II
Homme, Schaoul des temps infinis, saigne et pleure: Les carnassiers hideux suivent sur ton chemin La trace de tes pas, hier, aujourd'hui, demain, Toujours: le changement de la forme et de l'heure
N'écartera jamais la horde des ennuis Et tu te traîneras dans l'horreur sans limite Sans ouïr le Kinnor et le Bethléémite Qui te ferait des jours pareils aux belles nuits.
RESSOUVENIR
A Mario de la Tour de Saint-Ygest.
Cet homme était venu vers le Maître des pleurs Oubliant pour le Christ les lyres et les roses, Comme un vendangeur las qui de ses mains décloses Laisse choir les raisins et les grappes de fleurs.
Il avait délaissé pour les routes d'épines Les portiques de marbre auprès des flots marins. Sous le cilice dur qui lui mordait les reins, Il marchait loin du jour vers les ombres divines.
Or il vivait au fond des bois mystérieux, Suivi par un troupeau de bêtes familières, Et des oiseaux volaient autour de ses prières Et des rêves de ciel illuminaient ses yeux.
Mais toujours, tel qu'un vol blond d'abeilles essaime Et retourne en vibrant aux ruches d'autrefois, Par les soirs langoureux chargés des douces voix Et des parfums charnels que le Mauvais y sème,
Son âme s'envolait vers les jours révolus: L'ancien verbe d'amour caché dans l'Évangile Faisait fleurir au bois les nymphes de Virgile Et des faunes lascifs montraient leurs fronts velus.
GOETTERDAEMMERUNG
A la comtesse Jane.
Heil siegendes Licht.
Siegfried, astre évadé des ombres transitoires, Soleil épanoui dans l'azur de la mort, Avec ta chair, la gloire humaine de l'effort, S'abîmait dans le deuil des suprêmes victoires.
Mais tels que le granit usé des promontoires, Que l'assaut de la mer tempétueuse mord, Les dieux irradiant dans les glaces du Nord Attendaient lâchement les jours expiatoires.
Le héros, sur les fleurs sanglantes du bûcher, Semblait sortir des couchants mornes et marcher Dans l'auréole d'or des flammes triomphales.
Tandis qu'en un torrent de splendeur et de bruit, Flagellé par le vol sinistre des rafales, Le Palais merveilleux s'écroulait dans la nuit.
LA FILLE AUX MAINS COUPÉES
MYSTÈRE
A Maurice Peyrol.
PERSONNAGES
LA JEUNE FILLE. LE POÈTE. LE CHOEUR D'ANGES. LE PÈRE. LE SERVITEUR.
L'action se passe n'importe où et plutôt au moyen âge.
Dans la chambre silencieuse, où flotte par les vitraux glauques la soie resplendissante de l'aurore, LA JEUNE FILLE est agenouillée et prie en sa blancheur adorable de lys.
Le large bliaud damassé, broché de calices d'argent, qui neige sur sa poitrine et l'étoile, est à peine agité par le souffle du corps pâle sculpté dans un marbre vivant.
Elle lit dans le lourd missel incrusté de joailleries, mais d'une voix si basse qu'elle semble un frôlement somptueux d'étoffes que froissent dans l'éther des princesses lointaines.
Elle laisse tomber le livre et les yeux tournés vers un Christ exsangue sur un ciel ensanglanté, elle clôt ses lèvres entr'ouvertes et se prend à prier des rêves sans paroles.
O Jésus, écartez les griffes du Malin.
Les anges de saphir dorment dans le vélin; Les graves lettres d'or pèsent aux ailes blanches; La colombe du ciel s'englue après les branches, Et la prière est prise au piège des versets.
O livre, le parfum sacré que tu versais Vaut moins, pour le Sauveur et pour ses mains percées, Que l'inappréciable encens de mes pensées.
Mon bien-aimé, mêlés à vos élus divins, Mes rêves purs, avec le choeur des Séraphins, Allégés du fardeau des paroles antiques, Mes rêves ont chanté plus haut que les cantiques; Et quand mon âme, un jour, s'évadera du corps, Je volerai dans les Splendeurs et les Accords Faits de flamme subtile et de claire harmonie, Et je rayonnerai dans la gloire infinie, Autour du front terrible et charmant de l'Époux.
O monde, ô vie, ô sens, évanouissez-vous! Car, là-haut, par delà les ténèbres premières, Dans l'éclat des concerts et la voix des lumières, Impérissable, dans le nimbe de l'Amant, La chair immaculée arde éternellement.
Baignée d'une musique surhumaine, elle entend comme en elle-même:
UN CHOEUR D'ANGES
Enfant, les cieux songés, blancs de lys et de vierges Plus blêmes que la cire odorante des cierges, Et les jardins semés d'étoiles, les sommets D'hermine chaste et de candeurs impolluées Mirés aux lacs où vont les cygnes des nuées, Enfant, les cieux songés seraient clos à jamais.
Arrière, le troupeau neigeux d'immaculées! Vers l'amoncellement des glaces reculées, Les rouges Kéroubim vous repoussent du seuil Eblouissant: les crins de votre âpre cilice Vous sont une moelleuse et royale pelisse: Votre virginité n'est ivre que d'orgueil.
Arrière! le blé mur épars des Madeleines, Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines, Brûle seul dans la sainte auréole de feu. Dans le brasier de Christ, avivé de colères, Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires, Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.
Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues D'autrefois, parmi les colonnes abattues, Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits, Erôs, et lui donna pour royaume la Terre: Immortelle, la soif des lèvres vous altère, Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.
Va! l'Olympe aboli revit dans votre race; La meute des désirs vous poursuit à la trace, Et vous n'évitez pas les flèches de l'Archer. Prends garde d'oublier les cieux songés, ô vierge: L'amour à l'horizon de ta jeunesse émerge; J'ai vu, dans l'Orient, l'invincible marcher.
LA JEUNE FILLE éperdue des paroles ouies et béante d'horreur mystique invoque, en balbutiant, Madame Marie qui sourit, doucement couronnée d'astres, au fond d'une fresque byzantine, et des cimes de l'azur tend les mains vers un vol d'âmes en peine: VENITE AD ME DILECTÆ MEÆ.
Je ne sais plus si c'est mon rêve que j'écoute, Ou si la source en moi s'infiltre goutte à goutte Qui ruisselle des luths et des psaltérions, Et si j'entends le Diable ou les Anges. Prions.
Tueuse du serpent. Reine du bleu stellaire, Le dérobeur d'épis maraude autour de l'aire: Le voleur d'âmes vient des abîmes et fuit: Chassez le tentateur et le rôdeur de nuit.
Tandis que s'égrènent les litanies, un fracas assourdi d'armures irradiées glisse lentement, entre les tentures héroïques où s'enchevêtrent de furieuses mêlées.
LA JEUNE FILLE, éveillée en sursaut des prières, se lève frissonnante vers SON PÈRE et le guerrier convulsif brûle ses mains de caresses, de caresses incestueuses et brutales.
Et l'enfant hurlante s'arrache des baisers sacrilèges. Elle va jusqu'à la grand salle où LE SERVITEUR courbé fourbit les larges glaives et les panoplies.
LA JEUNE FILLE
Vieillard, j'ai ma pensée entière. Prends l'épée De justice, l'épée infaillible, trempée Sept fois dans le Saint-Chrême et le feu baptismal Et que ne souille pas, comme l'homme, le Mal
Originel. Saisis la Purificatrice --Si ton bras est rongé d'ulcères, qu'il périsse! A dit le Maître dont m'attendent les hymens;-- Et lave aux flots d'acier rougi, tranche mes mains!
LE SERVITEUR
O ma fille, vos mains sont des corolles fines; Vos mains sont un bouquet de jeunes aubépines; L'haleine du printemps souffle de votre chair: Je ne moissonne pas les fleurs avec le fer. Vous délirez.
LA JEUNE FILLE
Tais-toi; l'ulcère des caresses Inexpiables, mord ma chair et fond mes graisses. Obéis, sans l'horreur mortelle des aveux: L'effroi te briserait les oreilles.
La main levée en un geste terrible:
Je veux.
Et la volontaire martyre pose sans trembler ses mains jaillissant des manches sur une table de porphyre aux mosaïques de chimères.
Ses yeux fixes ne clignent pas à l'éclat bleu du glaive brusque s'abattant, qui verse aux bêtes héraldiques des gouttes soudaines de pourpre.
Et, brandissant dans la pénombre les deux torches jumelles des bras mutilés, elle fait prendre une aiguière de cristal enchemisé d'or.
Epouvantable et radieux, un double nénuphar aux tiges d'écarlate flotte dans une écume rose de grappes d'Orient foulées.
Oh! le vase lustral où l'âme se lava! Va-t'en porter l'aiguière à mon bon père. Va.