III
Farouche de voir les aurores Et les soleils épanouis, L'eau tressaillait dans les amphores Sur la marge grise des puits
Et les ténèbres souterraines, Les iris de sombre cristal Se flétrissaient comme des reines Captives d'un soudard brutal.
Les servantes et les esclaves Riaient à l'entour; mais tu vins, Et tu voilas de voiles graves Les filles des antres divins.
Protectrice des eaux dolentes Qui sais les rites d'autrefois, J'ai trempé mes lèvres tremblantes A la coupe triste où tu bois:
Souviens-toi d'heures et d'années Et de soleils, étends les mains Vers les clématites fanées, Vers les étoiles des jasmins;
Et sur la terre des merveilles Que pavoisaient de nobles cieux Fais refleurir les belles treilles De nos jardins silencieux.
NATIVITÉ
L'enfant né de la terre et libéré par elle Tendit, farouche et nu, son torse impérieux Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle;
Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux, Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées, Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux.
Désormais dédaigneux des fontaines sacrées, Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil, O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées!
Et quand il eut vaincu les lianes du seuil Et déployé sa chevelure dans l'aurore, Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil.
Dans l'allégresse de la force qui s'essore Il marchait à travers la natale forêt, Attentif aux frissons du feuillage sonore;
Autour de lui le vol des abeilles vibrait Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques Révélait à son coeur l'ineffable secret
De la vie immortelle et des sèves antiques.
LE CHÈVRE-PIEDS
Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue, Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit, Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue Les lointaines maisons de labeur et de bruit.
Les tristes paysans se penchent vers la glèbe Pour un baiser de serfs et de jaloux amants Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe L'or futur des épis et des riches froments.
Avares de moissons qui fatiguent les granges, Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants Et leur oreille est close aux paroles étranges Qui montent des taillis, des sources et des champs;
Et la charrue, avec les jours et les années, Impitoyable au deuil des bois mystérieux Offense la beauté des forêts profanées Où rôdaient librement les fauves et les dieux.
Mais le sylvain survit à la sylve abattue; Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair Immortelle, à travers les siècles, perpétue Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air;
Et dans les flancs d'une passante solitaire Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants Des fils aventureux affranchis de la terre En qui bout la jeunesse héroïque des temps.
FLAMMES
Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix Évocatrice en nous de gloire révolue Émanait de la mer, du soir et d'autrefois:
«Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots Dont vous enivriez votre âme irrésolue.
La séculaire nuit opprime vos yeux clos, Enfants tristes, et vos poitrines lacérées Se gonflent lâchement de stériles sanglots.
Si votre bouche a soif des aubes empourprées Et du sang lumineux qui sacre le matin Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées?
D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain, Reniez le poison des ondes léthéennes Et marchez sans retour vers un autre destin.»
Frénétiques, hors des ténèbres anciennes Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir Une farouche aurore à la cime des chênes,
Et dociles au cri de désir et d'espoir, Nous respirons les roses rouges de la joie, Depuis que déjouant les embûches du soir
La torche avec l'épée à notre poing flamboie.
LE JARDIN DE CASSIOPÉE
A ALFRED VALLETTE
Cassiopée, s'étant déclarée, par orgueil, plus belle que les Néréides, dut exposer au monstre marin sa fille Andromède, qui fut délivrée par Persée. Après sa mort, Cassiopée fut mise au rang des Constellations.
(MYTHOGRAPHES GRECS.)
LE JARDIN DE CASSIOPÉE