II
O ville, amas ancien de rêve et de superbe, Dressée en moi sur tes inébranlables fûts, Qui te rabaissera jusqu'au niveau de l'herbe?
Monceau de souvenirs étranges et confus, Peuple mystérieux de muettes images, Qui donc rendra la plaine au chant des bois touffus?
Qui chassera de moi les rites et les mages Et sur les noirs débris du temple renversé Fera monter des cris d'oiseaux et de ramages?
Quelle torche, ô mon coeur, sur ton marbre glacé Etendra des lueurs sanglantes et sur l'âme Lâchement assoupie et sur l'esprit lassé
Dardera la splendeur de ses langues de flamme?
JUDEX
A Marcel Collière.
Par le prétorial silence de la nuit Où sonnent seulement des horloges funèbres J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit.
Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées, Sans chants impérieux et tristes de buccins, N'écoutant que la voix des remords en nos seins Le Juge intérieur passe dans nos pensées.
Les spectres dont le jour avait tué les cris, Les spectres dont le jour avait clos les prunelles, Surgissent maintenant des tombes éternelles Et redressent leurs fronts livides et flétris.
O baisers reniés, mémoire des caresses, Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais, O cadavres divins que j'aime et que je hais, Regards accusateurs et bouches vengeresses,
Que voulez-vous de moi? spectres, ayez pitié; N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge; Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge Pour le coupable en pleurs et le crucifié.
Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme Chaque soir: il prononce irrévocablement La sentence de deuil, de honte et de tourment Et fait couler en moi des rivières de flamme.
Puis il remonte au ciel lointain dont il descend Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître, Tandis que dans l'obscur abîme de mon être Un enfer de douleur hurle en le maudissant.
CHAMBRE D'AMOUR
La nuit tiède est clémente à la ville qui dort; Des lys impérieux triomphent dans la chambre Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre Et nos baisers d'amours amers comme la mort.
Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres Et tes seins bienveillants accueillent mon front las; Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.
Qu'importe? viens vers moi, triste soeur; aimons-nous, Sans craindre la saveur glorieuse des larmes, Tels des héros blessés avec leurs propres armes Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.
Viens! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes En cette chambre morne et veuve de flambeaux, Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux, Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.
PRINTEMPS D'AUTOMNE
La pourpre automnale ensanglante Les feuilles sèches des halliers Et transforme en floraison lente Les rayons d'Avrils oubliés.
D'insensibles métamorphoses Changent les clartés d'autrefois En d'artificielles roses Qui parent les jours gris et froids,
Et sous le ciel tendu de brume Et les nuages palpitants Leur odeur mourante parfume Un mélancolique printemps.
Très Chère, c'est aussi l'Automne Ténébreux pour nos coeurs lassés; Mais en notre chair qui s'étonne Refleurissent les jours passés,
Et la ressouvenance lente Nous revêt, comme les halliers, D'un manteau de pourpre sanglante Faite des baisers oubliés.
LIEDER
Ich, ein tolles Kind, ich singe Jetzo in der Dunkelheit; Klingt das Lied auch nicht ergötzlich, Hat es mich doch vor Angst befreit.
(HEINRICH HEINE, Die Heimkehr.)