‹ La LouveChapitre 17 sur 20 · Chapitre 8 PASSE, PRESENT, AVENIR

Chapitre 8 PASSE, PRESENT, AVENIR

Cette masse sombre, c’était la Sorcière. Les paroles qu’elle avait prononcées n’étaient pas bien redoutables, et pourtant la pauvre fillette sentait que son cœur allait cesser de battre, tant elle avait de frayeur. Raoul la soutenait ; aux lueurs qui passaient encore à travers le feuillage épais comme une voûte, il voyait marcher vers lui lentement une femme de grande taille qui portait avec une sorte de majesté le costume des paysannes de la forêt : robe de bure noire, mantelet à pointes ajustées devant et derrière, dont le capuce avançait sur le visage, comme une cagoule de pénitent.

Lors même que l’obscurité eût été moins profonde, on aurait pu difficilement distinguer les traits de la Meunière sous ce vaste capuchon ; à l’heure qu’il était, on n’apercevait rien absolument.

– Vous avez bien tardé, mes enfants, dit cette même voix grave et douce qui avait parlé déjà ; approchez : je vous attendais.

Raoul et Céleste restaient immobiles. Nous pensons, pour l’honneur du sexe le plus fort, que Raoul était le moins effrayé des deux, et pourtant Céleste se remit la première.

– Bonne dame, dit-elle bien timidement, je voulais vous apporter une offrande, et je ne possédais rien… Je me suis attardée à cueillir un bouquet dans le vallon.

– Donne ton bouquet, ma fille, dit la Meunière, j’aime les fleurs des prés et les enfants qui craignent le mensonge.

Céleste tendit son bouquet en baissant la tête.

– Et toi, Raoul, reprit la Meunière, m’apportes-tu aussi quelque présent ?

– Elle l’appelle par son nom ! pensa la jeune fille étonnée.

– Moi, répondit Raoul avec embarras, je viens parce qu’on m’a dit de venir… Si j’avais su qu’il fallait apporter quelque offrande…

– Tu n’as rien sur toi que tu puisses donner ?

– Rien.

La voix de la Sorcière prit un accent de sévérité :

– Celui qui se dit gentilhomme, prononça-t-elle lentement, et qui veut être soldat, ne doit point mentir…

– Mentir ! répéta Raoul offensé.

La Meunière avança le bras et mit son doigt sur le pourpoint fermé du jeune homme.

– Il y a là quelque chose, dit-elle.

Raoul recula.

– Ce sont aussi des fleurs, ajouta la Meunière.

Céleste avait eu raison de craindre ; la Meunière devinait tout. Céleste tremblait comme une coupable.

– Ces fleurs, dit Raoul vivement, j’y tiens plus qu’à ma vie !

– Ah !… fit la Sorcière dont la main étendue désignait toujours la poitrine du jeune homme. Et tiens-tu autant à la croix d’or qui est sous les fleurs ?

– Comment savez-vous ?… s’écria Raoul stupéfait.

– Une croix d’or ! pensait Céleste, inquiète déjà sans le savoir, et surtout curieuse.

– Une croix qui te vient d’une femme, ajouta la Meunière.

Céleste joignit ses belles petites mains blanches sur son cœur blessé.

– Sorcière, répartit Raoul après un silence, j’ai eu froid, j’ai eu faim, j’ai souffert en ma vie tout ce que peut souffrir l’enfant pauvre et sans famille : jamais je ne me suis séparé de cette croix qui me vient d’une femme en effet… de la sainte femme qui était ma mère !

Céleste respira, et, tout au fond de l’âme, elle remercia Dieu ardemment.

– Tu arranges les choses à ton gré, jeune homme, disait cependant la Meunière. Cette croix était à ton cou ; d’autres que ta mère ont pu l’y attacher ; tu ne l’as point connue, ta mère.

Raoul ouvrit son pourpoint et porta la croix d’or à ses lèvres.

– Ceci me parle d’elle, répondit-il avec une émotion profonde, je la connais puisque je l’aime !

– Toi, pauvre Céleste, murmura la Meunière, dont la voix s’imprégna de mélancolie, tu n’as pas même une croix qui te parle de ta mère et qui te fasse aimer son souvenir !

– Oh ! je n’ai pas besoin de cela, bonne dame ! s’écria la jeune fille. Quelque chose me dit que Dieu me rendra ma mère chérie. Si vous vouliez seulement m’apprendre…

La Meunière changea de ton brusquement et l’interrompit disant :

– Sois tranquille, je t’en donnerai pour ton bouquet, fillette !

Puis, se tournant vers Raoul, elle ajouta :

– Toi, garçon, puisque tu es avare et puisque tu veux garder pour toi tes deux trésors, je me contenterai de ta reconnaissance.

– Elle pourra valoir quelque chose en temps et lieu, bonne femme, répliqua Raoul.

– En temps et lieu, nous verrons cela, garçon !

La Meunière rompit ici l’entretien d’un geste et prit la main frémissante de Céleste.

– A nous deux, dit-elle ; voici la lune qui vient nous voir ; ouvre tes doigts, mignonne, que je puisse lire la destinée.

La brise du soir se levait, et le feuillage, doucement, agité, livrait passage aux rayons de la pleine lune ; les débris du moulin prenaient une certaine grandeur sous cette lumière discrète et mobile. Quand une lueur plus vive passait sur les longues pierres blanches, vous eussiez dit des spectres couchés qui se retournaient dans leur sommeil.

Raoul avait fait un mouvement pour se mettre à l’écart.

– Restez, je vous en prie ! murmura Céleste toute pâle.

Raoul hésitait ; il cherchait sous le capuchon les traits invisibles de la Meunière.

– Reste si tu veux, garçon, dit celle-ci. Vous pouvez bien mettre aujourd’hui vos secrets en commun, puisque demain vous n’aurez plus qu’un seul cœur.

– Vrai Dieu ! s’écria Raoul enthousiasmé, voici de bonnes paroles ! Je voudrais avoir la fortune de l’intendant royal pour vous donner votre pesant d’or, brave femme !

– Reste si tu veux, répéta la Sorcière, mais si tu restes, tais-toi !

Elle se pencha sur la main de Céleste pour l’examiner attentivement.

– Passé, présent, avenir ! murmura-t-elle.

Passé : noble demeure, grand héritage. Présent : abandon, pauvreté, servitude. Avenir : puissance et richesse.

– N’allez pas me la faire trop riche ! s’écria Raoul.

– Puissance ! richesse ! répétait la jeune fille qui secouait sa blonde tête en riant. Richesse et puissance pour la pauvre Cendrillon ! Je ne crois pas cela.

– Silence ! fit impérieusement la Meunière, qui se dressa de son haut.

Elle attira Céleste vers une de ces grandes pierres qui jonchaient le sol et l’y fit asseoir auprès d’elle. Raoul restait debout à quelques pas.

– Jeune fille, reprit la Meunière presque solennellement, je vais te dire ton présent tel qu’il est, pour que tu aies foi en moi quand je te dirai ton passé tel qu’il fut, ton avenir tel qu’il sera. Tu es malheureuse dans la maison du sénéchal.

– Je ne me plains pas, répliqua Céleste doucement.

– Tu es malheureuse et tu paies trop cher l’hospitalité qu’on te donne. Celles qui vont acheter demain le droit de s’appeler mesdemoiselles de Rohan, les filles de l’intendant royal, te font sentir parfois cruellement ta misère.

– Je ne me plains pas, répéta Céleste, qui avait les larmes aux yeux.

– Et tu fais bien de ne pas te plaindre, car on te chasserait ! Autrefois, Agnès et Olympe te traitaient presque comme une sœur ; maintenant elles ont peur de ta beauté, je pense, car elles ont mis tes pieds dans des sabots, et caché ta taille sous une camisole de toile… Tu souris, orgueilleuse ! Elles ont eu beau faire, n’est-ce pas ? Raoul a deviné les pieds de fée dans leur lourde prison et ton cœur sous son enveloppe de bure… Voyons ! ton présent est-il ainsi que je l’ai dit ?

– Oui, répliqua Céleste ; vous avez dit vrai, bonne dame.

– Ecoute-moi donc, fit la Meunière, qui sembla se recueillir, avant de continuer, d’une voix lente et légèrement altérée : – Tu as vu le jour dans un manoir antique qui porte le plus noble nom du pays de Bretagne. Ta mère était fille et femme de grand seigneur. Mais le malheur habitait ce fier château où tu es née. Il y eut bien des pleurs versés sur ton berceau. Un jour, ta mère fut abandonnée par son mari et chassée par son père.

– Ma pauvre mère ! interrompit Céleste. Mon cœur me crie que ma mère n’était pas coupable !

– Chassée et maudite ! acheva la Meunière dont la voix tomba, morne comme le découragement.

Un sanglot souleva la poitrine de Céleste.

– Ta mère te prit dans ses bras… poursuivit la Meunière.

Puis s’interrompant tout à coup :

– Mais je ne t’ai pas répondu, enfant, dit-elle ; tu as raison, ta mère n’était pas coupable ! elle était innocente vis-à-vis de son père, innocente vis-à-vis de son époux… Ta mère te prit donc et t’emporta dans ses bras, mettant sa confiance en Dieu seul. Elle ne savait pas avant ce jour-là, ta mère, ce qu’il y avait en elle de force pour souffrir ! En sortant du château elle s’assit sur l’herbe au bord du chemin et te réchauffa toute tremblante contre son cœur. Elle pleura, car elle était femme ; mais ses larmes se séchèrent bien vite.

– Enfant, te dit-elle à toi qui ne pouvais pas encore l’entendre, tu n’as plus que moi sur la terre ; ceux qui sont forts et qui te devaient protection t’ont délaissée : eh bien ! moi, je te protégerai ! on t’a déshéritée, je saurai te conquérir un héritage ; on te jette nue et faible dans la vie, je te couvrirai, je te soutiendrai !…

La voix de la Meunière vibrait sous son capuchon de bure. Raoul et Céleste tressaillirent jusqu’au fond du cœur, lorsqu’elle ajouta en se penchant vers la jeune fille :

– Enfant, tu seras aimée ! Enfant, tu seras heureuse ! Et tout ce que tu auras, enfant, ta richesse et ton bonheur, après Dieu, tu ne le devras qu’à ta mère !

– Celle-là était une noble femme ! dit Raoul en essuyant ses yeux mouillés.

– Ma mère, ma pauvre sainte mère ! balbutiait Céleste à genoux.

La Meunière se taisait ; aux rayons intermittents de la lune, on voyait sa poitrine battre sous la rude étoffe de sa mante.

– Mais, dit Raoul à qui la réflexion venait, est-ce dans sa main que vous avez vu tout cela, bonne femme ?

Céleste se releva et jeta sur la Sorcière un regard de soupçon. Celle-ci ne daigna pas répondre à la question de Raoul.

– Voilà pour ton passé, jeune fille, dit-elle avec toute sa gravité revenue. Quant à ton avenir, le voici.

– Oh ! je crois en vous, bonne dame ! s’écria Céleste caressante. Parlez-moi encore de ma mère ! Puisqu’elle m’aimait tant, pourquoi m’a-t-elle abandonnée !

– Elle a employé sa vie tout entière à travailler pour toi.

– Est-elle bien loin d’ici ?

– Trop loin de toi, car elle ne peut te serrer contre son cœur qui t’appelle !

Céleste songeait, malgré elle, à la comtesse Isaure et à ce mystérieux baiser qui l’avait éveillée dans les jardins de Rohan.

– L’ai-je vue jamais ? demanda-t-elle encore.

– Tu l’as vue, répliqua la Meunière.

Céleste pensait et se disait :

– La comtesse Isaure est trop jeune pour être ma mère.

– Donne-moi ta main, fillette, reprit tout à coup la Meunière, et ne m’interromps plus, si tu veux connaître l’avenir. L’heure passe.

Après quelques secondes de recueillement, elle poursuivit de cet accent solennel et assuré que prennent tous les prophètes.

– Jeune fille, tu la verras, ta mère, quand les jours de bonheur et de gloire seront venus, quand elle aura arraché ton noble héritage des mains du spoliateur, quand tu seras la femme d’un comte…

– La femme d’un comte ! s’écria Raoul en bondissant.

Ce comte-là n’avait qu’à se bien tenir, et d’instinct, la main de Raoul cherchait déjà son épée.

– Tout ceci est un songe ! pensait tout haut Céleste.

La Meunière avait croisé ses bras sur sa poitrine.

– J’ai dit ! prononça-t-elle sèchement : ce n’est pas moi qui fais la destinée !

Elle se leva et marcha vers Raoul en ajoutant :

– A votre tour, jeune homme !

Raoul lui tendit la main, moitié souriant, moitié craintif ; le scepticisme combattait en lui l’émotion.

– Bonne femme, dit-il en tâchant de railler, examinez-moi bien ces lignes ; si vous y découvrez une couronne de comte, je vous promets la moitié de mes domaines à venir !

La Sorcière repoussa sa main et répondit :

– Il ne s’agit point de cela entre nous.

– Ne me direz-vous pas ma bonne aventure ? demanda Raoul désappointé.

– Non.

– Ne me parlerez-vous point de ma famille ?

– Non.

– Au moins, ne m’apprendrez-vous pas ?…

– Rien ! fit la Sorcière d’un ton péremptoire. J’ai ma tâche tracée.

Elle tira un papier de son sein.

– On vous a envoyé près de moi chercher un talisman, dit-elle ; le voici !

Céleste ouvrait de grands yeux. Raoul prit le papier avec défiance : c’était une lettre ; il essaya de lire l’adresse aux rayons de la lune.

« – A M. le vicomte de Rieux, épela-t-il, colonel des chasseurs de Conti. »

– J’ai la taille, dit-il ; on m’aurait bien engagé sans cela !

– Vous allez retourner à Rennes tout de suite, continua la Meunière ; vous remettrez cette lettre en mains propres, demain, à la première heure. Le vicomte a besoin d’un cornette.

– Officier, moi ! balbutia Raoul ébahi.

– Oh ! s’écria Céleste, s’il est officier, il m’oubliera !

Raoul riait de tout son cœur.

– Si vous m’aviez dit, raisonnait-il ! « Le vicomte a besoin d’un fourrier, » encore passe ! Mais officier du premier coup, officiers du régiment de Conti !… Bonne femme, vous vous moquez de moi.

– Quand M. le vicomte de Rieux vous aura délivré votre commission de cornette, dit celle-ci paisiblement, il vous faudra des équipages.

– Je crois bien ! s’écria Raoul éclatant pour le coup. Voyez un peu ! je n’avais pas songé aux équipages !

La Meunière gardait son grand sérieux.

– Vous vous présenterez à l’hôtel de l’intendant royal avec cette lettre, dit-elle encore, et le caissier vous comptera trois mille livres.

– De mieux en mieux ! fit Raoul.

– Si c’était vrai pourtant ? dit à son oreille la douce voix de Céleste.

Raoul haussa les épaules, mais il commençait à croire.

– Maintenant, reprit la Meunière, il faut rentrer au manoir, où l’on a remarqué votre absence, ma fille ; vous, mon officier, allez trouver votre valet Magloire, qui vous attend à la croix de Mi-Forêt ; je n’ai plus rien à vous dire.

Raoul la retint comme elle s’éloignait.

– Tenez, bonne femme, s’écria-t-il, je ne crois guère aux sorciers quand je suis de sens rassis, mais me voilà comme un enfant qu’on a bercé de contes de fées ; je ne sais pas s’il y a quelque chose de sérieux en tout ceci et s’il faut vous remercier…

– Remerciez toujours ! murmura Céleste qui lui poussa le coude.

La Meunière était déjà près de la porte du moulin ; elle s’arrêta :

– J’oubliais, fit-elle. Demain, dans la soirée, cornette, quand même vous seriez de service, il faut que vous veniez au château de M. le sénéchal de Rohan-Polduc, on y aura besoin de vous.

– J’y viendrai, si je suis cornette, répondit Raoul.

Il ajouta tout bas, en se tournant vers Céleste :

– Si je ne suis pas cornette, ce qui me paraît excessivement probable, j’y viendrai tout de même.

Au moment où ils allaient s’éloigner, une voix rauque retentit dans les ruines.

– Sellez mon cheval ! dit-elle. Apportez-moi l’épée de monsieur Pierre de Bretagne, mon aïeul… Voici l’heure où va passer Philippe d’Orléans, régent de France !

– C’est là votre route, dit vivement la Meunière à Raoul en désignant le sentier par où les deux enfants s’étaient approchés des ruines. La vôtre est ici, ma fille, ajouta-t-elle en montrant à Céleste une allée qui rejoignait le grand chemin du manoir.

Son accent et son geste étaient si impérieux que les deux jeunes gens obéirent aussitôt, allant l’un à droite, l’autre à gauche. Comme ils disparaissaient derrière les arbres, la voix des ruines s’éleva de nouveau, criant :

– Mon cheval ! mon cheval ! mes armes et mon cheval !

La Meunière avait gagné la porte du moulin.

– Monsieur mon père, dit-elle, arrêtée sur le seuil, Philippe d’Orléans est passé depuis longtemps.

– Donc, répliqua la voix qui sembla s’éteindre, il faudra remettre encore à demain le grand combat de la Bretagne contre la France !

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