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CHAPITRE VI

DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUÉRICULTURE)

Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera bien ou mal géré, l'être vivant sera sain ou malade, donnera ou ne donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la carrière qui lui était originairement dévolue.

Dans les premières années de la vie, la gestion du capital appartient tout entière aux parents. Bien peu savent élever leurs enfants; et s'il est des connaissances qu'on devrait répandre à profusion dans tous les milieux sociaux, ce sont celles relatives à la «puériculture», d'autant que les règles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le démontre le Traité de Puériculture du professeur Pinard, qui devrait être entre les mains de toutes les mères de famille.

Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puériculture.

Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter à tout propos et hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui épargner toute médicamentation meurtrière, le préserver du froid et des changements brusques de température: et c'est tout.

Si seulement on savait la manière d'économiser les vies d'enfants, on pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus défectueux; c'est ainsi qu'au Creusot, grâce aux incessants efforts de MM. Schneider, la mortalité des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110 p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renommé pour l'excellence de ses conditions hygiéniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique résultat est dû surtout à l'élévation des salaires, qui permet aux mères de se consacrer librement à leur mission maternelle. Près de 80 p. 100 des mères allaitent leurs enfants, toutes font de la puériculture avant la naissance. (Rapport de M. le professeur Pinard, à l'Académie de médecine, 25 juillet 1905.)

Il est bien évident que le capital initial ne suffit pour entretenir la vie que pendant quelques jours; il a besoin d'être sans cesse renouvelé et augmenté, pour permettre de faire des réserves, de donner à l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie à son tour. C'est l'aliment qui pourvoit à ce besoin incessant; et par aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif, mais aussi l'air, que les anciens définissaient très justement le pabulum vitae.

Quand l'aliment pèche par sa qualité, par sa quantité, par une répartition vicieuse, la «maladie» ne tarde pas à naître; c'est là la cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait croire, en vérité, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du premier âge retentit sur toute la vie pathologique de l'individu. Quelques médecins le disent, le crient même, mais c'est dans le désert; la plupart le nient, ou passent indifférents à côté de cette vérité profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupçonnent à peine l'importance.

La vérité est que, quand un enfant a été mal nourri loin de sa famille, quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que, toute sa vie, il sera un valétudinaire.

Quand, pour obéir aux injonctions d'un cénacle de gens incompétents, ou quand, poussée par son médecin, qui veut mettre à l'abri sa responsabilité, une mère consent à abandonner les doux devoirs de la maternité et à confier à une nourrice l'enfant qu'elle aurait dû allaiter, quand à cette nourrice en succèdent deux ou trois autres, sous des prétextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un être insupportable, puis un écolier de quatrième ordre, dans son adolescence un raté, incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces considérations doivent être présentes à l'esprit du clinicien qui, se trouvant en face d'un malade quelconque, arrivé à un âge quelconque, doit chercher à connaître ce que vaut ce malade.

On comprend donc l'importance du problème de l'alimentation dans la première enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, «le lait de la mère appartient à l'enfant»; et «si l'on veut faire quelque chose qui soit puissamment efficace et fructueux, il est nécessaire, il est indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et ce qu'ont réalisé MM. Schneider au Creusot, il faut permettre à la mère de donner ce qu'elle possède.» (Rapport du professeur Pinard à l'Académie, juillet 1905.)

Mais si la mère ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir immédiatement à l'alimentation artificielle, soit avec le lait stérilisé du commerce,--dont l'innocuité est quotidiennement démontrée par les résultats obtenus, à la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire très habilement dirigé par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de vache bien surveillé, fraîchement et proprement trait, sucré, plus ou moins étendu d'eau, puis stérilisé dans la famille, avec des appareils Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil «la Tutélaire».

C'est ce dernier appareil qui est utilisé à cette «Goutte de lait» de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modèle à toutes les institutions du même genre, à cause de la simplicité de son organisation.

Fondée, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de Saint-Pol-sur-Mer, à l'aide d'un subside de trente mille francs mis à sa disposition par un autre philanthrope, cette «Goutte de lait» a déjà rendu d'importants services: elle a fait tomber la «maladie» des enfants de 0 à 1 an de 288 p. 1000 (c'était le chiffre de mortalité infantile le plus élevé de toute la France) à 51 p. 1000.

La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans un local mis à la disposition de l'Oeuvre par la municipalité de Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont présentés tous les dimanches.

Les mères arrivent par séries, et se réunissent dans une grande salle chauffée où elles déshabillent leurs enfants. Elles pénètrent successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pesé, puis examiné par le médecin, qui compare le poids actuel à celui du dimanche précédent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson, et fixe le régime pour la semaine qui va commencer. Toute mère reçoit, soit un important secours en nature, si l'enfant est nourri au sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement maternel,--soit des biberons de lait pasteurisé, si l'enfant est à l'allaitement mixte ou artificiel.

Le lait est distribué tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant à l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers, qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la mère remet ceux que l'enfant a vidés la veille. Un seul homme suffit pour assurer tout le service.

Le lait est distribué gratuitement à tous les enfants indigents. Fourni à l'Oeuvre à son prix coûtant, il provient des étables du Sanatorium de Saint-Pol-sur-Mer, où aucune vache n'entre sans avoir été préalablement soumise à l'épreuve de la tuberculine.

Aussitôt reçu, il est pasteurisé suivant le procédé Coutant: c'est-à-dire que, dans le biberon même où la mère devra l'utiliser pour son enfant, le lait est porté à 75°, puis les flacons sont brusquement refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a été rendu possible par la contexture même du verre des flacons.

Le lait ainsi traité a perdu tous ses microbes pathogènes, et, à l'inverse du lait stérilisé à 110°, a conservé toutes ses propriétés digestives et nutritives.

Après la pasteurisation, les biberons restent plongés dans des bacs remplis d'eau froide, jusqu'à la livraison aux mères.

La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on le propose de divers côtés, faire faire à tous les étudiants en médecine un stage dans les hôpitaux d'enfants, pour les initier aux mystères de cette pathologie? Remarquez que d'autres médecins demandent un stage spécial pour l'étude des «maladies» vénériennes et cutanées; d'autres encore un stage pour l'étude des «maladies» nerveuses, sans parler de ceux qui voudraient un stage pour les «maladie» des yeux, des organes génito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles et du nez? et, à ce compte, combien de temps dureraient les études médicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils étaient praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de raison le nombre des futurs médecins, et de remplacer la pléthore médicale actuelle par une anémie encore plus regrettable.

Non, ce qu'il faut apprendre à l'étudiant, c'est qu'il lui reste beaucoup à apprendre, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de médicaments, de la patience, suffisent pour faire de bonne thérapeutique infantile, quand, par ailleurs, on connaît les lois générales de la pathologie.

Sans être spécialiste pour les «maladies» d'enfants, je me rappelle avoir été appelé en consultation, en province, pour un enfant de six mois soigné par deux distingués confrères. Il avait, depuis cinq jours, une entérite aiguë avec fièvre, amaigrissement rapide. Pendant les trois quarts d'heure que dura mon enquête, je vis cet enfant passer successivement des bras de sa mère dans ceux de la nourrice sèche, puis dans ceux d'une tante affolée, le tout pour calmer les faibles cris qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manège durait depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, à grand'peine, avec du lait stérilisé! Je proposai simplement de mettre cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le ventre un large cataplasme, de le laisser à la diète absolue pendant quatre heures puis de lui donner de l'eau panée, et de le laisser dormir si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fièvre avait cessé, l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait naturel, écrémé et coupé avec parties égales d'eau de riz; je conseillai de ne pas trop déranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le surlendemain, il prenait du lait écrémé pur, et j'appris qu'il avait retrouvé sa gaîté. Un sommeil prolongé mit fin à la grave alerte, et aussi à la «maladie», qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime de soins trop empressés.

Dans d'autres cas d'entérite cholériforme, le grand secret de la thérapeutique consiste à savoir réchauffer les enfants, tout en les tenant à la diète absolue pendant six ou douze heures, puis au régime «avec restriction des liquides» pendant deux ou trois jours.

Avouons cependant que, parfois, les problèmes de pathologie infantile sont très difficiles à résoudre. J'ai parlé plus haut de cet enfant qui ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantité. D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait même de leur mère. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop à la fois; mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnés, surtout quand ils sont nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier, dans la pensée de donner plus de forces au précieux rejeton.

Dans certains cas, même, le diagnostic des «maladies» des enfants est tellement difficile que les spécialistes se déclarent incompétents. Que d'erreurs de diagnostic commises à propos des méningites! Et comment aussi interpréter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un an, bien élevé au sein maternel, éprouve un malaise insolite, devient grognon, refuse de prendre le sein, a de la fièvre. Les jours suivants, la fièvre augmente, une pâleur inquiétante s'étend sur la face, un amaigrissement rapide préoccupe à juste titre tout l'entourage; puis, au bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant bien tranquille, l'appétit revient peu à peu, la fièvre diminue, et tout rentre dans l'ordre. Divers confrères appelés en consultation n'ont pas pu étiqueter cette «maladie», ni se prononcer sur son issue; mais, tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une médication intempestive, tout s'est terminé pour le mieux, et l'enfant a gardé son secret.

La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est pas aux médecins, mais aux difficultés des problèmes cliniques. En les dénonçant, nous ne voulons nullement dénoncer la faillite de la science: bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en thérapeutique infantile il faut avant tout de la sagacité, et que, dans certains cas, il faut que le médecin sache reconnaître son incompétence.

Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche éclatante, et c'est alors que le médecin est en droit de se féliciter d'avoir fait de bonnes études de pathologie générale.

Voyez, par exemple, cet enfant né à terme, et qui vient bien pendant les six premières semaines; puis voici que, tout en continuant à prendre ardemment le sein, sans avoir ni diarrhée, ni vomissements, son poids cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours. Qu'est-ce à dire? Mais c'est que l'enfant est un hérédo-syphilitique. Le traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublimé à la dose de 3 à 5 milligrammes par jour, fait merveille et rétablit entièrement cet enfant.

Nous avons dit plus haut combien souvent la méningite, qu'on croit tuberculeuse, et qui survient de deux à cinq ans, est d'origine syphilitique. Déjà en 1872, quand nous faisions nos études à Montpellier, le regretté professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait sauvé beaucoup d'enfants, atteints de méningite tuberculeuse, en leur donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de méningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de méningite syphilitique, pour dépister l'hérédo-syphilis, soit par l'examen de l'enfant, soit par une enquête sur les parents, ne faut-il pas que le médecin ait beaucoup travaillé, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son rôle n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de faire de l'expectation armée, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux enfants malades des services inappréciables.

Que dire d'un bain chaud donné, en temps utile, à un enfant atteint de pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau froide d'un enfant nouveau-né atteint de congestion pulmonaire, sinon que, dans certaines circonstances, le médecin opère ainsi de véritables résurrections?

Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le rôle social du médecin, bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confrères un scepticisme infécond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut pas se spécialiser dans l'étude de la pathologie infantile, et que, pour bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut souvent savoir s'abstenir.

En résumé, la pathologie de l'enfance, tout en étant compliquée, comme tout ce qui touche au problème de la vie, nous semble être relativement simple, l'enfant n'étant, pour ainsi dire, «qu'un tube digestif percé aux deux bouts».

Plus nous allons voir l'être humain avancer dans sa carrière, plus vont devenir nombreux et compliqués les problèmes de la vie. Le système nerveux ne va pas tarder à entrer en scène, les mille et une conditions défavorables qu'impose à l'homme le milieu cosmique vont imprimer à son capital biologique des dépenses qu'on ne peut certainement pas évaluer mathématiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa valeur. La vie ne va être de plus en plus qu'une série d'oscillations, de luttes entre la tendance à «persévérer dans l'être» et les causes de destruction de l'être vivant; bref, un état d'équilibre instable, la santé n'étant qu'un bel accident passager.

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