‹ La Louve - Tome II - Valentine de RohanChapitre 28 sur 30 · Chapitre 2 L’AGONIE ROHAN

Chapitre 2 L’AGONIE ROHAN

Raoul avait eu des joies au dessus même de ses désirs. Il apprenait maintenant à souffrir des angoisses inconnues. L’élément tragique entrait dans sa vie jusqu’alors si insoucieuse ; il ressentait pour la première fois ces profondes tristesses qui semblent inséparables de toutes grandeurs. Cet homme avait tué son père et sa mère. Cet homme était son aïeul.

Cet homme, si violemment frappé par la main de Dieu, ne pouvait faire naître en lui qu’un sentiment de douloureuse pitié, mais la tranquille quiétude de l’adolescent isolé sur la terre n’était plus. Raoul naissait à ces fatalités de famille. Le funeste passé de Rohan tombait sur ses épaules comme un fardeau accablant.

M. de Rieux avait pris le bras du vieillard et cherchait son pouls entre les deux ossements qui formaient son poignet. Il songeait à Valentine, cette noble créature qui avait si vaillamment et si longtemps combattu, à Valentine, dont le suprême espoir allait être déçu au moment même de vaincre ! En effet, Valentine comptait sur ce mourant qui glissait déjà dans l’éternité.

La main du comte Guy, humide et glacée, retomba sur le marbre dès que M. de Rieux l’eût lâchée. Il rouvrit les yeux au choc et parut étonné de revoir quelqu’un auprès de lui.

– Ah ! ah ! fit-il, pourquoi m’éveiller de si grand matin ? Faites venir Remi, mon veneur… Mais n’est-il point défunt ? Faites venir son fils. Je veux qu’on quête aujourd’hui vers le fond de la Sangle. Et s’il me rabat un ragot comme hier au lieu du grand vieux sanglier de la Croix-Carrée, je le chasse !

Son œil rencontra le regard consterné de Raoul. Ses traits flétris essayèrent un sourire.

– Vous voilà, César, mon fils, murmura-t-il, Comment avez-vous passé la nuit ? Et notre cher trésor, Valentine ? Donnez-moi votre main, César.

Raoul tendit sa main et il eut un froid par tout le corps, en touchant celle du vieillard. C’était le contact d’une pierre mouillée et glacée. Le vieillard l’attira contre lui et lui dit à l’oreille :

– J’ai rêvé que vous étiez mort. César, mon pauvre enfant ! c’était moi qui vous avais tué… Et j’avais vieilli de vingt ans ! Chose étrange que les rêves ! j’ai vu cette nuit notre Valentine avec un petit enfant dans ses bras… En même temps, notre manoir s’écroulait, jetant de grands nuages de poudre au-dessus des décombres. Et la main d’un soudard de France broyait notre écu entre deux roches. Une voix cependant répétait parmi ces ruines : « Rohan ne meurt pas ! Rohan ne meurt pas !… »

Ses yeux devinrent hagards, et il rejeta en arrière sa tête qui rebondit sur le coussin de marbre.

– Mais était-ce un rêve ? reprit-il à voix basse ; pourquoi sommes-nous parmi ces tombes ? César, mon fils, je vois bien que tu as soulevé la pierre de ton sépulcre… Que me veux-tu ?

Il ferma ses paupières bleuies. C’était pitié de voir ce visage hâve et sans chair, perdu dans les masses de cette grande chevelure blanche.

– Mon noble cousin, dit M. de Rieux, ce sont là de folles pensées… Je vous prie, ne voulez-vous point réciter avec nous le Pater et l’Ave ?

La voix de l’agonisant était de plus en plus faible et indistincte.

On l’entendit pourtant encore qui disait au lieu de répondre :

– Votre tombe est loin d’ici. Pourquoi avez-vous fait tout ce chemin, César ? Un mort peut-il aller si loin de son cercueil ?…

Son souffle commença à s’embarrasser dans sa gorge.

– Qui donc a dit : « Rohan ne meurt pas ! » fit-il avec un sourire amer ; il n’y a sous ces voûtes que des Rohan et que des morts !

Il fit effort pour se mettre sur son séant, mais il ne put.

– Où êtes-vous ? demanda-t-il.

On devinait encore sa pensée aux mouvements de ses lèvres, mais sa voix ne sortait plus. Pendant une ou deux minutes, on vit bien qu’il luttait contre l’étreinte de la mort. Rieux et Raoul se mirent tous deux à genoux.

Un grand soupir gonfla la poitrine du vieillard et une dernière fois sa voix s’éleva.

– S’il passe, prononça-t-il avec un suprême effort, s’il passe enfin aujourd’hui, cet homme… ce Français… le Régent… dites-lui que je l’ai attendu jusqu’à la fin. Etes-vous là ? je ne vous vois plus.

– Nous sommes là, répondit de Rieux.

– Dites-lui que je vais l’attendre encore… au tribunal de Dieu !

Ses bras s’étendirent le long de son corps. Ses yeux aveuglés restèrent grand ouverts. Un silence régna sous les voûtes.

· · ·

· · ·

Une heure s’était écoulée. Le soleil se levait au dehors et chassait la brume vaincue. Dans le caveau, les choses avaient changé d’aspect.

Le tombeau qui servait de couche mortuaire au dernier comte de Rohan était entouré de cierges allumés. Outre nos deux compagnons toujours agenouillés, il y avait une vieille femme et un prêtre qui récitait l’oraison funéraire. On avait jeté un linceul sur le corps. La vieille femme était Michon Guitan. Le prêtre était le recteur de Noyal-sur-Vilaine. Ils avaient pu s’introduire sans obstacle, parce que le manoir avait été abandonné cette nuit-là même. Polduc avait besoin, ailleurs, pour aujourd’hui, de tous ses serviteurs.

Le prêtre disait les versets ; Rieux, Raoul et Michon entonnaient dévotement les répons. Il y avait longtemps que Rohan proscrit n’avait eu tant de pompes autour de lui.

Tout à coup, au milieu de la monotone mélopée des psaumes latins, un cri se fit entendre et une femme échevelée se précipita dans le caveau. Derrière elle, Josselin Guitan soutenait les pas chancelants d’une jeune fille.

Valentine de Rohan, c’était elle, traversa le caveau d’un pas rapide et vint se mettre au-devant du lit de mort de son père. Elle posa sa main sur le cœur du vieillard.

– Vous avez trop tardé, madame, dit M. de Rieux à voix basse.

Le prêtre leva la main et voulut continuer sa prière, mais Valentine lui imposa silence d’un geste impérieux. Elle approcha son visage tout contre celui du cadavre et l’appela par son nom à haute voix.

– Faites préparer des chevaux, mon cousin, dit-elle à M. de Rieux ; il faut que mon père soit à Rennes dans une heure.

Les assistants se regardèrent. La force d’âme a ses limites. Valentine avait-elle perdu la raison ? Comme elle vit que M. de Rieux restait là, bouche béante et la stupéfaction dans les yeux, elle répéta froidement :

– Faites !

Rieux se leva.

– Il faudrait un miracle… prononça tout bas le prêtre.

Valentine répliqua d’un ton assuré :

– Dieu nous le fera !

Puis, parlant à Rieux :

– Nous avons remué les cendres du moulin, dit-elle, nous avons fouillé chaque pouce du sol. Les papiers ont été brûlés. Rohan seul peut faire foi par sa parole. Il le faut ! Je le veux !

Puis, appelant comme avait fait Josselin à la Fosse-aux-Loups, elle cria par trois fois :

– Rohan ! Rohan ! Rohan !

Chacun vit le cadavre tressaillir.

– Rohan ne meurt pas ! murmura Michon Guitan.

Valentine fit un signe à M. de Rieux qui sortit.

Quand il revint, le vieux comte était sur son séant. Valentine l’entourait de ses bras. Il frissonnait horriblement et ses yeux blancs n’avaient plus de prunelle, mais il vivait. Et il souffrait, car cette âme revenue, qu’on avait été chercher jusque dans la mort, rentrait de force dans le cadavre. La lutte était poignante. De tous les fronts inclinés, l’épouvante tirait la sueur froide.

– Mon père, disait Valentine en le réchauffant de sa chaleur, en le ressuscitant de sa vie, mon père, vous n’avez pas le droit de mourir !

Le vieillard s’agitait sous son linceul. Ses genoux se choquaient l’un contre l’autre et ses dents produisaient un grincement lugubre. Le mot de sacrilège était sur les lèvres du prêtre.

– Vivez mon père, répétait Valentine acharnée à son œuvre, vous le devez ! je le veux !

Pendant une minute qui sembla longue comme un siècle, le comte Guy resta en équilibre entre la vie et la mort. Puis la vie prit le dessus. Ses lèvres se desserrèrent : il respira. Ses yeux reprirent un vague rayon.

– Je vois, dit-il.

Il ajouta presque aussitôt, car il avait la conscience de ce qui s’était passé :

– Me faudra-t-il mourir deux fois ?

Il avait sa raison. Dans cette trêve courte ou longue que lui laissait la mort, il se retrouvait lui-même et aucun nuage ne couvrait plus sa pensée.

– Mon bien-aimé père, dit Valentine, regardez ces deux enfants qui sont là près de vous.

Elle avait pris Raoul et Céleste par la main. Ils étaient écrasés sous l’émotion de cette heure terrible.

– Je les reconnais, murmura le comte Guy. Voici mon fils… mais avais-je deux filles ?

Le revers de sa main glissa sur son front lentement, et l’on entendit qu’il disait :

– Du repos ! par pitié, donnez-moi du repos !

– Ton flacon, Josselin ! commanda Valentine.

Josselin Guitan avait sa gourde d’eau-de-vie. Valentine la prit et l’approcha des lèvres du vieillard, qui la repoussait de la main.

Rieux détourna la vue.

– Ayez compassion de lui, madame, s’écrie Raoul.

– Ma mère, pitié ! pitié ! murmura Céleste, que l’horreur faisait frissonner de la tête aux pieds.

Le prêtre se signa. Josselin restait immobile et muet. La vieille Michon interrompit son rosaire pour s’écrier :

– Vous agissez bien, Demoiselle ! tout ce qui a porté le nom de Rohan est là qui vous écoute et qui vous regarde. Sauvez le nom de Rohan !

Valentine se mit à genoux auprès du tombeau.

– Mon père, dit-elle… Celui-là n’est point votre fils César, car la terre ne rend pas sa proie après quinze années… Celle-là n’est pas Valentine, et Dieu veuille que son pauvre cœur ne soit jamais torturé comme le mien l’est en cet instant ! Celui-là est le fils de César ; celle-là est la fille de Valentine. Ils n’ont pas de nom, le parlement est assemblé, qui attend votre témoignage, mon père… Vous seul pouvez leur rendre ce qu’ils ont perdu par vous…

– Que sont les choses de ce monde !… murmura le vieillard.

– Vous seul, mon père, pouvez rendre aux derniers de votre race ce qu’ils ont perdu par vous : vous seul pouvez ressusciter Rohan !

– Il n’y a plus de Bretagne, il ne faut plus de Rohan !

– Mon père ! oh ! mon père ! je suis à vos pieds… j’implore…

– Laisse-moi respirer !… dit le comte Guy dont les yeux agrandis suppliaient.

Un murmure s’échappa de toutes les poitrines. Valentine se retourna impérieuse, inflexible.

– Eloignez-vous ! ordonna-t-elle ; je veux être seule avec mon père !

Michon Guitan saisit le prêtre, qui allait répliquer, et l’entraîna en disant :

– Celle-là est la Rohan de Bretagne !

Valentine était seule auprès du vieillard.

– Regarde-moi, Rohan, dit-elle, moi que tu as chassée et maudite, moi qui étais innocente comme ton fils César que tu as tué ! Regarde-moi, Rohan, j’ai sur le corps ces vêtements de paysanne que je porte pour veiller sur toi depuis quinze ans et pour te protéger. Regarde-moi, Rohan, et réveille-toi ! tu as immolé ta propre race ! Hier, le fils de ton fils n’avait pas d’asile ; hier, la fille de ta fille était servante de l’usurpateur. Tout cela pour toi ! et par toi ! Rohan, Rohan ! tu dors : Réveille-toi !

– Grâce ! balbutia le vieillard.

– Grâce ! répéta Valentine, qui le couvait de son regard brûlant ; ils disaient cela autour de toi, tes vassaux agenouillés, tes serviteurs en larmes, le jour où tu condamnas ta fille !

Le comte Guy se couvrit la face de ses mains. Valentine se pencha sur lui.

– Pas de grâce, Rohan, comte de Rohan, mon père, toi qui descends des rois ! reprit-elle : ce mot n’a pu t’échapper qu’en rêve, Rohan, mon seigneur ! Tu es terrassé, redresse-toi ! Dieu donne à tous l’heure de l’expiation : la voici venue pour toi, Dieu te la donne. Debout, Rohan, et profite de l’heure de Dieu !

Elle était tout contre le vieillard ; son haleine le brûlait. Quelque chose d’ardent jaillissait de ses yeux.

– J’irai… fit le comte Guy, mais donne-moi le temps… demain…

– C’est aujourd’hui !

– Ce soir…

– C’est à l’heure même.

– Que dirai-je ?

– La vérité.

– Ils ne me croiront pas, ma fille.

– Rohan n’a jamais menti, mon père. Quel parchemin vaut la parole de Rohan ?

Le vieillard essaya un mouvement.

– Je ne puis, murmura-t-il accablé et paralysé ; sur l’honneur de mon nom, je ne puis.

Valentine se tordit les mains.

– Nous sommes perdus ! fit-elle.

La vieille Michon vit cela de loin ; les autres aussi. Les autres eurent un poids de moins sur le cœur : la terrible bataille leur sembla finie.

Mais Michon se mit à genoux et baisa la terre.

– Dieu ! s’écria-t-elle, dans l’élan passionné de son dévoûment, je te promets un cierge plus gros dix fois avec le cierge pascal, dût mon gars Josselin mendier par les routes ! Bonne Vierge, Vierge Marie je ferai le pèlerinage de sainte Anne d’Auray, et sainte Anne fut votre mère, à pied, pieds nus, sans manger ni boire autre chose que le pain de l’aumône et l’eau des ornières le long du chemin ! Seigneur Dieu ! prenez mon sang, prenez ma vie et que le fils de Rohan garde la maison de ses pères !

Le vieillard tourna la tête pour voir qui avait parlé. Valentine couvrit ses mains de baisers, car l’espoir renaissait en elle.

– Vous ne savez pas, mon bien-aimé père, reprit-elle doucement, j’avais les preuves, c’est par vous, c’est à cause de vous que je les ai perdues. Elles étaient dans les ruines du moulin, et lorsqu’on y a mis le feu hier, par ordre de ce misérable à qui vous aviez donné autrefois toute votre confiance, Alain Polduc, rien ne m’était plus aisé que d’aller quérir le coffre où je les avais enfermées. Mais il eût fallu vous abandonner un instant, mon père, tout seul, au milieu des flammes…

– Aide-moi, dit le comte Guy, je vais essayer. Valentine le prit à bras le corps en remerciant Dieu dans son âme.

– Ah !… fit-il en un gémissement, je ne puis… je me meurs !

– Non, mon père ! s’écria Valentine en le serrant contre sa poitrine, ma vigueur entre en vous. J’en suis sûre, je la sens qui passe de moi dans vos veines… Rohan ne saurait mourir avant d’avoir fait son devoir !

Les pieds du comte Guy touchaient le sol.

– Tu as raison, dit-il : tant qu’il lui reste une tâche à remplir, Rohan ne meurt pas. Qu’on selle mon cheval !

Il repoussa Valentine et passa sans chanceler au milieu des assistants stupéfaits. Il gagna ainsi les douves, où Josselin Guitan lui présenta l’étrier.

Il se mit en selle droit et raide. Tout le long du chemin, depuis le manoir jusqu’à Rennes, il tint la tête de la cavalcade.

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