient les deux armées; La neige en cette nuit flottait comme un duvet, Et l'on s'exterminait, ma foi, comme on pouvait. On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres, Je voyais mes soldats rôder comme des ombres, Spectres le long du mur rangés en espalier; Et ce champ me faisait un effet singulier, Des cadavres dessous et dessus des fantômes. Quelques hameaux flambaient; au loin brûlaient des chaumes. Puis la brume où du Harz on entendait le cor Trouva moyen de croître et d'épaissir encor, Et nous ne vîmes plus que notre cimetière; A midi nous avions notre mur pour frontière; Comme par une main noire, dans de la nuit, Nous nous sentîmes prendre, et tout s'évanouit. Notre église semblait un rocher dans l'écume. La mitraille voyait fort clair dans cette brume, Nous tenait compagnie, écrasait le chevet De l'église, et la croix de pierre, et nous prouvait Que nous n'étions pas seuls dans cette plaine obscure. Nous avions faim, mais pas de soupe; on se procure Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà Que la grêle de feu tout à coup redoubla. La mitraille, c'est fort gênant; c'est de la pluie; Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie, Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d'eau. Des gens à qui l'on met sur les yeux un bandeau, C'était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître, L'église et le clocher, et je voyais décroître Les ombres que j'avais autour de moi debout; Une de temps en temps tombait.--On meurt beaucoup, Dit un sergent pensif comme un loup dans un piége; Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige: --Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé?-- Nous luttions. C'est le sort des hommes et du blé D'être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre De fantômes rôdait encor dans la pénombre; Mon gamin de tambour continuait son bruit; Nous tirions par-dessus le mur presque détruit. Mes enfants, vous avez un jardin; la mitraille Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille, Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir. «Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir.» Je songeais, méditant tout bas cette consigne. Des jets d'éclair mêlés à des plumes de cygne, Des flammèches rayant dans l'ombre les flocons, C'est tout ce que nos yeux pouvaient voir.--Attaquons! Me dit le sergent.--Qui? dis-je, on ne voit personne. --Mais on entend. Les voix parlent; le clairon sonne, Partons, sortons; la mort crache sur nous ici; Nous sommes sous la bombe et l'obus.--Restons-y. J'ajoutai:--C'est sur nous que tombe la bataille. Nous sommes le pivot de l'action.--Je bâille, Dit le sergent.--Le ciel, les champs, tout était noir; Mais quoiqu'en pleine nuit, nous étions loin du soir, Et je me répétais tout bas: Jusqu'à six heures. --Morbleu! nous aurons peu d'occasions meilleures Pour avancer! me dit mon lieutenant. Sur quoi, Un boulet l'emporta. Je n'avais guère foi Au succès; la victoire au fond n'est qu'une garce. Une blême lueur, dans le brouillard éparse, Éclairait vaguement le cimetière. Au loin Rien de distinct, sinon que l'on avait besoin De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes. L'empereur nous avait mis là, parmi ces tombes; Mais, seuls, criblés d'obus et rendant coups pour coups, Nous ne devinions pas ce qu'il faisait de nous. Nous étions, au milieu de ce combat, la cible. Tenir bon, et durer le plus longtemps possible, Tâcher de n'être morts qu'à six heures du soir, En attendant, tuer, c'était notre devoir. Nous tirions au hasard, noirs de poudre, farouches; Ne prenant que le temps de mordre les cartouches, Nos soldats combattaient et tombaient sans parler. --Sergent, dis-je, voit-on l'ennemi reculer? --Non.--Que voyez-vous?--Rien.--Ni moi.--C'est le déluge, Mais en feu.--Voyez-vous nos gens?--Non. Si j'en juge Par le nombre de coups qu'à présent nous tirons, Nous sommes bien quarante.--Un grognard à chevrons Qui tiraillait pas loin de moi dit:--On est trente. Tout était neige et nuit; la bise pénétrante Soufflait, et, grelottants, nous regardions pleuvoir Un gouffre de points blancs dans un abîme noir. La bataille pourtant semblait devenir pire. C'est qu'un royaume était mangé par un empire! On devinait derrière un voile un choc affreux; On eût dit des lions se dévorant entre eux; C'était comme un combat des géants de la fable; On entendait le bruit des décharges, semblable A des écroulements énormes; les faubourgs De la ville d'Eylau prenaient feu; les tambours Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue Six cents canons faisaient la basse continue; On se massacrait; rien ne semblait décidé; La France jouait là son plus grand coup de dé; Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre? Quelle ombre! et je tirais de temps en temps ma montre. Par intervalle un cri troublait ce champ muet, Et l'on voyait un corps gisant qui remuait. Nous étions fusillés l'un après l'autre, un râle Immense remplissait cette ombre sépulcrale. Les rois ont les soldats comme vous vos jouets. Je levais mon épée, et je la secouais Au-dessus de ma tête, et je criais: Courage! J'étais sourd et j'étais ivre, tant avec rage Les coups de foudre étaient par d'autres coups suivis; Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis Mon épée à mes pieds, qui m'était échappée; J'avais un bras cassé; je ramassai l'épée Avec l'autre, et la pris dans ma main gauche:--Amis! Se faire aussi casser le bras gauche est permis! Criai-je, et je me mis à rire, chose utile, Car le soldat n'est point content qu'on le mutile, Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point. Mais quelle heure était-il? Je n'avais plus qu'un poing Et j'en avais besoin pour lever mon épée; Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée, Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin Mon tambour s'arrêta:--Drôle, as-tu peur?--J'ai faim, Me répondit l'enfant. En ce moment la plaine Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine D'un cri qui jusqu'au ciel sinistre s'éleva. Je me sentais faiblir; tout un homme s'en va Par une plaie; un bras cassé, cela ruisselle; Causer avec quelqu'un soutient quand on chancelle; Mon sergent me parla; je dis au hasard: Oui, Car je ne voulais pas tomber évanoui. Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire. Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire! J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous. Sanglant, sur une main et sur les deux genoux Je me traînai; je dis:--Voyons où nous en sommes. J'ajoutai:--Debout, tous! Et je comptai mes hommes. --Présent! dit le sergent.--Présent! dit le gamin. Je vis mon colonel venir, l'épée en main. --Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée? --Par vous, dit-il.--La neige étant de sang baignée, Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix? --Oui.--Combien de vivants êtes-vous ici?--Trois.
1851--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS
Je vis la Mort, je vis la Honte; toutes deux Marchaient au crépuscule au fond du bois hideux.
L'herbe informe était brune et d'un souffle agitée.
Et sur un cheval mort la Mort était montée; La Honte cheminait sur un cheval pourri.
Des vagues oiseaux noirs on entendait le cri.
Et la Honte me dit:--Je m'appelle la Joie. Je vais au bonheur. Viens. L'or, la pourpre, la soie, Les festins, les palais, les prêtres, les bouffons, Le rire triomphal sous les vastes plafonds, Les richesses en hâte ouvrant leurs sacs de piastres, Les parcs, éden nocturne aux grands arbres pleins d'astres, Les femmes accourant avec une aube aux fronts, La fanfare à sa bouche appuyant les clairons, Fière, et faisant sonner la gloire dans le cuivre, Tout cela t'appartient; viens, tu n'as qu'à me suivre.
Et je lui répondis:--Ton cheval sent mauvais.
La mort me dit:--Mon nom est Devoir; et je vais Au sépulcre, à travers l'angoisse et le prodige.
--As-tu derrière toi de la place? lui dis-je.
Et depuis lors, tournés vers l'ombre où Dieu paraît, Nous faisons route ensemble au fond de la forêt.
ÉCRIT EN EXIL
L'heureux n'est pas le vrai, le droit n'est pas le nombre; Un vaincu toujours triste, un vainqueur toujours sombre, Le sort n'a-t-il donc pas d'autre oscillation? Toujours la même roue et le même Ixion! Qui que vous soyez, Dieu vers qui tout me ramène, Si le faible souffrait en vain, si l'âme humaine N'était qu'un grain de cendre aux ouragans jeté, Je serais mécontent de votre immensité; Il faut, dans l'univers fatal et pourtant libre, Aux âmes l'équité comme aux cieux l'équilibre; J'ai besoin de sentir de la justice au fond Du gouffre où l'ombre avec la clarté se confond; J'ai besoin du méchant mal à l'aise, et du crime Retombant sur le monstre et non sur la victime; Un Caïn triomphant importune mes yeux; J'ai besoin, quand le mal est puissant et joyeux, D'un certain grondement là-haut, et de l'entrée Du tonnerre au-dessus de la tête d'Atrée.
LA COLÈRE DU BRONZE
Et voilà donc l'emploi que vous faites, vivants, De moi l'airain, vous cendre éparse aux quatre vents!
Ainsi la certitude est morte! Ainsi la rue Offre en exemple un fourbe à la foule accourue, Et les passants diront du plus vil des bourreaux, D'un voleur, d'un goujat: Ce doit être un héros! La statue est un lâche abus de confiance! Et l'on verra le peuple, ému, plein de croyance, Ayant foi dans le bronze infaillible et serein, Découvrir son grand front pour un faquin d'airain!
Vous allumez la braise et vous creusez le moule; Mon bloc fumant se gonfle et tombe, s'enfle et croule; Vous fouillez mon flot rouge avec des crocs de fer Comme font des satans remuant un enfer; Vous attisez avec le zinc incendiaire Mon cratère où bascule et s'épand la chaudière, Et tout mon dur métal devient une eau de feu, Et j'écume, et je dis: Hommes, faites-moi dieu! J'y consens. Et je brûle avec furie et joie. Faites. Dans mon tourment mon triomphe flamboie. Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui. Le noir moule béant, sous la terre enfoui, S'ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d'un antre, Et ma voix sombre gronde et crie: Oui, c'est bien, j'entre, Je serai Washington!...--Je sors, je suis Morny!
Ah! sous le ciel sacré, sous l'azur infini, Soyez maudits! Rugir dans la fournaise ardente, Moi le bronze! pour qui? Pour Gutenberg? Pour Dante? Pour Thrasybule? Non. Pour Billault, pour Dupin! J'attends Léonidas, on me jette Scapin. Mais de quoi donc sont faits les hommes? C'est à croire Que l'ordure est pour vous ressemblante à la gloire; Que votre âme est troublée au point de ne plus voir; Et que le bien, le mal, le crime, le devoir, Bayard, Judas, Barbès le preux, Georgey l'impie, Flottent confusément sous votre myopie! Vous hissez sur un faîte abject le facies De Fould, ou le profil abruti de Sieyès, Et vous avez le goût de regarder sans cesse En haut, bien au-dessus de vos fronts, la bassesse.
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Savez-vous que je suis le métal souverain? Que j'ai mis sur Corinthe un quadrige d'airain, Et que mes dieux, mes rois, mes victoires ailées, Font de l'ombre sur vous du haut des Propylées? Savez-vous qu'autrefois j'étais sacré? J'avais L'impossibilité d'être vil et mauvais; Et c'est pourquoi, vivants, je valais mieux que l'homme. Je connaissais Athène et j'ignorais Sodome. Les grecs disaient de moi: Le bronze est un héros. J'étais Jupiter, Mars, Pallas, Diane, Éros; On me voyait durer autant qu'un vers d'Eschyle; Et j'étais pour les grecs la chair du grand Achille. Ces populaces, foule aux yeux pleins de clarté, Honoraient ma noirceur et ma virginité; Les portefaix de Sparte et les marchandes d'herbes Ne me regardaient point sans devenir superbes, Et j'étais à tel point l'âme de la cité Que les petits enfants bégayaient: Liberté!
Aujourd'hui, sur un socle, en vos places publiques Pour qui le ciel n'a plus que des rayons obliques, Vous mettez la statue énorme d'un pasquin Qui devient un colosse et reste un mannequin, D'un chenapan, d'un gueux qui prend un air d'archonte Et qui se drape avec orgueil dans de la honte. C'est de l'opprobre altier et qui se tient debout. On monte au Panthéon par le trou de l'égout. Les voilà tous, Magnan, puis Delangle, Espinasse, Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace, Spectres hideux qu'entoure, en plein air, au soleil, Le brouhaha des voix inutiles, pareil A l'agitation du vent dans les branchages. Et je suis le complice! Et les bardes, les sages, Les vaillants, les martyrs à mourir acharnés, Les grands hommes que j'ai tant de fois incarnés, Ne m'ont pas défendu de cette ignominie D'être pantin après avoir été génie!
Vous condamnez l'airain aux avilissements. Comme vous, je trahis et, comme vous, je mens. Je trahis la vertu, je trahis la durée; Je trahis la colère, âpre muse azurée, Qui rend et fait justice, et n'a pas d'autre soin; Et devant Juvénal je suis un faux témoin. Chute et deuil! Je trahis le lever de l'étoile, Qui dans l'ombre, à travers la nuit, son chaste voile, Cherchant à l'horizon des bronzes radieux, Aperçoit des bandits au lieu de voir des dieux!
Ma fournaise m'indigne, à mal faire occupée. Ceux qui vendent la loi, ceux qui vendent l'épée, Brumaire avec Leclerc, Décembre avec Morny, Un tas d'ingrédients, faux droits, sceptre impuni, Le vieil autel, le vieux billot, la vieille chaîne, Auxquels on a mêlé la conscience humaine, Tout cela dans la cuve obscure flotte et fond. Et la statue en sort, vile.
Le Dieu profond Vous donne les héros, les penseurs, les prophètes, Et le bronze, et voilà, vous, ce que vous en faites. Vous donnez le cachot à Christophe Colomb, A Dante l'exil triste et sa chape de plomb, A Jésus le calvaire et sa risée ingrate, A Morus l'échafaud, la ciguë à Socrate, Le bûcher à Jean Huss, et le bronze aux valets.
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Je sais bien qu'on dira: Passez, méprisez-les. Ce sont des gredins.
Soit. Mais ce sont des statues. Mais ces indignités sont de splendeur vêtues. Mais on croit tellement le bronze honnête, et sûr Du bon choix des héros qu'il dresse dans l'azur, On est si convaincu que lorsque, sous les arbres, Au milieu des enfants rieurs, parmi les marbres, Sur les degrés d'un temple ou sur l'arche d'un pont, Le bronze montre au peuple un homme, il en répond; Mais tous ces malfaiteurs, mais tous ces misérables, Devenus au passant stupide vénérables, Ont si profondément, de leurs pieds de métal, Pris racine au granit puissant du piédestal; J'ai mis sur leur bassesse une si grande armure, Qu'en vain l'âpre aquilon sur leurs têtes murmure, Ils sont là, fermes, froids, rayonnants, ténébreux, L'heure, goutte du siècle, en vain tombe sur eux; Et vienne la tempête et vienne la nuée, La foudre et son éclair, la trombe et sa huée, Qu'importe! ils sont d'airain; et l'airain jamais vieux Rit des coups d'ongles noirs de l'hiver pluvieux. Novembre a beau venir après juillet; l'année, Cette dent qui mord tout, les respecte, indignée! L'ondée, en les rouillant, les conserve; leurs fronts Se dressent immortels, plus fiers sous plus d'affronts; Sur eux s'abattent neige, averse, givre, orage, Et tout le tourbillon des bises, folle rage, Et la grêle insultante et le soleil rongeur, Et, sans qu'il leur en reste une ombre, une rougeur, Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue; De sorte que le bronze éternise la boue.
Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant, Et qu'on flétrira mort, vous l'adorez vivant; Vous le faites statue avant qu'il soit fantôme; Vous ne distinguez pas le géant de l'atome, Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai; Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray Diront: Ce scélérat a trahi la patrie! Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie. Vous l'avez déclaré sublime en attendant. Moi sur qui vous mettez plus d'un masque impudent, J'ai l'instinct qui vous manque, hélas! et dans le reître Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître.
Ah! fourmilière humaine! il vous importe peu Qu'un immonde stylite offense le ciel bleu. Faire de la statue une prostituée! Votre prunelle, au jour de cave habituée, N'a plus d'éclairs, sourit au mal, se plaît à voir L'ombre que du plateau d'un socle blanc ou noir Jette le courtisan, le fripon, le transfuge, Et l'aboiement du chien semble la voix d'un juge. Les seuls dogues grondants protestent vaguement.
L'histoire ne peut plus me croire. Un monument La déconcerte, ayant pour auréole un crime. Pourtant j'étais jadis l'avertisseur sublime; Je suis l'apothéose ou bien le châtiment. Mon immobilité vaut mon bouillonnement. Ardent, je suis la lave, et, froid, je suis le bronze.
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Quoi! pas même un Néron! pas même un Louis onze! J'eusse rougi du maître, on me livre au laquais! Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais, Je suis Dave ou Frontin, et j'indigne Pétrone! Quoi! pas même un opprobre avec une couronne! Pas même une infamie ayant droit au laurier! Oui, c'est Dupin, Dupin qu'on prend dans son terrier, Et qu'on fait bronze! Il a son temple, il est au centre. Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre! Et lui, c'est moi! L'airain moule, incarne et subit Quiconque a retourné lestement son habit. Oui, voyez, c'est bien lui, lourd fuyard, faux augure; La honte le déforme, et je le transfigure! Plus souillé qu'un haillon qu'on brocante au bazar, J'en suis à regretter la face de César; C'était du moins le monstre, à présent c'est le drôle.
Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle, Tel affreux gueux, qui n'est pas même un empereur! Je me dresse, assombri, sous ce masque d'horreur, Dans le forum, où nul, hélas! ne délibère. Honteux d'être Séjan, je me voudrais Tibère, Il fut du moins auguste en même temps que vil. Si de face il fut singe, il fut dieu de profil. L'histoire le revêt d'une honte immortelle; Et son abjection sans bornes n'est pas telle Qu'on ne sente Troplong et Baroche au-dessous.
Oh! vous me sauverez de ce bagne, gros sous! Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie Traînera la statue émiettée en monnaie, Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé. O penseur, deviens peuple! O bronze, deviens cuivre! Car c'est une façon superbe de revivre, Et rien n'est plus sublime, et rien n'est plus charmant Que de se disperser sur tous à tout moment, Que d'être l'obole humble et de bienfaits remplie, Le denier qui va, vient, court et se multiplie, Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant, Donne au vieillard la vie et la joie à l'enfant. On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l'estime. Plutôt qu'être Troplong mieux vaut être un centime, Et, lorsqu'il fut Dupin aux yeux de tout Paris, L'airain s'en débarbouille avec du vert-de-gris.
Donc, j'attends. Quelque jour j'aurai cette revanche. Déjà le pavé tremble et le piédestal penche, Car tout a ses retours. Le reflux est de droit. Jamais le genre humain ne reste au même endroit. De la main du hasard l'homme parfois accepte On ne sait quels élus de la fortune inepte; Il en fait des dieux; quitte, et je l'aime ainsi mieux, A faire des liards ensuite avec ces dieux!
FRANCE ET AME
Je m'étais figuré que lorsque cet Etna, La Révolution, prit feu, s'ouvrit, tonna, Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde Sa lave alors terrible et maintenant féconde, Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits, L'Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois, Lorsqu'apparut, hautaine, à travers les fumées, Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées, Que lorsque Danton prit l'Europe corps à corps, Que lorsqu'on entendit les meutes et les cors, Quand la forêt laissa voir dans sa transparence L'âpre chasse donnée aux tyrans par la France, Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau, Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau, Je m'étais, je l'avoue, imaginé qu'en somme L'écroulement des rois c'est le sacre de l'homme, Que nous avions vaincu la matière et la mort, Et que le résultat de cet illustre effort, Le triomphe, l'orgueil, l'honneur, le phénomène, C'était d'avoir grandi jusqu'aux cieux l'âme humaine; C'était d'avoir montré dans l'aube qui sourit L'homme beau par le glaive et plus beau par l'esprit; C'était d'avoir prouvé que cet être qui change Sur son épaule d'homme a des ailes d'archange, Qu'il peut s'épanouir demi-dieu tout à coup, Et que, lorsqu'il lui plaît de se dresser debout, Son immense rayon mystérieux éclaire Toutes les profondeurs de haine et de colère Et leur verse l'aurore et les emplit d'amour; J'avais pensé que c'est pour accroître le jour, Pour embraser le cœur, pour incendier l'âme, Pour tirer de l'esprit humain toute sa flamme, Que nos pères, français plus grands que les romains, Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains, Et jeté dans le feu de la forge profonde Ce combustible utile et hideux, le vieux monde; Je m'étais dit que l'homme avait soif, avait faim D'être une âme immortelle, et qu'il avait enfin Su montrer et prouver sa divinité fière Par l'agrandissement subit de la lumière Et par la délivrance auguste des vivants; J'ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents, Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige; Qu'on avait pour cela passé le Rhin, l'Adige, Le Nil, l'Èbre, et crié sur les monts: Liberté! Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle Rattachait l'âme humaine à l'âme universelle, Qu'ici-bas, où le sceptre est un triste hochet, La solidarité des hommes ébauchait La solidarité des mondes, composée De toute la bonté, de toute la pensée, Et de toute la vie éparse dans les cieux; Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux, Que l'homme avait prouvé superbement son âme.
Aussi, lorsqu'à cette heure un allemand proclame Zéro pour but final et me dit:--O néant, Salut!--j'en fais ici l'aveu, je suis béant; Et quand un grave anglais, correct, bien mis, beau linge, Me dit:--Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe; Rends-toi digne à présent d'une telle faveur!-- Cette promotion me laisse un peu rêveur.
DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA
LES VENDEURS DU TEMPLE
La vieille en pleurs disait:--La misère en est cause, Pour mon bon vieux défunt je n'aurai pas grand'chose, Un seul cierge, un seul prêtre, et deux mots d'oraison A la porte. On peut bien entrer dans la maison, Avoir l'autel, avoir les saints, avoir les châsses, Tout le clergé chantant des actions de grâces, Des psaumes, des bedeaux, tout; mais il faut payer, Hélas! et moi qui dois trois termes de loyer, Je n'ai pas de quoi faire enterrer mon pauvre homme.--
Ainsi parlait la veuve, et je songeais à Rome. Quoi! le riche et le pauvre ont des enterrements Différents; l'un a droit aux embellissements, L'autre pas; l'un descend chez les morts, l'autre y tombe, Et l'un n'est pas l'égal de l'autre dans la tombe!
Quoi! Dieu n'est pas gratis! Quoi! prêtres, le martyr, Le saint, l'ange, ne veut de sa boîte sortir Que pour de l'or; sinon vous refermez l'armoire Sur le ciel, sur la Vierge et sa robe de moire, Et sur l'enfant Jésus rose et couleur de chair! Quoi! votre crucifix coûte plus ou moins cher, Selon qu'il va devant ou qu'il marche derrière! Prêtres, vous mesurez au cercueil la prière; Longue, si le cadavre est grand; courte, s'il n'est Qu'un méchant pauvre mort,--le prêtre s'y connaît,-- Cloué dans une bière étroite et misérable! Prêtres, le hêtre aux champs, l'aulne, l'ormeau, l'érable, Versent l'ombre pour rien. Mai ne dit pas aux prés: Les fleurs, c'est tant. Voyez mon tarif. Vous paierez Tant pour la violette et tant pour la lavande! Ah! Dieu veut qu'on le donne et non pas qu'on le vende! La mort fut toujours juste et toujours nivela; Reconnaissez au moins cette égalité-là; Respectez le cercueil sans mépriser la bière; Faites le même accueil à la même poussière, Sur le même silence ayez le même chant. Quoi! je cherche un apôtre et je trouve un marchand! C'est d'un comptoir que part l'escalier de la chaire! Que diraient-ils de voir leurs psaumes à l'enchère, Ces hommes qui songeaient, pâles, dans le désert? Ah! ce De Profundis superfin qui ne sert Qu'aux riches, et qu'on met en musique, et qu'on brode, Que Jésus n'aurait pas et qu'obtiendrait Hérode, O terreur! il n'en faut pas tant pour faire Dieu Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel bleu! La prière vendue a l'accent du blasphème. Hélas! c'est de la nuit que dans les cœurs on sème; L'ombre, au-dessus de vous, mages qui brocantez, Efface brusquement toutes les vérités. Quoi! vous ne voyez pas l'éclipse formidable! Vous qui savez combien l'abîme est insondable, Vous vous faites vendeurs!
Prêtres, l'adossement De l'échoppe suffit pour que le firmament Épaississe au-dessus de l'église ses voiles; La boutique retire au temple les étoiles.
LES ENTERREMENTS CIVILS
Oh! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant, Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant, Que le néant n'est pas, et que l'Ombre est une Ame; La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme; Faire voir clairement le ciel, l'éternel port, La vie enfin, c'est là le succès de la mort; Oh! certes, je voudrais qu'au ténébreux passage Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage, Un pontife, un apôtre, un auguste songeur, Un mage, ayant au front l'attente, la rougeur Et l'éblouissement de la profonde aurore; Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore Un sénateur du vrai, du réel, un magnat Du sépulcre, un docteur du ciel, m'accompagnât; Oui, je réclamerais cette sainte prière! Devant la formidable et noire fondrière, Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit, Une voix s'élevât et parlât à la nuit! Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile; C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile! Je le voudrais! et rien ne me serait meilleur Qu'une telle prière après un tel malheur, Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme. Mais, ô Toi! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir, Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir, Qui prêche le miracle et rit du phénomène, Mal penché sur l'angoisse et sur l'énigme humaine, Qui, d'un côté bassesse et de l'autre fureur, Flétrit l'escroc forçat et l'adore empereur, Qui dit au genre humain: Malheur, si tu raisonnes! Qui damne et ment, qui met l'abîme en trois personnes, Qui rêve un univers petit, sinistre et noir, Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir Luire en tous tes soleils toutes tes évidences, Qui crèverait cet œil, l'astre où tu te condenses, S'il pouvait, et ferait la nuit sur l'horizon, Qui tarife l'autel, l'antienne, l'oraison, Qui, par devant superbe et vendu par derrière, Offre au riche et refuse au pauvre sa prière, Si le pauvre ne peut le payer assez cher; Est-ce que ce vivant à regret, que la chair Indigne, et qui jadis nia l'âme des femmes, Qui préfère à l'hymen, aux purs épithalames, Aux nids, ce suicide affreux, le célibat; Qui voudrait qu'à son gré le firmament tombât, Qui devant Josué soufflette Galilée; Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée, Et tâche d'éclipser l'aube au sommet du mont, Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont; Qui, dans l'Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes, Saigna l'humanité gisante aux quatre veines; Qui voit la guerre, et chante un te deum dessus; Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus, Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre, Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre, Sorte d'homme terrible où l'on peut naufrager; Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse, Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse? Est-ce que sur la tombe il est le bienvenu? Est-ce qu'il est celui qu'écoute l'Inconnu? Est-ce que sa voix porte au delà de la terre? Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère? Est-ce qu'il est ton prêtre? Est-ce qu'il sait ton nom?
Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.
VICTORIEUX OU MORT
Une telle promesse étant faite à l'abîme, On attend la lueur d'une action sublime Et, s'en croyant déjà vaguement éclairé, Le peuple bat des mains.--Va donc, hélas!--J'irai, Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort.
La plaine De tous les grondements de la bataille est pleine; Soldats, sabres au vent! histoire, sois témoin! Dans la vaste fumée il disparaît au loin. Et la journée est longue et la mêlée est noire.
Il revient! Cueillez tous des palmes! hurrah! gloire! Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt, Accourt.--France! il revient, c'est un laurier au front, Ou, comme Franceschi qu'on rapporta naguère, Couché tout de son long sous son manteau de guerre! C'est un grand nom de plus au livre d'or inscrit...--
Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.
LE PRISONNIER
Cet homme a pour prison l'ignominie immense.
On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence, Il vit.
Il est dans l'âpre et lugubre prison Invisible, toujours debout sur l'horizon, L'opprobre.
Cette tour a la hauteur du songe. Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge, Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux, Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds, Si terribles que rien jamais ne vous procure Une échelle appliquée à la muraille obscure. Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus. On est captif. Dans quoi? Dans de l'ombre. Et reclus; Où? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile. C'est fini. Deuil! Jamais on ne verra l'étoile Ni l'azur apparaître au plafond sidéral. Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général Cette virginité, la France point trahie. Sa mémoire est déjà de lui-même haïe. Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens, Qui va plus loin que tous les nuages passants, Car l'élargissement du déshonneur imite Un rayonnement d'astre et n'a point de limite. Pour bâtir la prison qui jamais ne finit La loi ne se sert pas d'airain ni de granit; C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure; Cette bastille-là toujours vit, toujours dure, Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil, Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil, Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite.
Ce misérable est seul dans cette ombre; son front Est plié, car la honte est basse de plafond, Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide, Tant est lourd à porter le poids du parricide!
Si cet homme eût voulu, la France triomphait. Il porte au cou ce noir carcan: ce qu'il a fait. De la déroute affreuse il fut le vil ministre. Sa conscience nue, indignée et sinistre, Est près de lui, disant: L'abject sort du félon, Ganelon de Judas et toi de Ganelon. Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille.-- Il entend cette voix sans cesse à son oreille. Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger. Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer Aux vieilles légions de France prisonnières, Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux. D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre, Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre, Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné Ce fuyard à la fuite à jamais condamné! Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire, Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire, Nos régiments, de tant de victoires étoilés, Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés En prison, sous les yeux de l'anglais et du russe, Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse! Inexprimable deuil!
Donc cet homme est muré Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré; Le regard effrayant du genre humain l'entoure. Il est la trahison comme Cid la bravoure. Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté, Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté, Sous l'exécration de tous, sur lui vomie, Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie Que l'écume ne peut sortir de l'Océan. L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait: Va-t'en, Les anges justiciers, secouant sur cette âme Leur glaive où la lumière, hélas! s'achève en flamme, Crieraient: Sors d'ici! rentre au néant qui t'attend! Qu'il ne pourrait; aucune ouverture n'étant Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte! Cet homme est le Forçat! Qu'il descende ou qu'il monte, Que trouve-t-il? En bas l'abjection; en haut L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud. Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe, Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste. Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais, L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz. Ah! cet infâme a mis le pied sur la patrie.
Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie, Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer, L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer Que l'abeille ne vient sur une rose morte. Ah! le Spielberg est noir, la Bastille était forte, Le Saint-Michel rempli de cages était haut, Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot; Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.
Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte. Comment a-t-il changé notre armée en troupeau? Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau, Du clairon réveillant les camps, de l'espérance, De nous tous, et combien a-t-il vendu la France? Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux! Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux! Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles! Comment fuir de dessous ces branchages terribles? O chiens, qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son nom. Il habite la faute, éternel cabanon, Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres Où les ténèbres sont derrière les ténèbres, Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé.
Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé?
APRÈS LES FOURCHES CAUDINES
Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes Par le triomphe énorme et lâche des samnites; Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor. Cela n'empêche pas l'aurore aux rayons d'or D'éclore et d'apparaître au-dessus des collines. Un champ de course est près des tombes Esquilines, Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens, J'y vais, l'œil vaguement fixé sur les passants. Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes; Avril sourit, l'oiseau chante, et, dans le lointain, Derrière les coteaux où reluit le matin, Où les roses des bois entr'ouvrent leurs pétales, On entend murmurer les trompettes fatales; Et je médite, ému. J'étais aujourd'hui là. Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila; Les nuages parfois dans le ciel se resserrent. Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent Des vétérans aux fronts hâlés, aux larges mains; Ils avaient l'ancien air des grands soldats romains; Et les petits enfants accouraient pour les suivre; Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre, Marchaient en tête, et comme, au front de l'escadron, Chacun d'eux embouchait à son tour le clairon, Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine. Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine; Ils marchaient de leur pas antique et souverain. Leurs boucliers portaient des méduses d'airain, Et l'on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques; Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques, Dignes d'être éclairés par des soleils levants, Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents. Que ces hommes sont beaux! disaient les jeunes filles. Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles, Le peuple était joyeux, le ciel était doré. Et, songeant que c'étaient des vaincus, j'ai pleuré.
PAROLES DANS L'ÉPREUVE
Les hommes d'aujourd'hui qui sont nés quand naissait Ce siècle, et quand son aile effrayante poussait, Ou qui, quatrevingt-neuf dorant leur blonde enfance, Ont vu la rude attaque et la fière défense, Et pour musique ont eu les noirs canons béants, Et pour jeux de grimper aux genoux des géants; Ces enfants qui jadis, traînant des cimeterres, Ont vu partir, chantant, les pâles volontaires, Et connu des vivants à qui Danton parlait, Ces hommes ont sucé l'audace avec le lait. La Révolution, leur tendant sa mamelle, Leur fit boire une vie où la tombe se mêle, Et, stoïque, leur mit dans les veines un sang Qui, lorsqu'il faut sortir et couler, y consent. Ils tiennent de l'austère et tragique nourrice L'amour de la blessure et de la cicatrice, Et, pour trembler, pour fuir, pour suivre qui fuirait, L'impossibilité de plier le jarret. Ils pensent que faiblir est chose abominable, Que l'homme est au devoir, et qu'il est convenable Que ceux à qui Dieu fit l'honneur de les choisir Pour vivre dans un temps de risque et de désir, Marchent, et, courant droit au but qui les réclame, Désapprennent les pas en arrière à leur âme. Ils veulent le progrès durement acheté, Ne tiennent en réserve aucune lâcheté, Jettent aux profondeurs leurs jours, leur cœur, leur joie, Ne se rétractent point parce qu'un gouffre aboie, Vont toujours en avant et toujours devant eux; Ils ne sont pas prudents de peur d'être honteux; Et disent que le pont où l'on se précipite, Hardi pour l'abordage, est lâche pour la fuite. Soi-même se scruter d'un regard inclément, Être abnégation, martyre, dévouement, Bouclier pour le faible et pour le destin cible, Aller, ne se garder aucun retour possible, Ne jamais se servir pour s'évader d'en haut, Pour fuir, de ce qui sert pour monter à l'assaut, Telle est la loi; la loi du devoir, du Calvaire, Qui sourit aux vaillants avec son front sévère. Peuple, homme, esprit humain, avance à pas altiers! Parmi tous les écueils et dans tous les sentiers, Dans la société, dans l'art, dans la morale, Partout où resplendit la lueur aurorale, Sans jamais t'arrêter, sans hésiter jamais, Des fanges aux clartés, des gouffres aux sommets, Va! la création, cette usine, ce temple, Cette marche en avant de tout, donne l'exemple! L'heure est un marcheur calme et providentiel; Les fleuves vont aux mers, les oiseaux vont au ciel; L'arbre ne rentre pas dans la terre profonde Parce que le vent souffle et que l'orage gronde; Homme, va! reculer, c'est devant le ciel bleu La grande trahison que tu peux faire à Dieu. Nous donc, fils de ce siècle aux vastes entreprises, Nous qu'emplit le frisson des formidables brises, Et dont l'ouragan sombre agite les cheveux, Poussés vers l'idéal par nos maux, par nos vœux, Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire Que nos pères étaient des conquérants de gloire, Des chercheurs d'horizons, des gagneurs d'avenir, Les amants du péril que savait retenir Aux âcres voluptés de ses baisers farouches La grande mort, posant son rire sur leurs bouches; Qu'ils étaient les soldats qui n'ont pas déserté, Les hôtes rugissants de l'antre liberté, Les titans, les lutteurs aux gigantesques tailles, Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles! Nous sommes les petits de ces grands lions-là. Leur trace sur leurs pas toujours nous appela; Nous courons; la souffrance est par nous saluée; Nous voyons devant nous, là-bas, dans la nuée, L'âpre avenir à pic, lointain, redouté, doux; Nous nous sentons perdus pour nous, gagné pour tous; Nous arrivons au bord du passage terrible; Le précipice est là, sourd, obscur, morne, horrible; L'épreuve à l'autre bord nous attend; nous allons, Nous ne regardons pas derrière nos talons; Pâles, nous atteignons l'escarpement sublime, Et nous poussons du pied la planche dans l'abîme.