L'ERRANTE
Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée Je serre puissamment le pommeau froid du glaive Et si le monstre ancien se rebelle et se lève, Je rougirai le sol de sa tête coupée,
Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles Et toute la douleur avec toute la joie; Je chasserai le loup et l'hyène de proie Et je veux emporter les royales corolles
Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines: Afin que le parfum des roses inconnues, Epars farouchement sous la voûte des nues, Suscite dans les coeurs les désirs et les haines,
Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves, Attelés à la meule au fond de l'ergastule; Mon verbe lacérant l'antique crépuscule Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves;
Redressez-vous; sarclez les herbes parasites: Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles, Et que les murs vaincus par vos fortes épaules Vous ouvrent le jardin des terres interdites
Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore En butin triomphal pour les races vengées, Tandis que le sang vil des bêtes égorgées Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore.
VERS L'AURORE
A A.-FERDINAND HEROLD
LES AUMONIÈRES
A A.-F. Plicque.
Sur la grève qu'avaient souillée Les conquérants et les héros, Près de la mer pacifiée Pleine des frissons auguraux,
Les poings perdus dans les crinières De leurs chevaux roses et blancs, C'étaient les bonnes aumônières Qui reviennent tous les mille ans.
Cymodoce, Aglaure, Euryanthe, Au caprice d'un galop fou Elles passaient; leur flamboyante Chevelure brûlait leur cou.
Lèvres douces comme la soie, Lumineuses comme les cieux, Elles chantaient un chant de joie Vers l'Océan mystérieux.
Tandis que vibraient des abeilles Autour des étalons loyaux, Elles plongeaient dans des corbeilles Leurs bras riches de lourds joyaux
Et brandissant leurs mains sacrées, Bonnes au yeux chargés de pleurs, Parmi les vagues empourprées Semaient d'impériales fleurs;
Car les coroles millénaires Eparses en vol d'Orient Calment les antiques colères Et charment le vieil Océan.
MARE TENEBRARUM
A Emile Gallé.
Durant les jours de brume et les soirs sans étoiles Le vent triste a fané la pourpre de nos voiles; Mais nos coeurs s'attardant aux soleils révolus Oubliaient le deuil vain des flux et des reflux.
La barque tressaillait de la poupe à la proue Avec le ronflement d'un cheval qui s'ébroue; Mais nos coeurs enchantés de chants évanouis Oubliaient la clameur des vagues et des nuits.
Hier l'Aurore brusque a jailli de nos rêves; Le marbre bleu des mers et l'or fauve des grèves Eblouissaient nos yeux brûlés par les embruns Et le dragon rostral s'enivrait de parfums.
Mais l'ombre en flocons noirs a neigé sur nos âmes, L'ombre que nul soleil ne fondra de ses flammes Et déjà le dragon, loin des havres heureux, Mord les antiques flots glacés et ténébreux.
LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE
A Remy de Gourmont.