L'AMOUR ET LE BADINAGE.
H. 25, L. 31.
--Près d'une niche, à la sculpture rocaille, et d'où tombe un filet d'eau, un négrillon pose un déjeuner de porcelaine sur un guéridon, placé devant une dame à l'ample robe. A côté de la femme se tient debout, le bras appuyé au piédestal d'un grand vase, un homme en robe de chambre un bonnet de coton à fontange sur la tête; plus loin un gentilhomme, son chapeau sur la cuisse, est assis sur un tabouret.
Dessin à l'encre de Chine, dessiné et lavé au pinceau sur papier bleu.
Vente Thibaudeau, où il était catalogué sous le nom d'Eisen père.
H. 27, L. 38.
PERRONEAU (Jean-Baptiste). Un grand pastelliste injustement sacrifié par Diderot à La Tour, et dont la préparation de Laurent Cars, au Louvre, donne la plus haute idée. Perroneau est plus naturellement coloriste que La Tour; il est, dans sa peinture de poussière colorée, tout plein de tons clairs, frais, presque humides. Certes son heureux rival a une science anatomique et physiognomique d'un visage bien supérieure à la sienne, mais trop souvent ses tons sont fatigués, ne se montrent plus entiers, et jamais, au grand jamais, il ne s'est élevé à ces clartés d'une figure faites de la pose franche de touches de bleu, de vert, balafrés de rose, et qui ont la plus grande parenté avec la couleur à l'huile des portraits de Reynolds, des portraitistes anglais de la fin du XVIIIe siècle.
--Louis Claude, comte de Goyon de Vaudurant, sous-gouverneur de Bretagne, coiffé à l'oiseau royal; il est en habit de velours noir, jabot de dentelle, gilet de soie à fleurettes traversé par le cordon rouge de commandeur de l'ordre de Saint-Louis.
Pastel sur peau vélin.
Provient de la collection du docteur Aussant de Rennes, où il était attribué à La Tour. Ce pastel, qui a tous les caractères du faire de Perroneau, n'a pu être exécuté par La Tour qui, déjà un peu fou, ne travaillait plus à l'époque, où M. de Goyon était nommé commandeur de l'ordre de Saint-Louis.
H. 71, L. 58.
PIERRE (Jean-Baptiste Marie). Le remplaçant et le continuateur de Boucher, un dessinateur dont les dedans sont un peu vides, mais un contourneur élégant et joliment maniéré de l'humanité de son temps. Ses femmes nues sont très désirables avec leur petite gorge drue, leur corps allongé dans la rondeur, leur derrière en poire, et l'élève de Natoire n'est point encore trop maladroit au tortillage d'une toilette d'homme ou de femme de son temps. Ce dessin du «Peintre sicilien» catalogué plus bas, je me vois toujours l'achetant, au temps des ventes fastes et secourables aux désargentés, en cette vieille maison du fond de la rue de Vaugirard, cette maison toute bondée de dessins et de gravures, et où les lots de choses d'art semblaient ne pouvoir s'épuiser: la maison de Villenave. Je le payais, mon Pierre, je crois, quelque chose comme 7 francs, et je l'achetais aux côtés de M. Reiset, qui, encore plus heureux que moi, acquérait là, pour moins de cent francs, deux Watteau qui sont aujourd'hui deux des joyaux de la collection du duc d'Aumale.
--Le gentilhomme Adraste aux genoux de l'esclave grecque dont il vient d'ébaucher le portrait.
Dessin sur papier blanc à l'encre de Chine, rehaussé de blanc de gouache.
Signé dans le dos d'une chaise: Pierre.
Dans la marge du dessin est écrit: LE SICILIEN. Eh bien, allez, oui, j'y consens.
H. 22, L. 27.
--La Folie faisant fuir la Religion. En bas, un prêtre renversé, un soldat se tordant les mains, un laboureur levant les bras au ciel, un magistrat à genoux regardant la Religion s'envoler. Allégorie satirique contre la philosophie et l'irréligion du ministère Maurepas, Sartine, Miromesnil.
Dessin lavé à l'encre de Chine relevé de plume.
Signé au crayon dans la marge de l'ancienne monture: Pierre, le merc(redi) 1er février 1775.
H. 32, L. 27.
--Une jeune femme vue de dos, peignant un paysage posé sur un chevalet.
Sanguine.
Signé à l'encre: Pierre.
H. 23, L. 18.
PILLEMENT (Jean). Un chinoiseur faisant de la chinoiserie rococo au goût du temps, et de petits paysages proprets avec un crayon taillé menu, menu, menu.
--Un pont à l'arche de pierre rompue et remplacée par une passerelle en bois; au premier plan, un homme monté sur un âne qu'il pousse à coups de bâton.
Dessin à la pierre noire.
Signé: J. Pillement, 1769.
H. 16, L. 23.
--Une masure au bord d'une rivière; sur une estacade une femme qui file debout, la quenouille à la main.
Dessin à la pierre noire.
H. 16, L. 23.
PORTAIL (Jacques-André). Des deux crayons ayant l'air de dessins de la vieillesse de Watteau--qui n'en eut pas,--des dessins hésitants, tâtonnés, et comme tracés par des doigts un peu tremblants, et jamais, sans cette belle audace même dans la maladresse, qu'ont parfois et Pater et Lancret; des dessins cependant tout pleins, dans une interprétation ingénue et plaisamment maladroite, de la physionomie du XVIIIe siècle. Longtemps ces deux crayons se vendaient sans qualification. Ce n'est qu'en 1851, à la vente du baron de Silvestre, que l'apparition d'une dizaine de ces dessins, sauvés des soixante-neuf ramassés par son grand-père, le Maître à dessiner des enfants de France, réapprenait aux amateurs et aux marchands le nom du bonhomme Portail. On remarquera qu'en général les dessins de Portail sont seulement à la sanguine et à la pierre noire sans mélange de craie. Indépendamment de ces deux crayons, Portail, dont le titre était «peintre de fleurs», a exécuté, à l'aquarelle et à la gouache, de nombreuses et savantes études de fleurs, de plantes même de légumes, dont quelques-unes, indépendamment d'une série de miniatures, passaient à la vente de M. de Menars. Elles sont la plupart, maintenant, je crois, en la possession du marquis de Chennevières.
--Portrait du peintre, en buste, vu de trois quarts et tourné à gauche, la tête un peu soulevée, une joue appuyée sur sa main droite.
Dessin à la pierre noire et à la sanguine avec quelques touches de lavis à l'encre de Chine.
Une inscription d'une écriture du temps porte dans la marge: Dessiné par M. Portail, de l'Académie royale de peinture et sculpture, premier dessinateur du cabinet du Roi, garde des plans et tableaux de la couronne.
Vente Aussant.
H. 22, L. 17.
--Deux négrillons en costume de porte-queues de robes, et coiffés du casque à la moresque orné de panaches; ils sont accoudés à une table de toilette, sur laquelle il y a posés un pot à l'eau et une cuvette.
Dessin à la sanguine et à la pierre noire.
H. 27, L. 25.
--Une dame en grands paniers, assise dans une chaise, une canne à la main, causant, la tête retournée, avec un gentilhomme appuyé au dossier.
Dessin à la sanguine et à la pierre noire.
Collection Niel.
H. 30, L. 24.
--Un jeune homme assis, jouant de la flûte, auquel un autre homme, appuyé au dossier de sa chaise, présente la partition.
Dessin à la sanguine et à la pierre noire.
H. 26, L. 22.
--Jeune fille, vue à mi-corps, en déshabillé et regardant dans son corset qu'elle soulève de ses deux mains.
Dessin à la sanguine et à la pierre noire.
Étude pour la miniature portant le n° 329 du marquis de Menars, ainsi décrite: «Une jeune fille assise et en déshabillé. Elle ouvre sa chemise et paraît y regarder attentivement.»
H. 26, L. 19.
PRUD'HON (Pierre-Paul). Le dernier dessinateur de la grâce.
--Accroupie sur ses pieds, un ruban lui servant de guides, Psyché est traînée par l'Amour à genoux et dont les mains sont enchaînées derrière le dos.
Dessin à la pierre d'Italie sur papier jaunâtre.
Ce dessin est le modèle du bras de fauteuil pour l'ameublement de l'impératrice Marie-Louise, fondu par Thomire.
Porte la marque de M. His de la Salle qui avait fait un échange avec Blaisot.
H. 21, L. 36.
PUJOS. Le portraitiste de Belle et Bonne, dessinateur consciencieux, appliqué, au crayonnage un peu froid, mais adroitement contre-taillé.
--Portrait de Sue, représenté dans une houppelande à collet de fourrure, et tenant de la main gauche une tête de mort.
Dessin à la pierre d'Italie.
Dans la tablette de l'écriture du peintre: SUE, CÉLÈBRE ANATOMISTE, et au-dessous: Dessiné par son ami Pujos en 1785.
Vente Capé.
H. 19, L. 13.
--Buste de femme, un pouf jeté sur le haut des cheveux et coiffée avec deux coques derrière l'oreille. Elle est habillée d'un peignoir bordé d'une ruche, et à son cou se voit le cordonnet d'un médaillon.
Dessin sur papier jaunâtre à la pierre d'Italie, relevé de craie.
Signé dans la marge: L. Pujos... en 1775.
H. 14, L. 14 (ovale).
QUEVERDO (François-Marie-Isidore). Le dessinateur, dont j'ai vu dans ma jeunesse, chez Mayor, deux dessins qui, s'ils n'avaient été signés, auraient été pris, par tout le monde, pour des Eisen,--le dessinateur devenu, dans les dernières années du XVIIIe siècle, l'affreux illustrateur que l'on connaît.
--Le Coucher de la mariée. Une femme entourée de ses chambrières, dont l'une tient une bougie, et qu'un homme agenouillé sollicite d'entrer au lit.
Lavis au bistre mélangé de carmin et rehaussé de blanc de gouache.
Signé dans l'encadrement carré fait à l'ovale du dessin par le dessinateur: Queverdo 1762.
H. 20, L. 18.
--Dans un confessionnal fait en treillage et fleuri de plantes grimpantes et couronné de deux pigeons qui se becquètent, un moine confesse une jeune villageoise qui s'essuie les yeux, tandis que de l'autre côté son amoureux attend son tour. A droite et à gauche du dessin, un groupe de berger et de bergère, couchés à terre, qui s'embrassent.
Lavis de bistre sur trait de plume.
Gravé sans nom de dessinateur et de graveur dans les imageries de Basset, sous le titre de: LA BELLE PÉNITENTE, avec des vers au bas qu'on chantait sur l'air du Confiteor.
H. 15, L. 28.
RANC (Jean). Peintre de portraits, élève de Rigaud. Il a laissé, de ses portraits à l'huile, des études crayonnées aux ombres légères et comme effacées, et dont l'éclairage de craie semble exécuté sur une contre-épreuve.
--Une vieille femme, au triple menton, à la coiffure basse, un pan de draperie jetée sur l'épaule droite. Elle est représentée vue de face dans le cadre d'un œil de bœuf architectural.
Dessin sur papier bleu, à la pierre d'Italie, rehaussé de craie.
H. 23, L. 17.
ROBERT (Hubert). L'artiste qui a inventé la ruine spirituelle, le crayonneur agréable, l'aquarelliste à l'aquarelle à la fois délicate et décoratoire. En dehors de ses villas italiennes, Hubert Robert a donné, sur notre ancien Paris, quelques dessins inspirés par une démolition, par un incendie, par une catastrophe montrant le monument ruineux et pittoresque, dessins où il apporte son talent prime-sautier dans la représentation de localités qui ne sont guère peintes que par un Raguenet.
--Un portique de villa italienne surmonté d'une terrasse, et dans la niche duquel tombe l'eau d'une fontaine. Un gentilhomme, le chapeau sous le bras, et donnant le bras à une dame en mante noire, s'apprête à monter un escalier s'ouvrant entre deux statues antiques; au premier plan, une femme puise de l'eau dans un chaudron, près d'une mère qui tient son enfant par les lisières.
Aquarelle sur trait de plume.
Signé: H. Robert 1763.
H. 34, L. 21.
--Jardin d'une villa italienne, où un escalier, au bas duquel est couché un Fleuve sur son urne, mène à une fontaine monumentale retombant en cascade; en bas, le long d'un mur, aux bas-reliefs encastrés, deux femmes arrangent des arbustes dans de grands pots de terre rouge.
Aquarelle.
Signé: H. Robert fecit 1770.
H. 21, L. 22.
--Escalier monumental que gravit une Italienne, son enfant sur le bras; au premier plan près d'un sphinx de bronze vert jetant de l'eau dans une vasque, une femme, accoudée sur une borne, tient un petit chien dans ses bras.
Aquarelle sur trait de plume.
Signé: H. Robert.
H. 33, L. 28.
--Vue de l'intérieur d'un cellier romain où un gros chien a pour niche un tonneau; une femme, un marmot sur le bras, monte un escalier, où un enfant, assis sur une marche, mange sa soupe.
Croquis sur un large frottis de sanguine, lavé de bistre et relevé de plume.
H. 36, L. 47.
--Vue, prise sous une arche du Pont-Neuf, du Pont-au-Change tout chargé de maisons; une grande estacade à droite au pied de laquelle sont amarrés des bateaux; au premier plan, un groupe de trois hommes dont l'un tient une ligne.
Croquis à la pierre noire.
Portant la marque FR.
H. 31, L. 46.
--Vue de l'Hôtel-Dieu, après l'incendie de 1772; une échelle est appliquée contre l'arceau du milieu; au premier plan, un groupe de deux femmes et d'un homme.
Sanguine.
H. 28, L. 36.
--Vue de la démolition du cimetière des Innocents. Par la baie d'une arche ogivale, on aperçoit une tour au-dessus du cloître dont la partie supérieure est déjà démolie; au milieu de la cour, amoncellement de poutres et de débris; au premier plan, un homme regardant appuyé sur le mur d'appui.
Sanguine lavée d'encre de Chine, relevée de plume et rehaussée de blanc de gouache.
H. 37, L. 29.
SABLET le jeune. Des dessins nobles, des études d'après nature qui rappellent des académies d'atelier.
--Une vieille femme aux pieds nus, en costume de la campagne romaine, représentée de profil, tournée à gauche et tendant la main.
Lavis à l'encre de Chine.
H. 35, L. 27.
SAINT-AUBIN (Gabriel). Un gribouilleur de génie, dans les croquis, les croquetons duquel il serait possible, en les gravant, de reconstruire une Illustration du XVIIIe siècle, qui aurait ses légendes toutes faites avec le bavardage écrit de la main de l'artiste-croqueur, en marge, au dos, au revers, et même à travers le crayonnage et la peinturlure de ses dessins d'après nature.
--Portrait d'Augustin de Saint-Aubin enfant, dormant tout habillé sur un tabouret; dans le coin, à gauche, une répétition plus étudiée de la tête du dormeur.
Dessin à la pierre noire.
Au dos, de la fine écriture d'Augustin: Étude faite d'après nature par Gabriel de Saint-Aubin en 1747 d'après son frère Augustin qui lui servait de modèle[32].
H. 21, L. 19.
[32] Le couteau maladroit du monteur de dessins a rogné la première ligne de cette note.
--Portrait de Louis XVI dans un cadre, au bas duquel jouent deux amours, au milieu d'attributs et de médaillons représentant des épisodes de la vie du monarque.
Dessin sur papier jaunâtre, au crayon noir et frotté de blanc, signé: Gabriel de Saint-Aubin f. 1770. Il a écrit en bas: LOUIS-AUGUSTE, DAUPHIN DE FRANCE. Marié le 16 may 1770, et ajouté plus tard: ROI le... 1774.
H. 33, L. 22.
--Deux études du portrait de Young.
L'une représente l'écrivain dans un médaillon, au bas duquel est une lampe, un sablier et une tête de mort servant d'encrier; l'autre le montre dans un médaillon soutenu par un Génie, avec au bas une Muse la tête voilée de noir, une plume à la main.
Le premier dessin est à la pierre d'Italie et à la sanguine relevé d'encre; le second est à la pierre d'Italie.
Tous les deux sont signés. Le second porte au bas trois lignes au crayon, qui commencent ainsi: Gabriel de Saint-Aubin l'ami de Young...
Le premier a été gravé par Augustin de Saint-Aubin, en tête de la traduction des Nuits de Young, par Letourneur, 1770.
H. 14, L. 8.
--La Vierge exposant l'Enfant Jésus à l'adoration d'un moine et d'une sœur. Le sujet principal est entouré de quinze petits médaillons à la plume, représentant quinze épisodes de la vie du Sauveur.
Dessin lavé sur crayon noir à l'encre de Chine.
Signé: G. d. S. A.
Vente Pérignon.
H. 20, L. 18.
--Matathias renversant les idoles et massacrant les prêtres.
Dessin à la plume, lavé d'aquarelle avec rehauts de gouache.
Vente Pérignon.
H. 17, L. 23.
--La mort de Germanicus.
Dessin à la plume, lavé sur frottis de sanguine, et rehaussé de gouache.
Gravé sous le n° 44 de l'illustration faite par Gabriel Saint-Aubin de «l'Abrégé d'histoire romaine», publié chez Nyon.
H. 21, L. 16.
--Une châsse promenée à la porte d'une église par le clergé.
Dessin à la pierre noire, relevé de plume.
Projet de tableau, ainsi que l'indique la mention de 14 pieds, écrite en bas, au crayon, par Gabriel de Saint-Aubin.
H. 5, L. 10.
--Les Dimanches de Saint-Cloud.
Dans une allée de boutiques, au milieu du cercle fait par la foule, un homme et une femme dansent aux accords d'un joueur de violon et d'un harpiste.
Bistre relevé de plume.
Signé au bas, à gauche: Gabriel de Saint-Aubin del., et sur le toit d'une boutique: Vu à Saint-Cloud le 12 septembre 1762. G. de S. A.
H. 20, L. 28.
--Vue du Pont-Neuf et de la Samaritaine prise au quai de la Mégisserie à l'époque où se construisaient, sur les demi-lunes du pont, les guérites dont la location fut affermée par le Roi, au profit des veuves de l'Académie de Saint-Luc. Sur le premier plan un marché aux fleurs, une rixe de femmes, un groupe de racoleurs.
Dessin à la sanguine et à la pierre noire, accentué de plume.
Signé: G. de Saint-Aubin 1775.
Ventes Brunn-Neergaard, Sylvestre[33].
H. 23, L. 38.
[33] Il existe un faux dessin de ce sujet, ou du moins un dessin qui a été poussé au fini, sur un léger croquis de Gabriel.
--Pitres de parade se fendant pour un assaut, gros abbé le nez en l'air, vieillard vu de dos dans un grand manteau, savoyard sautillant sur un pied, femme assise sur un banc soulevant son enfant pour voir.
Feuille de croquis sur papier grisâtre, à la pierre noire, rehaussés de blanc.
Étude pour la «Vue des Boulevards» de Gabriel de Saint-Aubin, gravée sans titre par Duclos.
H. 43, L. 26.
--Deux vues du Wauxhall.
Dessin à la plume sur un dessous de crayon lavé.
Sur l'un de ces dessins on lit, de l'écriture de Saint-Aubin: Vue du salon des Muses faite au Wauxhal par Gabriel de Saint-Aubin, 1769, avec indication de café turc et de restaurateur.
H. 5, L. 10.
--Vue des tables d'un café des boulevards, devant lequel défilent des carrosses.
Croquis au crayon noir rehaussé de blanc.
Vente Pérignon.
H. 14, L. 19.
--Dans le fond l'École-Militaire, au premier plan une foule immense regardant, du quai, un bateau au milieu de la Seine.
Dessin à l'aquarelle repris de plume.
En bas, de l'écriture du dessinateur: Bateau insubmersible de M. de Bernière éprouvé le 1er août. Gabriel de Saint-Aubin, 1776. Le véritable honneur est d'être utile aux hommes. Pour la société établie à cette fin, 1776. (Voir sur cette expérience les «Mémoires de la République des lettres» à la date du 4 août 1776.)
H. 19, L. 14.
--Un laboratoire de chimie, au manteau du fourneau décoré d'une figure allégorique présentant un miroir à Vulcain. Au-dessous sont groupés, autour d'une table, des savants, des femmes, des abbés, au milieu desquels on remarque un seigneur au grand cordon en sautoir. Un homme tient une cornue entre ses mains. C'est sans doute la chambre d'expérimentation du chimiste-amateur, le duc de Luynes, où se lit sur une porte sculptée: Au Sage.
Dessin à la pierre noire, relevé de quelques coups de plume.
Signé: G. S. A. 1779.
Vente Pérignon.
H. 18, L. 12.
--Sous un ciel, où les Naïades versent la pluie avec des arrosoirs, et où les Vents soufflent la tempête, des jouteurs de régates de la Seine s'avancent, leurs lances de bois appuyées sur la cuisse. Au premier plan, un cabriolet stationnant à côté d'une ancre.
Dessin à la pierre noire, relevé de plume, lavé d'aquarelle et de gouache dans le ciel.
Signé: G. de S. A.
Vente Pérignon.
H. 22, L. 18.
--Danse d'hommes et de femmes dans des arbres, au pied de statues, avec un fond de ciel qui semble éclairé d'illuminations et de lueurs de feux d'artifice.
Dessin sur papier gris à la pierre noire, rehaussé de craie et de quelques touches de pastel dans le fond.
On lit dans le ciel de ce dessin représentant sans doute quelque réjouissance publique: le Retour désiré.
Vente Pérignon.
H. 22, L. 28.
--Le Salon de 1757. Plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouve un Turc, sont arrêtées devant une statue de Vénus.
Dessin à l'encre de Chine sur trait de plume.
En bas, au crayon de la main de Gabriel: Salon de 1757, figure de M. Mignot. C'est la figure ainsi mentionnée au livret de l'exposition: «Vénus qui dort. Cette figure est de la même proportion que l'Hermaphrodite antique et doit faire son pendant, par M. Mignot, agréé.»
H. 14, L. 16.
--Une jeune femme dessinant dans un atelier une statuette de Vénus, posée sur un guéridon. Un peintre, la main qui tient sa palette, posée sur l'épaule de la femme, lui indique, de son autre main, une correction.
Dessin sur papier jaunâtre à la pierre noire, éclairé d'un frottis de craie.
H. 21, L. 15.
--Trois jeunes filles dessinant sur un coin de table.
Dessin à la pierre noire, relevé de plume.
On déchiffre à peu près, sur ce dessin, de la main de Gabriel: ... Pour Mme J. G. Colignon de Freneuse; et en bas, sous la jeune fille de premier plan: pied en l'air.
H. 17, L. 11.
--Dans un appartement aux lambris sculptés, au mobilier somptueux, un commissaire verbalisant avec son clerc à une table, tandis qu'un soldat aux gardes saisit dans un secrétaire une boîte, en présence d'un homme en robe de chambre et en bonnet de coton.
Lavis à l'encre de Chine sur un frottis de sanguine.
Portant la marque du chevalier Damery.
H. 24, L. 19.
--Une femme donnant de la bouillie à un enfant, renversé sur ses genoux.
Dessin sur papier bleu à la pierre noire, rehaussé de craie.
Signé: G. de S. A. 1773.
H. 28, L. 20.
--Une femme assise, un pied sur un tabouret, lisant dans un livre.
Contre-épreuve d'un dessin à la pierre noire, avec, en marge de la femme, des croquetons à la plume et au crayon.
H. 23, L. 18.
--Deux hommes assis sur des chaises, à l'entrée d'une grande allée d'arbres; à côté d'eux deux femmes couchées à terre.
Dessin à la pierre noire, lavé d'encre de Chine et d'une coloration bleuâtre. Au dos du dessin, croquis de statue à la plume et tête d'homme baissé et paysage au crayon.
H. 18, L. 11.
--L'Étude et les Amours cherchant à arrêter le Temps, un pied posé sur les constitutions des Jésuites.
Dessin estompé au crayon noir.
Signé: G. de S. A.
Ce grand dessin académique, dont le dessinateur semble avoir eu une sorte d'orgueil, porte en bas, de la main de Gabriel: Bon à coler derrière mon portrait.
H. 54, L. 43.
--Un Génie ailé, à la main une trompette de Renommée, montrant un portrait lauré, et repoussant du pied l'Envie et la Haine.
Dessin lavé de bistre sur papier bleu, rehaussé d'aquarelle et de gouache.
Signé: Gabriel de Saint-Aubin f. avec la mention: POUR LE PRINCE DE LA PAIX.
Vente Peltier.
H. 24, L. 21,
--La Ville de Paris, figurée par une déesse tenant une rame, et montrant à une femme qui serre deux enfants sur sa poitrine, la colonne de l'hôtel de Soissons, encastrée dans les nouvelles Halles aux grains et aux farines. En haut, un petit dessin architectural de l'encastrement.
Dessin au crayon et à la plume, lavé de bistre et d'encre. Au revers, sur un fond aquarellé de bleu, le crayonnage d'un homme assurant un lorgnon dans son œil, à côté d'un autre homme couché sur un banc; autour d'eux, plusieurs objets d'art.
Nombreuses écritures sur le dessin du recto, et au verso, à côté d'une petite statuette religieuse, deux fois dessinée: Bronze à Saint-Jean par..... le 1er octobre 1769.
Allégorie relative à l'érection de la colonne donnée par Bachaumont à la ville de Paris, et dont le dessin destiné aux «Étrennes françoises» dont Gabriel Saint-Aubin a fait presque toute l'illustration, a été remplacé par un Gravelot.
H. 18, L. 12.
--Études d'amours pour un plafond, avec la composition du milieu cherchée deux fois, d'une manière différente.
Dessin moitié à la sanguine relevé de plume, moitié au lavis d'encre de Chine sur crayonnage à la pierre noire.
Signé: G. de Saint-Aubin, 1779.
Ce dessin porte en bas de la main de Gabriel: pour le plafond de..... Serait-ce un plafond pour l'hôtel de M. d'Angiviller, dont le nom se trouve dans un cartouche sur lequel est assis un amour?
H. 18, L. 14.
--Près d'une femme, un personnage grotesque et coiffé d'une calotte, tenant renversée une marotte à laquelle se suspend un amour.
Dessin à la pierre noire.
Signé: G. de S. A. et griffonné, en marge, de chiffres, d'écritures, d'adresses, de recettes de peinture.
Vente Pérignon.
H. 18, L. 13.
--Dans un appartement à colonnes et où la porte est surmontée d'un groupe de deux amours, deux hommes causant debout, une main de l'un posée sur la main de l'autre.
Dessin à la pierre d'Italie, relevé de quelques traits de plume.
Signé: G. de Saint-Aubin del.
Gravé par Augustin de Saint-Aubin pour L'INTÉRÊT PERSONNEL, acte II, scène II.
H. 12, L. 7.
--Neuf compositions pour l'illustration de Zadig de Voltaire.
Gribouillis à la plume, dont un seul est légèrement lavé d'encre de Chine.
H. 10, L. 8 (forme ovale).
--Trois dessins d'armoiries: deux différents pour les armes de Madame de Pompadour, un pour les armes de son frère, M. de Marigny.
Trois dessins au crayon, à la plume, lavés d'encre de Chine, sur papier et sur peau vélin.
Signé au bas des deux poissons de Marigny: G. S. A.
H. 6, L. 12.
SAINT-AUBIN (Augustin de). Un cadet moins peintre, moins savant dessinateur, moins artiste que son aîné, mais doué d'un contour de grâce, d'une suavité de dessin, d'une naïve galantiste d'art, qui en fait le peintre de la volupté de la femme de son temps. Pour le juger complètement, il faudrait qu'un habile fureteur déterrât les originaux de son «Bal paré» et de son «Concert bourgeois», ces deux représentations typiques du monde du XVIIIe siècle, exposées au Salon de 1773, et faites avec ce joli procédé qui lui réussit si bien: un doux crayonnage balayé d'un nuage d'aquarelle. Dans l'ordre de ces dessins de vapeurs, et parmi lesquels je citerai la première idée de «Au moins soyez discret», c'est dans un certain vague à peine coloré d'aquarelle ou de pastel, comme la pâle vision d'une femme rose, entrevue dans un rêve amoureux.
--Portrait à mi-corps et de profil, du dessinateur à l'âge de vingt-huit ans. Il a les cheveux en accommodage du matin, un carton sur les genoux, un porte-crayon au bout de sa main droite, levée et tendue. Au fond, sur un chevalet, une toile représentant une nudité mythologique.
Bistre sur trait de plume.
Signé: Aug. de Saint-Aubin del. 1764.
Vente Renouard.
H. 19, L. 14.
--Portrait d'une jeune femme de profil, tournée à gauche, aux cheveux bouffants et retombants, serrés par un ruban au sommet de la tête, un collier de perles au cou, un fichu lâchement noué sur le décolletage de sa poitrine.
L'encre de Chine, relevée de quelques petits traits de plume, est légèrement lavée d'aquarelle.
Signé au crayon dans le cercle blanc de l'ovale: A. de Saint-Aubin, 1780.
Au dos, d'une écriture du temps: Aimée Louise Chevrau de Moussy[34].
H. 12, L. 10 (ovale).
[34] Les «Mémoires de Maurepas» donnent cette madame de Moussy comme maîtresse à d'Argenson, le ministre de la guerre.
--Portrait d'une jeune femme de profil, tournée à droite, coiffée en chien couchant. Elle a une perle longue à l'oreille, et ses épaules décolletées sortent d'une robe jaune.
Dessin à la mine de plomb, légèrement lavé d'aquarelle et relevé de pastel.
H. 17, L. 14 (ovale).
--Portrait d'une femme âgée, vue de trois quarts, en cheveux relevés et surmontés d'un pouf. Un fichu de mousseline est jeté sur ses épaules.
Dessin à la pierre noire et à la mine de plomb, rehaussé de sanguine dans la figure.
H. 18, L. 13.
--Portrait de femme, représentée la tête renversée, les cheveux épars, les yeux au ciel, la gorge nue à demi voilée par une vapeur d'encens.
Sanguine.
H. 16, L. 13.
--Jeune femme debout, un petit tablier sur sa robe, les bras nus croisés, et les mains enfoncées dans les engageantes de ses manches. Derrière elle, un intérieur de chambre, où se voit une console au-dessous d'une glace.
Au dos, de l'écriture d'Augustin: Étude d'après Mlle L. G. dessinée par Aug. de Saint-Aubin, 1763.
H. 21, L. 13.
--Une femme jouant de la harpe et chantant.
Mine de plomb reprise de plume.
H. 17, L. 10.
--Une petite fille, assise dans un grand fauteuil de paille, et lisant un livre qu'elle tient de ses deux mains entrecroisées; à terre, une poupée.
Mine de plomb.
H. 19, L. 13.
--Une femme en corset, en camisole qu'elle ramène sur un de ses seins, envoyant un baiser du bout des doigts.
Mine de plomb légèrement aquarellée sur la figure.
Première idée du dessin gravé par Augustin de Saint-Aubin, sous le titre de: Au moins soyez discret.
H. 21, L. 16.
--Dame habillée, vue de face; un bras passé derrière son dos. Coiffure de fleurs et de plumes, robe violette avec nœuds, glands, barrières et volants jaunes; gants montant jusqu'aux coudes.
Aquarelle sur dessous de mine de plomb.
Gravé dans la «Gallerie des Modes et Costumes français dessinés d'après nature» et publiée par Esnauts et Rapilly, gravé par Dupin fils sous le n° 360, avec la légende: Grande robe de cour garnie de gazes entrelacées et de guirlandes.....
H. 25, L. 18.
--Dame habillée, vue de face, la tête tournée de profil à gauche, une main appuyée sur la hanche. Robe bleue falbalassée sur jupe rose à guirlandes de fleurs.
Aquarelle sur dessous de mine de plomb.
Gravé dans la collection Esnauts et Rapilly, par Dupin fils, sous le n° 375, avec la légende: Grande robe de cour à l'étiquette.....
H. 25, L. 18.
--Dame habillée, de profil, tournée à gauche et tenant d'une main un éventail fermé. Corsage rose, retroussis bleu sur une jupe rose entr'ouverte sur un dessous à bordure jaune, brodé de fleurettes.
Aquarelle sur dessous de mine de plomb.
Gravé dans la collection Esnauts et Rapilly, par Dupin fils, sous le n° 357, avec la légende: Robe asiatique ornée de gazes et de guirlandes de chêne.....
Ces trois dessins de costumes d'Augustin de Saint-Aubin proviennent de la vente Hope.
H. 25, L. 18.
--Un commissionnaire, tenant de ses deux mains son chapeau contre sa poitrine.
Mine de plomb.
Gravé par Augustin de Saint-Aubin, sous le n° 4, dans la suite: «Mes gens, ou les Commissionnaires ultramontains.»
H. 20, L. 14.
--Trois petits garçons jouant à la toupie, devant la colonnade du Louvre.
Sanguine.
Gravé par Augustin de Saint-Aubin, sous le titre: LA TOUPIE, dans la suite: «C'est ici les différents jeux des petits polissons de Paris.»
H. 17, L. 17.
SAINT-AUBIN (Mlle Germain de). Tous les hommes et toutes les femmes de cette famille Saint-Aubin peignent et dessinent. Un curieux document, à l'appui de cette assertion, est l'album possédé par M. Destailleurs, où les dessins de Gabriel et des Augustin sont entremêlés des dessins de celui-ci et de celle-là, d'un neveu, d'une nièce.
--Portrait de Germain de Saint-Aubin, l'auteur des PAPILLONNERIES HUMAINES.
Mine de plomb.
Au revers du dessin, on lit: Charles Germain de Saint-Aubin, dessinateur du Roy, né le 17 janvier 1721, dessiné en 1761 par Mlle de Saint-Aubin pour M. Sedaine, son amy.
H. 11, L. 11 (ovale).
SAINT-QUENTIN. Un dessinateur à la fois médiocre et facile, et dans l'aquarelle duquel se glissent des bruns qui ne sont pas les roux d'un coloriste.
--A l'ombre d'un saule, un lavoir, dans le fond une charrette dételée et basculée ou jouent de petits paysans; au premier plan, à côté d'une cuve à lessive, un homme baignant des enfants.
Dessin lavé à l'aquarelle légèrement gouachée.
Signé: Saint-Quentin inv. f. 1764.
H. 23, L. 35.
SOLDI. Un Italien devenu français, séduit par Chardin, et qui cherchait à imiter ses sujets et sa manière dans des dessins chauds et blonds.
--Dans un pauvre intérieur aux paniers pleins de linge, près d'une table à repasser, où est appuyé un petit garçon, une jeune fille, accotée à un cuveau, est grondée par une vieille femme, qui lui met sous le nez un linge dans lequel elle lui montre un trou.
Dessin à la sanguine, lavé d'encre de Chine, rehaussé de blanc et repris de plume.
Gravé par Henriquez, avec un changement dans le petit garçon, sous le titre: LA NÉGLIGENCE APERÇUE.
SWEBACH-DESFONTAINES (Jacques). Un dessinateur du soldat et des foules, qui a des allumements de lumière assez gais, et de petites adresses de plume et de pinceau parfois amusantes.
--Vue d'un camp, où des fantassins et des hussards à cheval boivent, groupés autour d'une vivandière, à la porte d'une baraque transformée en cabaret.
Lavis à l'encre de Chine sur papier verdâtre, rehaussé de blanc de gouache.
H. 24, L. 34.
--Foule groupée devant les tréteaux du théâtre des Associés. Foule sortant de dessous l'auvent du théâtre d'Audinot.
Deux croquis lavés de bistre sur gribouillage de plume.
On lit de la main de Swebach, sur le premier: Assossiés; et sur le second: Sortie de chés Odinot (sic).
H. 11, L. 17.
--Entrée d'un café à la devanture soutenue par des piliers de bois, garnis de jalousies, et sur la porte duquel on lit: CAFÉ GODET[35]. Des hommes et des femmes, dans des costumes du Directoire, se pressent vers les tables en plein air. Devant le café, un vielleur, une marchande d'oublies, de petits Savoyards.
Aquarelle.
Au dos du dessin, se lisait: Sweback, 1798.
H. 14, L. 28.
[35] Café des boulevards, célèbre par les batailles des Lafayettistes et des Maratistes au commencement de la Révolution.
TARAVAL (Hugues). Le peintre dont on disait: «Il a un très beau pinceau», et dont les dessins sont rares. Au fond un artiste qui est de la monnaie de Boucher, mais avec des enveloppements moins ronds de la forme, des ressentiments plus nature, et une certaine venusté dans ses figures de femmes.
--Académie de femme agenouillée, les mains jointes sous son menton.
Dessin estompé aux trois crayons.
Portant la marque F. R.
H. 29, L. 20.
SAUGRAIN (Élise). De petites lumières papillonnantes, des eaux égayées de reflets, des verdures bleuâtres, une nature couleur de mousse et d'automne: c'est là la palette de cette élève de Moreau l'aîné, qui gravait les gouaches de son Maître, avec cette mention au bas de l'estampe: Élise Saugrain sculp. Moreau direxit.
--Un bouquet de saules au bord d'une rivière, dont les détours et les sinuosités baignent de petites langues de terre et de petits îlots verts.
Aquarelle légèrement gouachée.
Signé: Saugrain, 1767.
H. 21, L. 39.
SCHENAU. Encore un Allemand, et le plus Allemand de tous les Allemands qui ont fait de l'art français.
--La maîtresse d'école. Une vieille paysanne, entourée de petites filles et de petits garçons, fait lire, dans un livre, un marmot juché sur une table, qu'elle tient entre ses bras contre sa poitrine.
Dessin à l'encre de Chine lavé d'aquarelle.
H. 39, L. 27.
TAUNAY (Nicolas-Antoine). Un dessinateur, dont on ne rencontre guère que des dessins et des illustrations de sa vieillesse, sans grand accent du XVIIIe siècle. Et cependant,--détail presque ignoré aujourd'hui,--il a été un moment un des plus lestes et des plus pimpants gouacheurs du XVIIIe siècle, un gouacheur qui, sur la peau vélin, a fait revivre la claire et pétillante peinture de Pater, avec ses lumineux réveillons, avec ses allumements de couleurs tendres: les cendres vertes, les vermillons, les jaunes de soufre.
--Ouverture d'un chemin dans la campagne. Homme brouettant de la terre, charretier chargeant un tombereau de déblais, femme accroupie renversant une hotte, travailleurs défonçant la terre à coups de pic; dans un coin, un individu déculotté, faisant ses besoins dans un cours d'eau.
Gouache sur peau vélin.
Signé: N. Taunay, 1784.
Répétition du tableau, que le «Salon de la Correspondance», de la Blancherie, annonce exposé, comme faisant partie du cabinet du comte de Cossé, sous le titre: Des travailleurs qui ouvrent un chemin dans une montagne.
H. 32, L. 25.
--Juge reconduit chez lui aux flambeaux.
Juge assis dans un fauteuil auquel on présente de petits chiens.
Dessins au bistre gouachés de blanc, l'un a été mis au carreau.
Deux scènes de l'illustration des «Plaideurs» de Racine, pour une édition de Didot.
H. 11, L. 8.
TOUZÉ. Dessinateur minutieux appliqué, un peu parent de Duplessis-Bertaux, et dont le crayon, comme le sien, va naturellement à la caricature. Je me trouve posséder par hasard tous ses dessins qui ont eu l'honneur de la gravure depuis son «Charlatan» et son «Conducteur d'ours» acquis il y a bien des années à une petite vente de l'hôtel des Jeûneurs, jusqu'à son dessin de «Zemire et Azor», trouvé, pendant l'armistice du siège, chez un coiffeur de la banlieue, presque démoli par les obus.
--Sur le quai de l'École, dans la foule des badauds, un sauvage arrachant avec un sabre, du haut de sa voiture, une dent à un patient monté sur un escabeau.
Dessin sur papier jaunâtre, au crayon noir, rehaussé de blanc.
Gravé par Miger, sous le titre: LE CHARLATAN.
H. 21, L. 26.
--Escorté de musiciens en carrosse, un homme marchant dans la foule de la rue, et tenant en laisse un ours, sur lequel sont deux singes.
Dessin à la pierre d'Italie, rehaussé de blanc sur papier jaunâtre.
Gravé par Miger, sous le titre: LE CONDUCTEUR D'OURS.
H. 21, L. 26.
--Dans un palais de théâtre au fond duquel un transparent laisse voir un sultan, au milieu de son harem, à droite un acteur à l'apparence d'un homme-bête, à gauche une actrice chantant.
Dessin sur papier jaunâtre à la pierre d'Italie, rehaussé de blanc.
Gravé par Voyez le jeune, sous le titre du: TABLEAU MAGIQUE DE ZÉMIRE ET AZOR.
H. 38, L. 32.
--Contre un pilier des Halles, un petit bout d'homme ridicule, voulant embrasser de force une marchande, pendant qu'un enfant lui verse, par derrière, une bouteille dans sa poche.
Dessin sur papier jaunâtre, à la pierre d'Italie, légèrement lavé de bistre et rehaussé de blanc.
Gravé en réduction par Hémery, sous le titre: LA MARCHANDE D'ŒUFS[36].
H. 45, L. 36.
[36] Malgré la valeur de l'attribution, je serais disposé à voir dans ce dessin, d'un faire plus large que ses dessins ordinaires, une composition de Baudouin, l'officier aux gardes françaises, dont il portait au dos la signature. Il n'est pas sans exemple que des dessins d'amateurs aient été gravés sous d'autres noms que les leurs.
TRÉMOLLIÈRES (Pierre-Charles). Un élève de Jean Baptiste Vanloo, qui dans un dessin, non sans force et sans puissance, a encore exagéré l'engorgement des amours de Boucher, qu'on voit chez lui, tout pantalonnés de graisse, en leurs chairs renflées. En dehors de quelques rares têtes d'études pastellées, il a un seul et unique procédé de dessin: des lavis au crayon noir sur papier bleu, lavés d'un vilain bistre jaune, avec de larges hachures au pinceau.
--Groupe de trois amours, dont l'un entoure de ses bras un coq qui chante.
Croquis au crayon noir, lavé de bistre et rehaussé de blanc sur papier bleu.
Dessin ovale d'un panneau de lambris.
H. 26, L. 20.
--Fillette regardant un petit garçon, qui dort, le ventre à l'air, sur le départ d'une rampe de parc.
Croquis au crayon noir, lavé de bistre et rehaussé de blanc sur papier bleu.
Dessin pour un panneau de lambris,
H. 27, L. 22.
TRINQUESSE (Louis). Un crayonneur à la sanguine, qui a laissé un certain nombre d'études de femmes, saisies d'après nature dans leur ajustement et leur accommodement du jour, et qui trouve ou surprend parfois de jolis mouvements, mais dont les dessins sont gâtés par la sécheresse académique, les hachures sérieuses qu'il introduit dans ses croquis de la mode et des fanfioles de la toilette. Les deux premiers dessins viennent d'une suite de 24 études, où, sur l'une d'elles, il y avait écrit, de la main du peintre, qu'elles avaient été faites en 1773, d'après une Madame de Framery.
--Étude de femme en pied, un chapeau à plumes sur la tête, assise dans une bergère près d'une servante où est posé un pot à l'eau.
Sanguine.
Signé à la plume: Trinquesse f.
H. 39, L. 24.
--Femme en robe habillée, couchée tout de son long sur une chaise longue. Sa tête est appuyée sur une main, l'autre tient un bouquet dans le creux de sa jupe.
Sanguine.
Signé à la plume: Trinquesse f.
H. 25, L. 37.
--Femme assise de côté dans un fauteuil, les pieds étendus sur un tabouret.
Sanguine.
H. 34, L. 27.
--Femme assise sur une chaise, une main tenant une plume, appuyée sur une table à côté d'elle.
Sanguine.
H. 32, L. 22.
--Femme assise de côté sur une table, une jambe pendante, un pied posé à terre.
Sanguine.
H. 34, L. 27.
TROY (Jean-François de). Des dessins, dont l'authentification est difficile, et dont il faudrait, pour avoir la certitude complète de l'authenticité, trouver quelque première idée des tableaux gravés du peintre, ou des tableaux exécutés en tapisserie aux Gobelins, comme la série d'Esther. Celui-ci a pour lui le faire gras du dessinateur, l'espèce d'orientalisme de ses compositions, imaginé avec des têtes de juifs des ghetto italiens, l'attribution d'une écriture du temps sur la vieille monture, et la mention de son biographe, que de Troy a peint une «Femme adultère» pour le cardinal de Tencin.
--Au milieu des pharisiens, la femme adultère en larmes, auprès de laquelle, Jésus-Christ penché à terre, écrit de son doigt sur le sol: «Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre.»
Dessin à la pierre noire.
Portant la marque G. P. entre-croisés.
H. 38, L. 28.
VANLOO (Carle). C'est en quelque sorte le dessinateur officiel de l'école française de son temps. Algarotti le proclame le créateur d'un nouveau mode de dessin, par la substitution à l'estompage italien, de l'égrenage du crayon, relevé de traits de force: une façon de faire revivre, dans un mol enveloppement, les hachures entre-croisées des vieux maîtres. Mais, indépendamment du procédé, il est accordé, surtout à Vanloo, par les salonniers, le grand style du dessin. Enfin, pour tout dire, l'académie à la sanguine, que l'élève-peintre copie dans le tableau du «Dessinateur» de Chardin, est une académie de Vanloo. Il y a bien à rabattre sur cet engouement des contemporains, et de Mme de Pompadour. Vanloo n'a pas le dessin personnel, n'a pas le dessin franchement de son époque, de sa patrie: son dessin est un compromis bâtard entre le dessin italien et le dessin français. Toutefois ses dessins méritent de trouver une place assez large dans une collection du XVIIIe siècle, dont il est un des représentants attitrés. Puis dans les dessins décrits ici, il se trouve une série où l'artiste a été sauvé de la convention, et forcé pour ainsi dire d'être français par l'étude rigoureuse de la nature. Ce sont les dessins faisant partie de ce lot mentionné dans son catalogue[37], où il avait représenté dans leur intérieur, et en pied, les peintres ses amis et leurs femmes. Et peut-être en étudiant bien les vagues tableaux accrochés à la muraille sur quelques-uns des fonds, arriverai-je, un jour, à découvrir le nom des aimables personnages.
[37] Voici la mention du catalogue de Vanloo donné dans les «Deuils de cour», à la suite de sa biographie: «Plusieurs portraits de la famille et des amis de C. Vanloo, entre autres ceux des dames Vanloo, etc., des MM. Somis, Trémollières, Boucher, Dandré-Bardon, etc.»
--Une femme assise, en déshabillé Pompadour, un bonnet papillon sur une coiffure basse, une cravate en chenille au cou, une échelle de rubans au corsage, des engageantes à la saignée, tenant de sa main droite, posée sur ses genoux, un mouchoir, pendant que son bras gauche repose sur un coussin placé sur une table. Quelques personnes croient retrouver dans cette étude le portrait de Mme Vanloo, qui existe dans le grand tableau de la famille des Vanloo.
Dessin à la pierre d'Italie sur papier bleu, rehaussé de blanc avec un léger frottis de sanguine sur le visage et les mains.
Signé: Carle Vanloo 1743.
Porte la marque du chevalier Damery, et provient de la vente de M. Jules Boilly.
H. 44, L. 32
--Un homme, assis de face sur un fauteuil, au dos canné. Il a l'épée au côté et le chapeau sous le bras. Le fond de l'appartement est garni de tableaux.
Dessin sur papier jaunâtre[38] à la pierre d'Italie rehaussé de blanc.
Signé: Carle Vanloo f. 1743.
Vente Lajarriette.
H. 44, L. 32.
[38] Le papier, primitivement bleu, est devenu, à l'exposition du soleil, tout à fait jaune. Il est ainsi un certain nombre de dessins, dont le papier n'est plus du tout de la couleur indiquée dans les premiers catalogues de vente, où ils ont passé.
--Auprès d'un petit bureau, un homme assis de face, tenant de la main gauche sa tabatière, où il vient de prendre une prise. Quelques tableaux accrochés au mur du fond.
Dessin sur papier jaunâtre à la pierre d'Italie, rehaussé de blanc.
H. 39, L. 31.
--Une vieille femme, tricotant au coin d'une cheminée; à sa gauche, une petite table sur laquelle il y a une corbeille à tapisserie, des ciseaux, une pelote. Derrière elle l'angle d'un grand tableau.
Dessin sur papier bleuâtre à la pierre d'Italie, rehaussé de blanc.
Signé à l'encre: Carle Vanloo 1743.
H. 47, L. 33.
--Tête de jeune femme, vue de trois quarts, aux cheveux relevés et noués avec un ruban au sommet de la tête.
Dessin à la sanguine brunâtre, travaillée dans la manière et avec les entre-croisements de hachures des têtes d'études de Greuze.
Provenant de la vente de Norblin père dans laquelle il était catalogué sous le nom de Mlle de Nesle.
H. 43, L. 31.
--Tête de petite fille, de profil, tournée à droite, une collerette au cou, un fil de perle et un ruban bleu s'enroulant dans ses noirs cheveux relevés.
Dessin au crayon noir légèrement pastellé.
Étude pour le tableau gravé par Fessard, sous le titre: LA MUSIQUE, décorant le salon de compagnie de Mme de Pompadour, au château de Bellevue.
H. 25, L. 20.
--Tête de petite fille, de profil, tournée à gauche, un ruban rose courant dans ses cheveux blonds, roulés sur sa tête. Elle a un collier de perles au cou.
Dessin au crayon noir légèrement pastellé.
Étude pour le tableau gravé par Fessard, sous le titre: LA PEINTURE, décorant le salon de compagnie de Mme de Pompadour, au château de Bellevue.
H. 25, L. 20.
--Personnages groupés dans un salon autour d'une femme assise dans un fauteuil.
Dessin à la plume, lavé de bistre.
Première idée du tableau gravé par Beauvarlet, sous le titre: LA CONVERSATION ESPAGNOLE[39].
Provient des ventes Norblin fils et Arozarena.
H. 26, L. 23.
[39] On ignore assez généralement que le tableau de Vanloo a été, pour ainsi dire, reproduit par Beaumarchais, dans la mise en scène, au Théâtre-Français, de la scène IV de l'acte second du «Mariage de Figaro».
VERNET (Joseph). De tranquilles et sérieux dessins, qui ont rompu avec le tapage pittoresque de l'école paysagiste de Boucher: des effets larges, de grandes lumières dormantes, le commencement de l'enveloppement d'un paysage par une atmosphère.
--Vue de la Seine en face le palais Bourbon. Le cours de l'eau est animé par des bateaux, des trains de bois, des batelets remplis de gentilshommes et de dames; au milieu du fleuve est amarrée une frégate.
Dessin à la pierre noire.
Portant une marque inconnue.
H. 22, L. 37.
--Un maçon en train de tailler une pierre près d'un toiseur regardant dans un cahier, sa toise sous le bras.
Dessin à la mine de plomb et à la sanguine.
Étude faite pour les ports de mer, avec des numéros sur les diverses parties du costume du maçon, qui indiquent, en marge, les couleurs pour la peinture à l'huile.
H. 20, L. 15.
VERNET (Carle). Le peintre sportsman, le sec amuseur du Directoire, avec des caricatures qui semblent exécutées au tire-ligne, et où l'esprit est très médiocre et trop souvent scatologique. J'ai là, de Vernet, un important dessin, qui est un vrai dessin de water-closet, et un jour je l'y ferai encadrer.
--Derrière une porte entre-bâillée, un homme accroupi sur une lunette, pendant qu'attend dehors un autre homme très pressé, qui se tortille.
Sépia.
Signé: Carle Vernet.
Gravé par Debucourt, sous le titre: CHACUN SON TOUR.
H. 33, L. 21.
--Un incroyable donnant le bras à une femme, et faisant la rencontre d'une merveilleuse, au chapeau impossible.
Aquarelle sur trait de plume.
Gravé par Darcis, sous le titre: LES MERVEILLEUSES.
H. 28, L. 33.
VINCENT (François-André). Un des premiers déserteurs du goût du XVIIIe siècle, pour arriver à devenir un des médiocres adeptes de l'art raide et mannequiné.
--Caricature ou plutôt, comme l'on disait alors, dans les ateliers, Calotine de Jombert. Il est représenté jouant du violon, en bonnet de coton, de grosses besicles sur le nez.
Sanguine.
On lit au dos du dessin: Jombert (Charles-Pierre), fils de Charles-Antoine Jombert, éditeur de beaucoup d'ouvrages sur les mathématiques et l'art militaire, est entré dans l'école de Durameau, sous les auspices de M. Cochin, et a gagné le grand prix de peinture avec éclat sur la punition de Niobé, fille de Tantale et d'Amphion. (Collection de M. Gault de Saint-Germain, n° 200.)
H. 24, L. 17.
--Une tête d'homme, surmontée d'un singe promenant une plume sur du papier.
Dessin à la pierre noire.
Signé: Vincent f. en pleine mer, octobre 1771.
H. 26, L. 17.
WAILLY (Charles). Habile architecte qui a passé de nombreuses années en Russie. Quoiqu'on lui attribue les personnages qui se trouvent dans les paysages de Lantara, on peut affirmer, en dépit de son unique signature sur le dessin catalogué ici, qu'il n'est pas l'auteur des nombreuses figures, où le faire de Leprince est parfaitement reconnaissable.
--Sacre de Catherine II dans la cathédrale de l'Assomption, à Moscou.
Sous la voûte de la basilique, aux lustres gigantesques, entre les immenses piliers peints et historiés, Catherine II est représentée debout, devant un prêtre casqué, tenant ouvert sur sa poitrine un livre ouvert; au bas de l'escalier, où se tient sur chaque marche un héraut, se déroule dans les bas-côtés une foule énorme de vieux dignitaires du clergé russe dans d'amples dalmatiques et de jeunes prêtres coiffés à la catogan et habillés de pelisses aux manches fendues des dolmans.
Lavis à l'encre de Chine.
Signé: C. de Wailly 1776.
H. 48, L. 72.
WATTEAU (Antoine). Le dessinateur, sous les doigts duquel les outils et les matières du dessin semblent des matières et des outils d'une nature et d'une qualité autres que ceux employés par tous les dessinateurs: c'est de la sanguine qui contient de la pourpre, c'est du crayon noir qui a un velouté à nul autre pareil; et cela mélangé de craie, avec la pratique savante et spirituelle de l'artiste, devient, sur du papier chamois, de la chair blonde et rose. Watteau, le grand, l'original, l'inimitable dessinateur de l'école française!
--Académie de femme, assise de profil, tournée à gauche, une jambe croisée sur l'autre, une main posée sur une corbeille.
Dessin aux trois crayons sur papier chamois.
Étude de la figure principale pour la peinture de la salle à manger de Crozat, gravée par Desplaces, sous le titre: LE PRINTEMPS.
H. 32, L. 27.
--Académie d'homme assis, une coupe à la main, vu de trois quarts et tourné à gauche.
Dessin aux trois crayons sur papier chamois.
Étude de la figure principale pour la peinture de la salle à manger de Crozat, gravée par Fessard, sous le titre: L'AUTOMNE.
H. 28, L. 19.
--Un mezzetin dansant, répété quatre fois, de dos, de face, de trois quarts.
Dessin aux trois crayons sur papier chamois.
Les deux silhouettes de gauche ont été gravées dans les FIGURES de différents Caractères, sous les numéros 18 et 102; les quatre figures sont des études pour l'INDIFFÉRENT de la galerie La Caze.
Vente d'Imecourt.
H. 25, L. 37.
--Un mezzetin dansant vu de dos, les bras étendus, la jambe de derrière relevée.
Sanguine sur papier blanc.
Signé: W.[40].
H. 22, L. 15.
[40] Quoiqu'on puisse dire, en thèse générale, que Watteau ne signait jamais ses dessins, il ne faut pas oublier que bon nombre de ses croquis gravés, après sa mort, dans le recueil de ses dessins publiés par M. de Julienne sous le titre de FIGURES de différents Caractères, portent reproduit le W, jeté au bas de ce mezzetin.
--Tête de femme, quatre fois répétée sous différents aspects; au-dessous une tête de paysanne, un masque, une tête d'homme.
Feuille d'études aux trois crayons sur papier chamois.
H. 22, L. 28.
--Deux études d'hommes: l'une d'un pèlerin assis sur une rampe de pierre, une main entr'ouverte sur l'un de ses genoux; l'autre d'un personnage de théâtre, de profil, tourné à gauche et dans la pose de quelqu'un qui se penche pour ramasser quelque chose à terre.
Sanguine sur papier blanc.
Vente d'Aigremont.
H. 18, L. 20.
--Une femme, vue de profil, tournée à droite. Habillée du petit manteau volant affectionné par le Maître, elle est assise sur une chaise de bois, tenant à la main un éventail.
Sanguine.
H. 16, L. 16.
--Cinq études de mains de femmes; une a l'air de serrer le bois d'un arc, l'autre s'appuie sur la pomme d'une canne.
Dessin à la sanguine et à la mine de plomb.
Provient des collections Saint et Desperret.
H. 21, L. 15.
--Paysage, où deux femmes sont assises au bord d'une rivière, et où un homme pousse devant lui une brouette.
Dessin à la sanguine rehaussé de blanc sur papier chamois.
Gravé dans les FIGURES de différents Caractères, par Boucher, sous le n° 146.
H. 19, L. 30.
--Arabesque, où se voit à droite une nymphe surprise par un satyre, à gauche une nymphe couchée, entourée de faunins.
Sanguine.
Gravé par Huquier, sous le titre: LE BERCEAU.
H. 40, L. 27.
--Arabesque, où sous un berceau de treillage, une statue de déesse reçoit l'adoration de gens agenouillés.
Sanguine.
Gravé par Huquier, sous le titre: LE TEMPLE DE DIANE.
H. 37, L. 27.
--Profil de jeune fille, tourné à droite. Elle a les cheveux relevés et torsadés au sommet de la tête, d'où lui retombe sur la nuque une longue boucle frisée; sur ses épaules est jeté un manteau de lit.
Contre-épreuve d'un dessin aux trois crayons[41].
H. 21, L. 16.
[41] Je ne sais pas pourquoi, aujourd'hui, les contre-épreuves de Watteau ne seraient pas recherchées, comme l'étaient, au siècle dernier, les contre-épreuves de Bouchardon.
--Un vieux remouleur penché sur sa meule, où égoutte l'eau d'un sabot percé.
Contre-épreuve d'un dessin aux trois crayons. L'original est dans la réserve des dessins du Louvre.
Gravé dans les FIGURES de différents Caractères, par Caylus, sous le n° 107.
Vente Valferdin.
H. 32, L. 22.
--Un montreur de la curiosité.
Contre-épreuve d'un dessin au crayon noir et à la sanguine.
Un dessin analogue, et qui fait une sorte de frontispice dans les FIGURES de différents Caractères, a été gravé sous le n° 132. Le montreur de la curiosité, au lieu d'être debout, est agenouillé.
H. 31, L. 20.
--Deux études de femmes vues de dos: l'une debout tenant, de l'extrémité des doigts de sa main droite, sa jupe relevée; l'autre assise un bras levé, une jambe allongée sur un tertre. Dans le fond une reprise de la tête de cette dernière.
Contre-épreuve d'un dessin aux trois crayons.
Vente Peltier.
H. 23, L. 30.
WATTEAU dit Watteau de Lille, le père (Louis). Peintre et dessinateur qui n'a rien de son illustre ascendant, mais qui, en cette Flandre toujours piétinée par ces troupes inspiratrices des premiers tableaux d'Antoine Watteau, y trouva des motifs de vives et colorées croquades du soldat en ivresse et en joie.
--Sous des arbres, un grenadier, une femme toute débraillée sur les genoux, trinquant avec un autre grenadier ayant sur sa cuisse la tête d'une femme ivre, couchée à terre.
Dessin sur papier gris à la pierre noire, mélangée de sanguine brune avec rehauts de craie.
Au dos du dessin la signature qui était dans la marge: Wattaux.
Gravé par Beurlier, sous le titre: RIBOTTE DE GRENADIERS.
Vente Tondu.
H. 24, L. 29.
WATTEAU le fils (François-Louis-Joseph). Le peintre de très charmants tableaux, le dessinateur de modes, qui, dans une toilette de femme, a apporté une espèce de style grandiose, et qui en cette collection d'Esnauts et Rapilly, au milieu des Leclerc et des Desrais, étonne par l'ampleur de ses étoffements superbes[42].
[42] M. Renouvier attribue au père les dessins de mode du fils.
--Une femme, à mi-corps, arrangeant les plumes d'un chapeau posé sur ses genoux, pendant qu'une fille de chambre lui attife les cheveux.
Dessin sur papier gris à la pierre noire estompée, rehaussée de craie[43].
H. 29, L. 25.
[43] Il signe rarement; cependant j'ai vu, sur un dessin qui m'a échappé, et semblable à celui-ci, la signature: Watt.
WEYLER (Jean-Baptiste). Miniaturiste pastelliste, émailleur, auteur du bel émail du comte d'Angeviller, possédé par le Louvre.
--Une tête de femme vue de trois quarts, tournée à droite avec le regard à gauche; elle a dans ses cheveux en désordre, un ruban bleu.
Dessin légèrement pastellé[44].
Signé: Weyler 1790.
H. 17, L. 13.
[44] Le pastel était le procédé préparatoire de Weyler, et le Salon de 1805 annonçait que Mme Kugler, élève de Weyler, possédait la collection d'ébauches au pastel de son maître.
WILLE (Jean-Georges). De pauvres dessins lavés d'eaux tristes et sans lumière.
--Vue de Paris prise du bas du rempart de l'Arsenal. On voit l'île Louviers couverte de piles de bois, le chevet de Notre-Dame, le pont de la Tournelle, le fort de la Tournelle et la porte Saint-Bernard. Au premier plan, un homme qui porte sur son épaule une épave de la Seine.
Lavis à l'encre de Chine.
Signé sur un mur: J. G. Wille 1762.
C'est le dessin, dont Wille parle dans ses Mémoires: «(May 1762.) Le 19, je me levai de grand matin et je courus dessiner un paysage, tout seul, derrière l'Arsenal. A onze heures j'étais de retour.»
H. 23, L. 34.
WILLE fils (Alexandre). Un dessinateur à l'éducation d'art toute française, mais qui se ressentira, toute sa vie, de son origine allemande, en ce Paris dont l'art est fait surtout d'esprit.
--Une page de griffonnis, au milieu de laquelle se voient cinq têtes de femmes; au-dessous une étude d'amour couché, une tête de chien, etc.
Plume relevée d'aquarelle dans les figures de femmes.
Signé: P. A. Wille filius inv. et del. 1768.
Vente Chanlaire.
H. 24, L. 22.
--Femme, en caraco à capuchon, en jupe verte avec une garniture à dessous rose; elle tient dans la main une lettre à l'adresse du peintre.
Encre de Chine, lavée d'aquarelle.
Dessin gravé par Louise Gaillard, dans une série de costumes de femmes, sous le titre: LA MYSTÉRIEUSE.
H. 24, L. 16.
--Une femme du peuple prenant aux cheveux un homme, qui frappe, à coups de bâton, un homme terrassé.
Aquarelle sur trait de plume.
Signé: P. A. Wille filius del. 1773.
H. 22, L. 18.
--Une jeune fille de la campagne assise, et tenant une plume dans sa main, tombée le long de son corps.
Dessin à la pierre noire.
Signé: P. A. Wille filius 1773.
Gravé en fac-similé dans l'Œuvre de Demarteau.
H. 30, L. 21.
--Dans une chambre, assise près d'une toilette, derrière laquelle est debout son mari, une femme examine un bonnet de nouveau-né que lui présente une lingère.
Sanguine.
Signé: P. A. Wille filius inv. del. 1767.
Ce grand dessin, d'un travail très fini, a été gravé sous un titre que je ne retrouve plus.
H. 31, L. 26.
WINKELES. Un Hollandais qui fit deux voyages en France; un à la fin du XVIIIe siècle, un autre à la fin du Directoire, et qui a laissé, sur le Paris de la fin du siècle, des vues historiques d'un grand intérêt, et animées de petits personnages qui sont mieux que des figures de dessinateur de monuments.
--Vue de l'entrée des Tuileries au Pont-Tournant, et de la loge-restaurant du Suisse du jardin. Nombreuses figures de promeneurs, de gentilshommes, de dames, d'abbés. A droite, un gardien en livrée dormant assis sur une chaise.
Lavis à l'encre de Chine.
H. 17, L. 23.
--Vue du château de Madrid au bois de Boulogne tel qu'il existait encore en 1802. Devant le château passe un wiski, attelé en arbalète de six chevaux, et au premier plan, un homme traîne un tonneau d'eau.
Aquarelle.
Au revers du dessin est écrit, de la main du dessinateur: Le château de Madrid au bois de Boulogne. Winkeles fils del. 1802.
H. 16, L. 23.
GRAND SALON
Ici, c'est le petit garde-meuble des plus heureuses trouvailles de ma jeunesse. Au mur sont accrochés les dessins supérieurs de la collection; une tapisserie de «Vénus aux forges de Vulcain» recouvre le plafond; au-dessous, le plus somptueux meuble de Beauvais que j'aie encore vu, étale ses dix larges fauteuils et son ample canapé; un secrétaire et une commode de cette précieuse marqueterie qui porte le nom de Marie-Antoinette, emplissent deux panneaux; dans les angles, sur des gaines de Boule, deux longs vases en biscuit, pâte tendre de Sèvres, de ceux que pourrait désirer une Impératrice pour y mettre des roseaux, jettent leur mate blancheur dans l'ombre; au milieu du salon se dresse un bronze à cire perdue, une vasque qui est une des grandioses et originales fontes du Japon; enfin dans la lumière d'une glace sans tain laissant apercevoir un grand mur fleuri, dans toutes les saisons, de plantes grimpantes, se voit une garniture de cheminée composée d'une statuette et de deux vases en terre cuite de Clodion.
Le charmeur que ce Clodion avec son art de sculpteur pour les appartements, avec cet art où personne n'a su apporter comme lui la séduction du croquis de l'esquisse, d'une première pensée, selon l'expression des anciens vignettistes, d'une chose, en un mot, qui n'a rien de la lourdeur de la glaise dans laquelle elle est faite, et qui est toute improvisation et tout esprit;--le seul artiste qui ait modelé les grâces menues et grassouillettes du corps de la femme du XVIIIe siècle, avec un rien de réminiscence antique.
La statuette de la cheminée représente une petite nymphe nue, assise à terre, les jambes à demi repliées sous elle, et tenant de la main droite un pavot qu'elle regarde distraitement, pendant qu'elle est appuyée de la main gauche sur une faucille et une gerbe de blé. Cette allégorie de l'Été a le mérite grand, d'être une des études les plus nature, qu'ait produites Clodion, les plus affranchies de sa manière et des rondeurs sans ressentiment qu'il eut en ses derniers temps: c'est tout bonnement son modèle, une jeune fille un peu grêle, aux longues cuisses, aux jambes maigriottes, rendue avec le joli de son faire, dans sa grâce longuette. En cette figurine, le modelage des parties molles, du ventre avec ce nombril circonflexe où Clodion met sa signature, a quelque chose d'une caresse, et il est, ce jeune ventre, palpitant dans une souple élasticité de chair.
Les deux vases sont des vases de cette forme Médicis adoptée par le sculpteur, avec les deux têtes de bouc d'habitude sur le renflement inférieur. Sur l'un, des enfants nus courent autour de la surface ronde en de petits chariots à l'antique, sur l'autre des enfants se chauffent à des feux de sarments, le plus jeune d'entre eux encapuchonné à la façon du vieil Hiver. Un travail des plus habiles avec ces figures de premier plan saillantes presque en ronde-bosse, avec ces figures et ces petites académies charnues de second plan, dont la sculpture semble indiquée d'un trait tracé par une allumette dans de la terre molle.
Mais pour que le catalogue des terres cuites de Clodion et de son école soit bien complet, disons encore un mot d'un petit buste de femme connu dans le commerce, et dont le bronze orne les pendules modernes de cabinet en marbre noir. Il s'agit de la tête de femme, aux cheveux dénoués dans lesquels court un tortil de pampre, à l'ovale tout mignon, aux yeux dont la volupté moqueuse est faite de deux pupilles, de deux petits trous enlevés d'un preste ébauchoir, au nez friand, mutin, gamin, coquin, à la petite bouche rieuse,--de cette figure qui n'est qu'une ironique gaieté et semble animée d'une pointe de champagne: la physionomie de la soupeuse du temps, sous un accommodage de bacchante. Une terre cuite de Marin, à ce jeune moment de son talent, où il est bien difficile de le distinguer de Clodion.
Ces Clodion de la cheminée, je les ai, oui, mais, hélas! je pourrai dire dans un soupir, tout comme la vieille maréchale de Noailles: «Si vous saviez les bons coups que j'ai manqués!» Je me rappelle avoir laissé échapper en 1856, rue Bonaparte, pour une bien petite somme, un bas-relief, une étude de femme tordant ses cheveux mouillés, une sculpture où deux petits seins et un genou seuls venaient en avant des formes fuyantes, du modelage effacé du reste du corps, comme lointain dans la terre rose. C'était à la fois la plus charmante et la plus sérieuse représentation d'un jeune corps féminin, dont la beauté des formes, à demi éclose, semble encore en bouton. Toutefois ce n'est pas mon regret le plus énorme.
Je sortais du collège. J'avais 1,200 francs pour m'habiller et le reste. L'objet d'art de 50 francs était pour moi la commode d'un million pour M. de Rothschild. Dans ce temps, j'entrais un jour par hasard à l'hôtel de la rue des Jeûneurs. On venait de mettre, sur la table de vente, une grosse chose ronde, sur laquelle j'apercevais, en m'approchant, d'un côté, une Renommée sonnant de la trompette, de l'autre, un Éole aux joues gonflées, et au-dessous de la Renommée et de l'Éole, autour de la sphère, des amours, des amours, des amours, dans toutes les poses, dans toutes les suspensions, dans tous les renversements, dans toutes les dégringolades, montrant leurs petits culs nus et leurs dos ailés: des amours en train de tendre le filet autour d'une montgolfière, sous laquelle d'autres amours entretenaient un feu de gerbes de paille. C'est le plus extraordinaire Clodion que j'aie rencontré, un ouvrage où le sculpteur prodigue de son talent, a, sans compter, laissé tomber de son ébauchoir tout un peuple d'enfants. La terre cuite était à 200 francs: je la poussai, avec les émotions d'un homme qui ne sait pas comment il payera, à 500 francs. Il y eut une timide enchère, et j'eus la perception qu'à 520 francs la terre cuite était à moi; mais, que voulez-vous? l'acheteur d'objets d'art à 50 francs prit peur et se détourna du clignement d'œil de Jean. Cette terre cuite, je la retrouvai à l'Exposition de 1867: elle appartenait à M. Beurdeley qui, disait-on, en demandait 25,000 francs. Au jour d'aujourd'hui, ce n'est pas cher.
Aux Clodion du grand salon sont mêlées quelque autres terres cuites. C'est d'un sculpteur français, héritier du talent et presque de la facture de Flamand, la statuette d'un enfant nu, mordant dans une pomme: un enfant gras de cette puissante graisse qui fait des plis sur un corps, ainsi qu'un vêtement trop large, un enfant à la tête dont on sent l'ossature encore molle et pétrissable, au front bossué, aux orbites profondes et comme fluides, à la bouche d'un Triton qui souffle dans une conque entre deux rondes joues renflées. Et c'est encore de Caffieri, la maquette du buste de Piron. Un fier travail et un dégrossissement de la glaise à rudes coups d'ébauchoir, que cette maquette, où en dépit d'une perruque à l'état de copeaux et d'un menton qui n'est encore qu'une boulette de sculpteur, il y a une vie si spirituelle sous la broussaille des sourcils du Bourguignon, et presque des paroles dans la bouche entr'ouverte par une découpure si parlante.
Les gouaches et les terres cuites du XVIIIe siècle,--un moment j'eus l'idée de faire ma collection uniquement de cela,--ce sont des choses tellement plaisantes à l'œil, tellement bavardes pour la rêvasserie de l'amateur, tellement chatouillantes pour un goût délicat! N'est-ce point du souffle de peinture, du modelage de rêve, enfin du joli presque immatériel? Et ces gouaches et ces terres cuites, je les eusse voulues, ainsi que le petit nombre que je possède, avec l'accompagnement de lumineuses et tendres tapisseries; car ces gracieux morceaux de peinture et de sculpture peuvent-ils avoir au-dessus d'eux un ciel qui les fasse mieux valoir, qu'un petit coin d'Olympe riant au plafond, dans la trame de soie d'une tapisserie des Gobelins[45]? Et ici, Vénus descend du ciel pour chercher chez Vulcain le bouclier d'Énée. La blonde déesse, au corps rose, dans sa draperie transparente, apparaît au bas de son char, dont une nymphe retient les cygnes cabrés par les faveurs qui leur servent de rênes. Et c'est autour de la déesse, sur la crête des nuages, des jeux d'amours, des battements d'ailes de colombes, des flottements d'étoffes, que domine une grande figure volante de femme, habillée comme d'un brouillard de couleur céleste, et qui effeuille des roses sur la tête de Vénus. Tapisserie sur un fond blanc, avec ces tons rabattus, ces tons gris dont Boucher est l'introducteur, avec cette palette qui n'allait jamais aux grands noirs, aux grands clairs, et exécutée avec la gamme très suffisante de dix à douze tons, tandis qu'il y a telle tapisserie moderne, telle tapisserie-tableau, où la gamme a été à vingt-cinq, à trente tons même[46].
[45] Les marchands baptisent les tapisseries du nom de Beauvais ou Gobelins assez légèrement, et affirment que toute tapisserie dont la trame est de soie, est de Beauvais. Le seul moyen de reconnaître si une tapisserie est de la première ou de la seconde manufacture, est de savoir si la tapisserie est fabriquée à haute ou basse lisse, les Gobelins seuls ayant fabriqué de la haute lisse. Malheureusement il n'y a guère d'autre preuve de la fabrication de la haute et de la basse lisse, que s'il existe un dessin ou une gravure de la tapisserie. Si la tapisserie est à basse lisse, elle est retournée; si elle est à haute lisse elle n'est pas retournée. Cette tapisserie, vendue pour une tapisserie de Beauvais, serait une tapisserie des Gobelins, le hasard ayant fait tomber sous mes yeux le dessin qui était à vendre, il y a une vingtaine d'années, chez Blaisot.
[46] L'aune carrée de tapisserie coûtait autrefois de 1,900 à 2,000, à 2,700 livres; à l'heure présente, elle revient à peu près à 4,400 francs.
Cet Olympe du plafond, devinez avec quel argent il a été payé?--Avec le gain de GERMINIE LACERTEUX. C'est bizarre, n'est-ce pas, cette mythologie de Natoire, achetée chez Wail avec le succès d'un noir roman réaliste! A ce nom de Wail, qui revient sous ma plume, que de souvenirs! Et les heureuses séances passées avec mon frère, en ces grandes pièces obscures, où je vois encore ces deux vieilles, longues, pâles, silencieuses femmes, vous déroulant automatiquement sur des châssis, pendant des heures,--et cela avec de petits rires enfantins, sous leurs éternels bonnets de nuit,--les plus belles tapisseries du monde!
C'est de chez Wail que vient également le meuble de Beauvais du salon, représentant les Fables de La Fontaine d'après Oudry. Ce dossier est le Coq et la Perle, ce siège est le Corbeau voulant imiter l'Aigle. Ici c'est le Renard et la Cigogne, là le Singe et le Chat, et ainsi, en des tableaux de nature de la convention la plus aimable et du plus frais coloris, rondissent et se bombent les imaginations du fabuliste, sur des fauteuils à l'évasement fait pour les grands paniers du siècle. Mais la merveille des merveilles, la voici dans ce canapé, qui offre, pour ainsi dire, le Selectæ des fables du bonhomme, et où un paon superbe étale sa queue ocellée d'azur au milieu de la clarté laiteuse. Et il a pour bordure, ce canapé, la plus resplendissante guirlande de pavots, de tulipes, de narcisses, de pêches, de gros raisins violets du Midi, de grenades pourprées entr'ouvertes, de fleurs et de fruits de pays de soleil, qui ressemblent sur la trame brillante et argentine, à ces brouillements féeriques de couleurs que j'ai vus sur une palette de Diaz, du temps qu'il était peintre de fleurs.
Et dessous et entre ces tapisseries, l'harmonie du mobilier se complète par les deux petits meubles de marqueterie en mosaïque avec les suaves nuances des bois et le bronze doré des baguettes à feuilles de laurier, des poignées, des chutes de fleurs sur le ressaut des sabots, des petites couronnes de roses suspendues à des glands sur l'aplatissement des angles coupés. Le fond du secrétaire et de la commode est de bois d'amarante; sur ce fond, dans des filets pareils à de l'écaille, sont encadrés trois médaillons de bois olive satiné, où figurent un tambour de basque sur un livre de musique ouvert, un chapeau de bergère parmi des instruments de jardinage, une sphère au milieu d'attributs de peinture. Cela fait en placage avec des bois jaunes à la couleur de l'ambre, des bois verts à la couleur de l'angélique, et qui brillent dans le vernissage et le poli des surfaces au centre de beaux reflets mordorés. Ils sont semblables, ces deux petits meubles, au mobilier garnissant la chambre de la Reine à Versailles dont j'ai donné la description d'après l'inventaire des 28 et 30 brumaire et 3 frimaire de l'an deuxième de la République une et indivisible, fait en présence des représentants du peuple Auguis et Treilhard.
Quelques porcelaines de choix sont posées sur la tablette de marbre blanc de ces meubles. Un broc de Sèvres en bleu turquoise, sur lequel se détache en relief une branche de pêcher aux fleurettes blanc et or, est un curieux spécimen de l'imitation de la porcelaine de Chine au XVIIIe siècle, par la manufacture de Mme de Pompadour. Une aiguière de Saxe, au fond jaune, aux cartouches de fleurs, achetée il y a bien des années chez Lazare à Marseille, semble une porcelaine faite par la manufacture de Dresde pour le harem de Constantinople. Les fleurs sont de la plus grande finesse dans leur large fouettage. Il y a des œillets, des tulipes, des pavots peints avec ce bonheur que le Saxe a toujours rencontré dans la représentation des fleurs frisottées, recroquevillées, échevelées et diaprées de tons nués,--ne réussissant que très incomplètement la rose, qu'il dessine lourde et qu'il violace trop. Puis c'est avant tout de cette peinture particulière à la porcelaine que n'a jamais pu apprendre Sèvres, de cette peinture différente de la peinture faite pour le papier et pour la toile, et dont le charme, l'intérêt, la valeur sont d'être autres. Je ne parlerai plus que de deux rares pièces, de deux pots de blanc de Saint-Cloud avec un décor en relief de soleils épanouis dans le genre des compositions de Pillement, et dont le grand T qui est sous le St C. indique qu'ils ont été fabriqués sous la direction de Tron de 1730 à 1762. Ces deux boîtes à thé montées en vermeil étaient dans une caisse à la serrure fleurdelisée, où se trouvent encore, pour le thé noir, une petite cuiller blanche de porcelaine de Saint-Cloud, pour le thé vert, une petite cuiller en porcelaine verte de Chine, à tête de coq.
Parmi tous ces objets du XVIIIe siècle, dans tout ce joli, j'ai estimé bon qu'un important morceau de l'art de l'Extrême-Orient apportât, comme contraste, son originalité et sa force. Et au milieu du salon sur un trépied, figurant les vagues en colère de la mer, s'élève un vase de bronze, haut d'un mètre, un vase pansu se terminant en forme d'une margelle de bassin. Sur la panse, sillonnée de flots, se détache, en plein relief, un dragon cornu, aux excroissances de chair en langues de flamme, aux ergots de coq, le Tats-maki, le dragon des typhons, dont le corps tordu et contorsionné de serpent apparaît par places, au-dessus des ondes rigides. Rien de plus terriblement vivant par l'artifice de l'art, que ce monstre fabuleux dans ce bronze qui semble de cire noircie, et qui est beau de la plus sombre patine, et qui est sonore, ainsi qu'un métal de cloche plein d'argent. Un bronze pour lequel j'ai donné 2,000 francs, en un temps où la japonaiserie n'était point encore à la mode.
Et nous dirons adieu au grand salon, mais non sans nous être arrêtés un moment devant les deux vases de biscuit de Sèvres, qui ne sont pas seulement un tour de force de porcelainier, mais les plus parfaits types de l'alliance gracieuse,--d'une alliance à la Fragonard entre le XVIIIe siècle et l'antique. Les anses sont formées de deux têtes de satyres; en haut, au-dessous des oves de la gorge, un nœud de ruban se tuyaute, et sous le nœud s'allonge un médaillon ovale, d'où se détache un bouquet de roses, qu'entoure des deux côtés, descendant de la barbe des satyres, une guirlande de groseilles, de cerises, de noisettes, de châtaignes aux piquants, qui piquent--des fruits modelés par une main de céramiste, cuits dans un four de potier, et qui ont l'air de vrais fruits, ramassés dans le lit d'une source pétrifiante.
ESCALIER
En sortant du grand salon, vous rentrez dans le vestibule, où une baie, drapée d'une verdure, laisse voir la cage de l'escalier enjuponnée d'une grosse toile maïs à bordure d'imitation persane.
La pomme de cristal du départ, dont mon prédécesseur était très fier, a été remplacée par une grue en bronze, au redressement inquiet et colère de la tête, et l'on monte entre des murs couverts de dessins du XVIIIe siècle, de foukousas, de kakemonos, de plats grands comme des boucliers, et dont l'un, de la fabrique d'Iwari, montre, sous un beau coloriage barbare, une monstrueuse carpe remontant une cascade. Je trouve que l'escalier dans un logis se prête admirablement à la galerie, et que les objets qui y sont accrochés, on les regarde mieux que partout ailleurs: il y a, tous les jours, quand vous êtes seul, dans la montée ou la descente des marches, des repos paresseux, des accoudements sur la rampe, qui donnent tout votre regard à telle sanguine, à telle porcelaine, à laquelle vous ne feriez pas attention, si elle était perpétuellement sous vos yeux.
Au centre de toutes les images de l'escalier, une gravure, la seule dans la maison qui ait les honneurs de l'encadrement, invite l'amateur de l'art français à monter. Cette gravure est l'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE, un état d'eau-forte introuvable, de la grande planche du graveur Tardieu, d'après le Watteau de Berlin, une épreuve peut-être unique, que je me rappelle avoir payée 8 francs, il y a de cela, c'est vrai, une trentaine d'années.
L'escalier débouche, au premier, sur un palier, semblable à une grande alcôve tendue de ce jaune un peu rouillé d'une toile qui n'a pas encore passé à la lessive, et qui fait un fond doux clair et chaud aux vives couleurs des choses orientales. Sur des portoirs-encoignures s'étagent des vases de Sazuma, autour desquels court un concert avec de petits tambourinaires rappelant les chanteurs au lutrin de Lucca della Robbia, des cornets de Kaga où un Olympe japonais a pour cadre une étourdissante envolée d'oisillons, des bouteilles de Fizen, aux fleurs rouges et bleues en relief, des poteries d'Owari, de Kutani, et ces faïences se mêlent à des panneaux décoratifs pendus comme des tableaux: ces panneaux dans la composition desquels les Japonais sont passés maîtres, et où, sur les bois les plus heureusement ou les plus étrangement veinés, se rencontrent des fleurs en faïence, des feuilles en ivoire colorié, des rochers de jade, des oiseaux de nacre, des bestiaux en pierre dure, des soleils de corail, un assemblage de matières qui, sous la main d'un Européen, serait horrible, et que les artistes de l'Extrême-Orient savent rendre harmonieux dans un sertissage de grands orfèvres coloristes.
Sous ces tableaux bas-reliefs, entre deux portes, est un petit meuble en forme de coffre, aux panneaux de laque rouge, dans lesquels sont incrustées une branche de pivoine fleurie, une branche de pêcher en fleurs, toutes deux en porcelaine blanche et bleue: le meuble qui contient la collection des albums japonais.
Là sont ces livres d'images ensoleillées, dans lesquels, par les jours gris de notre triste hiver, par les incléments et sales ciels, nous faisions chercher au peintre Coriolis, ou plutôt nous cherchions nous-mêmes, un peu de la lumière riante de l'Empire, appelé l'Empire du LEVER DU SOLEIL. Et voici ces albums japonais de tout format, aux couvertures de papier de toutes les nuances, et gaufrés, et sablés d'or, et lardés de petits carrés d'argent, et reliés d'un fil de soie courant extérieurement sur le dos du mince volume, avec, sur un des plats, une bande longitudinale, où il y a comme de petites sangsues de couleur.
Ces albums ouverts et parcourus de l'œil, de la première ou plus rationnellement de la dernière à la première page, il vous apparaît, baignée des méandres azurés des mers, des fleuves, des rivières, des lacs, une terre, aux rivages semés d'écueils baroques, contre le granit rose desquels brise éternellement le Pacifique; des plages fourmillantes de vendeurs et de vendeuses de coquillages et de choux de mer, qui courent après des pieuvres leur échappant; des villages formés d'une seule rue, contournant une anse dormante de leurs toits, surmontés, aux deux extrémités, de poissons porte-bonheur sculptés; des rizières inondées, où dans les lignes flottantes de l'eau, les brindilles lointaines semblent des croches sur un papier de musique réglé; des campagnes couvertes d'une herbe vivace, de la hauteur d'un homme, toute verte d'un côté, toute blanche de l'autre; des villes coupées de ponts bombés, s'élevant sur une forêt de madriers rouges; des jardins de plaisir, sillonnés de ruisselets tournoyant à l'entour de plantations d'iris et de roseaux; des intérieurs dont le lisse bois vernissé enferme comme la clarté humidement rayonnante de nos écoles de natation,--cette terre enfin composée de trois mille huit cents îles ou rochers: le Japon.
Et dans ce pays, toute une vie qui paraît remplie, amusée, rendue doucement rêveuse par le voisinage amoureux et la contemplation de l'eau. Ce ne sont sur ces pages que femmes regardant l'eau, ici accoudées sur la toiture d'une cabine, là soulevées sur la pointe des pieds en haut d'une estacade, la main au-dessus des yeux; et partout sur les balcons, auprès des lanternes posées sur un pied, et tout en buvant de petites tasses de thé, ces femmes ont l'œil et l'attention à l'eau qui coule. On en voit de ces femmes qui, dans le matin qui s'éveille, au bord d'une rivière, attachent de petits morceaux de papier, couverts d'aimables pensées, à la patte de grues qu'elles mettent en liberté; on en voit qui, dans la nuit, blêmes apparitions, une flûte aux lèvres, une robe noire comme le ciel aux épaules, glissent sur une barque silencieuse.
Le doux spectacle que celui de cette eau transparente et de ce qu'elle met avec ses vaporisations de magique au ciel, à l'heure où le soleil se couche. Il y a au Japon des ciels absolument roses, et que le baron Hübner n'a vus que là, des ciels pourpre où les oiseaux ont l'air de voler dans du sang, des ciels jaune d'or se dégradant en merveilleuses teintes nankin au-dessus du blanc des lagunes, de l'outremer intense de la mer, des tortils bruns des cryptomerias de premier plan! Il y a des crépuscules gorge de pigeon, et des nuits gris-perle. Et ces ciels invraisemblables éclairent des arbres et des arbustes dont les fleurs précèdent les feuilles, et en sont un moment la verdure fleurie. Une floraison toute gaie, toute claire, toute pimpante: des arbres blancs, des arbres roses, dans lesquels les aquarellistes japonais n'introduisent même pas les obscurantes ombres de l'Occident, et qui se détachent dans les albums sur le soleil couchant comme sur une feuille d'or, ou qui, le soleil couché, au-dessus des balcons sur lesquels leurs rameaux pendent, étoilent la nuit noire de véritables étoiles.
L'eau est la passion du pays, si bien qu'à Kioto, où un ruisseau est tout le fleuve que surplombe la perspective de ponts gigantesques à dos d'âne, les riverains établissent des barrages, qui leur permettent d'avoir à peu près, pour le soir, une nappe d'eau qu'ils parsèment d'espèces de tables flottantes, sur lesquelles deux feuilles d'un album nous montrent la population soupant, les jambes pendantes, et heureuse de cette rivière improvisée qui les mouille. Car, là-bas, la nuit c'est la joie de l'eau. Les fleuves, les rivières des villes se couvrent de djonques, de yané-funé, longues barques plates aux bandes de cuivre, aux paravents à coulisses, de bateaux de fleurs chargés de danseuses et de joueuses de guitare, de gondoles d'amour vénal, illuminées de lanternes; et l'encombrement est tel, que les bateliers nus, armés de longues perches vertes, ont peine à avancer dans la presse des embarcations. Et sous le ciel déchiré d'artifices, les ponts sont couverts d'une foule à les faire crouler.
Et de la mer, et des fleuves, et des rivières, les images vous mènent à la Montagne sainte.
Une série de trois albums nous représente l'ascension du Fusi-yama en cent cinquante planches, montrant le cratère éteint, sous un aspect différent à chaque représentation. D'abord des rizières, des bois de roseaux et des eaux tranquilles de lacs, bientôt des rochers, des cèdres gigantesques qu'abattent des bûcherons, suspendus par des cordes dans l'air, un sentier pierreux que gravit une population vêtue de blanc, aux chapeaux de jonc, aux grands bâtons, aux clochettes, et où s'engage péniblement une escorte, que dominent, sur leurs mules, deux femmes de la cour dont la longue chevelure leur bat le dos. Puis des altitudes, où la pluie raie le ciel et le paysage noyé, où se déchaînent sous la montagne toute blanche, de noirs orages balafrés d'éclairs, où des tourmentes de neige enferment, dans des anfractuosités de roche, des gens qu'on y voit blottis comme des bêtes. Enfin, le pic, en sa candeur immaculée, dans le beau temps. Et à chaque étage de cette ascension, des contemplations admiratives, des hommes renversés et se tordant les poignets, en une prosternation, qui est comme un extatisme convulsif de l'amour de la nature[47].
[47] L'illustration de ces trois albums est d'O-kou-sai.
Tout le Japon est présent, vivant dans ces albums.
Voulez-vous une matsouri, une de ces fêtes religieuses de corporations, dans lesquelles, journellement, les charpentiers promènent la statue de leur patron, Daïkokù, un maillet à la main, les pêcheurs la statue de Djesibû, le Neptune japonais. Dans cette grande planche, où marchent en tête deux maîtres des cérémonies portant des cannes de fer surmontées d'un anneau, dont ils frappent la terre, la matsouri processionne avec son attelage de trente hommes à de grosses cordes, tirant le temple monté sur des roues dissimulées dans la boiserie, et sous l'auvent duquel est un petit théâtre ambulant.
Voulez-vous une lutte de sûmo, d'athlètes japonais[48]? Devant vous, dans ces trois planches en couleur, se dresse l'amphithéâtre à deux rangs de gradins, où l'on monte par des échelles, et au milieu de l'arène se dessine, entre quatre poutres auxquelles sont accrochés un cornet de sel et le sabre d'honneur, le ring fait d'un rond de sacs de riz posés à terre, et où luttent et où se poussent les champions surveillés par le juge de camp, son éventail à la main. Tout autour, nus, une ceinture à jupons de franges autour des reins, sont assis, les lutteurs attendant leur tour, des hommes gras et glabres, aux montagnes de muscles, des colosses de 340 livres, une race éléphantiasiaque, une humanité phénomène, amoureuse de la grosseur, qui ne se marie qu'avec des femmes géantes, et pour laquelle il y a une fabrication d'objets usuels gigantesques[49].
[48] Voici l'origine de la lutte et des lutteurs: «Il y avait, sous Sei Nin Ten O,--contemporain de Jésus-Christ,--deux hommes d'une force supérieure, le nommé Tafema-no Kouyéfaya demeurant dans la province de Yamato; et l'autre, nommé Nomi-no Soukoné dans celle d'Idzoumo. Le Daïri les fit venir pour lutter devant lui. Le premier se cassa la jambe et mourut, l'autre fut gratifié d'un petit terrain et d'une pension, et resta dans la capitale. Il fut l'inventeur des poupées de terre glaise et autres bagatelles. Il fut nommé intendant des travaux publics; et cette dignité resta à ses fils, petits-fils et à leurs descendants, dont la famille porta le nom de Taka fara. C'est à cette époque que l'art de lutter a commencé au Japon.»
[49] Les chefs de troupe des lutteurs ont rang d'officiers et portent les deux sabres, signe distinctif de la noblesse japonaise.
Voulez-vous une représentation de ces théâtres qui ouvrent à six heures du matin, de ces théâtres sans actrices, et où l'acteur est doublé d'une ombre, d'un officieux vêtu et capuchonné de noir qui lui tend un tabouret, s'il veut s'asseoir, qui lui éclaire le visage, quand le jour baisse. Des planches éparses des albums divers vont nous donner cette représentation dans tous ses détails. Et d'abord la façade de la grande baraque, couverte d'immenses peintures, figurant les scènes dramatiques de l'ouvrage représenté, et au-dessus d'une cible percée d'une flèche, la logette du guetteur d'incendie. C'est devant les guichets, où se tiennent accroupis les contrôleurs entourés d'une pile de monnaies, une foule, une presse, une poussée d'hommes et de femmes, de samouraï descendant de cheval ou de norimons que les porteurs posent à terre, de traiteurs chargés de déjeuners, de lecteurs hilares du programme. D'autres planches vous font pénétrer dans la salle, le grand quadrilatère en bois rouge. L'orchestre en habits sacerdotaux, mêlé aux acteurs, se tient à gauche, à peu près ainsi que sur leurs chaises se tenaient les seigneurs du temps de Louis XIV sur la scène de la Comédie-Française. En ces représentations qui durent toute la journée, on mange, on boit, on fume, et dans la salle éclatent une gaieté, une joie, un plaisir enfantin, qui se témoignent chez les spectateurs accroupis par des étirements de bras délirants sur les cuisses. Dans des petites loges placées des deux côtés du théâtre, des espèces d'avant-scènes, qui ont l'air de cabines de vaisseau, s'entrevoient, tassées et serrées l'une contre l'autre, les élégantes, les femmes de fonctionnaires se rendant au théâtre incognito. Enfin, d'autres planches, toujours en couleur, nous ouvrent les magasins d'accessoires, les foyers, les loges. On surprend des acteurs repassant leurs rôles, des acteurs accoudés en un coin d'ombre, méditant un effet nouveau, des acteurs répétant une tirade tragique en buvant une tasse de thé, des acteurs se maquillant devant des miroirs de métal posés sur de petits chevalets, des acteurs auxquels le perruquier du théâtre fait des sourcils postiches; et cela dans la dégringolade des domestiques affairés et au milieu du fouillis des perruques, des chaussures, des robes essayées, des sabres de théâtre, des coffres entr'ouverts, des boîtes à rouge, des théières, des chibatchi, des pots de fleurs.
Jusqu'ici ces images nous donnent la campagne, la montagne, la grande route, la rue, la vie extérieure, mais il en est d'autres qui nous introduisent dans l'habitation particulière, nous ouvrent l'intérieur fermé du yashki, nous font pénétrer dans l'intimité de l'existence secrète des femmes et des hommes du pays. Nous voici dans ces maisons dépouillées de leur toit et vues à vol d'oiseau par le dessinateur, qui nous dévoile le labyrinthe de ces appartements de paravents, et nous fait voir ces cuisines sans cheminée, où des femmes remuent le riz dans de grands chaudrons voyageant sur de petits chariots. Nous voici dans ces intérieurs, aux murs glissant sur des rainures mobiles, et dont le mobilier se compose d'un kakemono pendu à la cloison, d'un chêne nain dans un petit pot de fleurs, quelquefois d'un aquarium où nagent des poissons de la Chine à trois queues,--et où, par une porte entre-bâillée, on aperçoit dans le fond le bain qui chauffe, sa vasque carrée, ses seaux en poterie brune ornée d'une grecque. Nous voici dans ces jardins tout pleins des serpentements d'un ruisseau autour d'un toro, d'une lanterne de pierre ventrue, en ces fourrés de pivoines éclatantes, où la sieste des promeneuses confond la flore des robes avec la flore des massifs. Nous voici dans les salles d'apparat, où sur une estrade rouge, des musiciennes, en robe bleue, jouent des choses lentes, que des guesha, des danseuses, miment dramatiquement dans des robes amples, entourées de coryphées qui semblent agiter, derrière leur dos, des ailes de papillon. Nous voici dans les chambres, où des femmes rampent à terre sur des instruments de musique à cordes, s'occupent à peindre des éventails, agenouillées près de petites tables basses où se dressent les pinceaux dans des cornets de faïence de Satzuma, brodent des foukousas, composent, d'après des règles et des traités savants, des bouquets sans faute,--la longue queue de leurs robes voyantes faisant à côté d'elles un petit amoncellement, parmi le fouillis des objets de laque, de bronze, de porcelaine, traînant sur les nattes du parquet, ainsi que des joujoux dans une chambre d'enfant. Nous voici sur ces balcons, s'avançant au-dessus d'une haie d'iris violets et enguirlandés de lanternes rouges, sur ces balcons éternellement peuplés de femmes aux grandes épingles d'écaille piquées dans la chevelure noire, à l'heure où une servante monte par un petit escalier, portant, sur la paume de sa main renversée, le tay[50], le poisson rose, avec les bâtonnets d'ivoire du souper.
[50] Le tay, le sparus aurata ou chrysphrys cristiceps, ce délicat et beau poisson consacré à Yebis, est un mets affectionné par les Japonais, qui se le font apporter sur la table, encore vivant, et déjà coupé en tranches, tranches qui se détachent dans une dernière convulsion, produite par quelques gouttes de vinaigre jetées dans les yeux du poisson. On le sert sur un petit échafaudage de bâtonnets de verre de couleur reposant sur un lit d'algues.
Elles sont habillées, ces femmes, de robes, où les fleurs, toutes vives et toutes réelles en leur relief, ressemblent à de vraies fleurs, attachées sur la soie, au moyen d'épingles. Sur ces robes s'épanouissent des pivoines, s'élancent des roseaux aux feuilles lancéolées, pendent des branches de glycine, des gourdes de coloquintes. Il en est qui sont fleuries de bouquets de chrysanthèmes, d'iris d'eau, de toutes les fleurs des arbres à fleurs[51]. Mais ce n'est pas seulement au règne végétal que le brodeur emprunte le décor de l'habillement de la femme, il ose,--et quelquefois avec un bonheur singulier,--le demander au règne animal. Et il brode des robes où semblent butiner des abeilles, des robes qui simulent le treillis perlé de la toile où se tient l'araignée le matin, des robes semées de sauterelles, des robes pleines d'enroulements de vignes dont les écureuils mangent les raisins, des robes figurant des vaguettes sur lesquelles flottent des canards mandarins, des robes sillonnées de vols de moineaux, d'oies sauvages, de cigognes, des robes où se tordent des dragons dans des ciels d'orage zébrés d'éclairs, des robes sur les traînes desquelles s'aperçoivent des faucons, des chats, des homards, des carpes dans des filets d'or flottants qui les donnent à voir comme prises dans des bourses. Dans le moment, une feuille détachée d'un album me montre une de ces robes couleur de mer, où apparaît, ainsi qu'au fond de l'eau, la silhouette noyée d'un gigantesque poulpe, et je me rappelle avoir vu une robe représentant une course de chevaux devant la cour du mikado, à Kioto, une course avec son public et tous ses détails. Disons-le, toutefois, l'étrangeté du sujet, le voyant de la broderie, l'exagération du relief, sont en général l'apanage des robes pour la procession de la déesse Sannoô, des robes de courtisanes sur lesquelles on rencontre jusqu'à des masques de théâtre comiques et licencieux.
[51] D'après M. Fraissinet,--est-ce bien authentique?--la nouvelle mariée japonaise recevrait dans son trousseau douze robes d'apparat, les robes des douze mois de l'année. La première serait une robe bleue brodée de tiges de jasmin et de bambou; la deuxième, une robe vert de mer à fleurs de cerisier et à carreaux; la troisième, une robe rouge clair, sillonnée de branches de saule ou de cerisier; la quatrième, une robe portant un coucou, ou le signe hiéroglyphique qui représente l'oiseau de bon augure conjugal au Japon; la cinquième, une robe jaune terne, brodée de feuilles d'iris et de plantes aquatiques; la sixième, une robe orange clair, où sont figurés des melons d'eau annonçant la saison des pluies; la septième, une robe blanche mouchetée de kounotis, clochettes pourpre, dont la racine laiteuse est très recherchée en médecine; la huitième, une robe rouge parsemée de feuilles de mimosi ou prunier du Japon; la neuvième, une robe violette ornée de fleurs de la matricaire; la dixième, une robe olive représentant des champs d'épis moissonnés où courent les zigzags de chemins et de sentiers; la onzième, une robe noire recouverte de caractères représentatifs de la neige et des glaçons; la douzième, une robe pourpre chargée de signes idéographiques exprimant les rigueurs de l'hiver.
La Japonaise «comme il faut» a des robes plus sobres d'ornementation, mais dont les tons sont cherchés dans les colorations de nature les plus distinguées, les plus artistes, les plus éloignées de ce que l'Europe appelle des couleurs franches. Les blancs que la Japonaise veut sur la soie qu'elle porte, sont: le blanc d'aubergine (blanc verdâtre), blanc ventre de poisson (blanc d'argent); les roses sont la neige rosée (rose pâle), la neige fleur de pêcher (rose clair); les bleus sont: la neige bleuâtre (bleu clair), le noir du ciel (bleu foncé), la lune fleur de pêcher (bleu rose); les jaunes sont: la couleur de miel (jaune clair), etc.; les rouges sont: le rouge de jujube, la flamme fumeuse (rouge brun), la cendre d'argent (rouge cendré); les verts sont: le vert de thé, le vert crabe, le vert crevette, le vert cœur d'oignon (vert jaunâtre), le vert pousse de lotus[52] (vert clair jaunâtre);--toutes couleurs rompues et charmeresses pour l'œil d'un coloriste. Et à propos de ces adorables nuances fausses, j'ai dans le souvenir une robe de crêpe rose, légèrement saumoné, toute couverte d'éventails brodés, qui était bien le plus gai morceau de couleur qu'un peintre puisse désirer pour l'égayement de son atelier et le rappel au clair de sa peinture.
[52] Une nuance japonaise est un certain vert pour vêtement de dessus, nommé Yama bato iro, ou couleur de pigeon de montagne, et qu'a seul le droit de porter le mikado. Ses robes de dessous, du moins autrefois, étaient des étoffes pourpre tissées de fleurs blanches. Ces étoffes pourpre s'appelaient Teivosasinoki, et leurs dessins Koumo fate wakou ou nuageux.
Mais l'originalité de beaucoup de ces robes, consiste dans le passage des épaules aux pieds, d'une couleur à une autre, par les transitions et les dégradations les plus harmoniques. C'est ainsi qu'une robe vert d'eau meurt dans du violet, qui, d'abord presque insensible, devient du violet foncé; ainsi qu'une robe blanc de crème, se colore presque imperceptiblement et finit dans du jaune d'or. Il y a comme cela des fontes et des noyades merveilleuses d'un haut de robe gros bleu dans un bas de robe pourpre, d'un haut de robe blanc dans un bas de robe gorge de pigeon, d'un haut de robe brun dans un bas de robe bleu céleste.
Dans ces robes flottantes et ne tenant pour ainsi dire pas au corps souple des Japonaises, la grâce paresseuse et un peu ratatinée de leurs mouvements a un charme enfantin. Il faut les voir, à demi couchées de côté et la tête soulevée vers le seigneur auquel elles tendent son sabre, ou bien épaulées à un paravent, leurs jambes ramassées sous elles dans les remous de l'étoffe, ou bien encore les deux coudes posés sur leur petite table à écrire, et le menton appuyé sur le dos de leurs deux mains effilées, dans une pose de rêverie. Car on les rencontre rarement debout sur leurs pieds; elles sont toujours accroupies sur les talons, ou agenouillées[53], ou se traînant à terre avec de coquets rampements et de voluptueuses ondulations. Les gens qui se rappellent l'Exposition de 1867, ont conservé des Japonaises, qui y vendaient du thé, comme la mémoire de jolis petits animaux, qu'on trouvait presque toujours à quatre pattes sur leurs nattes. Cela aurait-il une raison? Robin, l'éminent physiologiste, dans un voyage à Vienne, demandait à un exposant japonais, s'il trouvait vraiment jolies les femmes de l'Europe.
[53] M. Bousquet parle de dîners d'auberge servis par des servantes à genoux.
--Oui, oui... mais elles sont trop grandes! répondait le Japonais.
On dirait que les Japonaises, pour satisfaire à l'idéal amoureux de leurs compatriotes, en leur existence courbée et repliée sur elle-même, travaillent à se resserrer, à se diminuer, à se rapetisser, à faire de leur corps ramassé et réduit, de petits et mignons êtres d'amour, que les flatteries de la main d'un maître doivent trouver à la hauteur du dos d'une gentille bête apprivoisée.
A la suite des albums contenant les toilettes, les occupations, les plaisirs de la femme japonaise, nous avons les albums religieux, les albums historiques, les albums de théâtre, les albums topographiques des grandes villes et de leur banlieue pittoresque, les albums d'ornementation, les albums d'industrie artistique, les albums d'éléments de dessin et encore toutes sortes d'albums en trois, en dix, en vingt cahiers sur toute espèce de choses: des albums sur la fauconnerie avec les portraits des faucons célèbres et la figuration de grandes chasses aux oies sauvages, des albums-catalogues des objets d'art conservés dans les temples sacrés, des albums sur la composition des bouquets, talent d'agrément qui fait partie de l'éducation d'une jeune fille distinguée, etc.
Les albums religieux,--au-dessous de bonzeries au milieu de lacs et de bois de cryptomerias, et qui forment en haut des pages comme une série de paysages saints, posés sur de petits chevalets,--déroulent des apparitions, des miracles, des décollations de femmes, où le sabre du bourreau est brisé par un éclair parti du sanctuaire du temple. On y aperçoit de petites divinités naviguant, en pleine mer, sur le dos de grandes tortues, des sennin chevauchant des cerfs blancs, des diables d'ombres chinoises attelés à des chariots de flammes, des personnages poursuivis par une légion de crabes qui vont se dégradant jusqu'à l'horizon en une perspective pleine d'effroi. Dans l'apparition de l'être surnaturel, l'artiste japonais apporte une légèreté de suspension, un balancement, un flottement tout particuliers, et cette apparition, il l'arrange, la dispose, la poétise avec un art infini. C'est ainsi que, dans un album de cette série que je possède, l'apparition d'une femme à travers le feuillage d'un saule, la tête nimbée d'une clarté rose, et le corps formé des rameaux pleureurs de l'arbre mélancolique, est tout ce que peut imaginer de plus aérien le crayon d'un dessinateur en fait d'évocation d'une trépassée. Cet album (une reproduction des scènes légendaires, figurées par des poupées, dans le temple de Kannoo), acheté en 1852, a été, pour mon frère et moi, la révélation de cette imagerie d'art alors bien vaguement connue de l'Europe, qui, depuis, a fait des enthousiastes comme le paysagiste Rousseau, et qui, à l'heure présente, a une si grande influence sur notre peinture.
Arrivons aux albums historiques, tout pleins de ces représentations d'hommes à la fois terribles et doux, dont les annales du Japon nous décrivent le type, dans ce portrait de Tamoura maro: «C'était un homme très bien fait, il avait 5 pieds 8 pouces de haut, sa poitrine était large de 1 pied 2 pouces, il avait les yeux comme un faucon, et la barbe couleur d'or. Quand il était en colère, il effrayait les oiseaux et les animaux par ses regards; mais lorsqu'il badinait, les enfants et les femmes riaient avec lui.»
Parmi les albums historiques, les vraies annales héroïques du pays, je ne parlerai que des albums qui racontent le dévouement des 47 ronins, et dont on peut suivre, sur les impressions en couleur, la légende traduite par M. Mitford[54].
[54] Tales of old Japan, by A.-B. Mitford, London, Macmillan and Co, 1871.
Un daimio, du nom de Takumi-no-kami, portant un message du mikado à la cour de Yédo, fut cruellement offensé par Kotsuké, l'un des grands fonctionnaires du shogun. On ne tire pas le sabre dans l'enceinte du palais sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens. Takumi se contint cette fois; mais, un autre jour, il ne fut pas maître de lui et courut sur son adversaire, qui, légèrement blessé, put s'enfuir. Takumi fut condamné à s'ouvrir le ventre. Son château d'Akô fut confisqué, sa famille réduite à la misère, et ses gentilshommes tombés à l'état de ronins, de déclassés, de déchus, devinrent des marchands. Mais Kuranosuké, le premier conseiller du daimio et quarante-six des samouraï, attachés à son service, avaient fait le serment de venger leur maître. Et le serment prononcé, ces hommes, pour endormir les défiances de Kotsuké qui les faisait surveiller par ses espions à Kioto, se séparèrent et se rendirent dans d'autres villes sous des déguisements de professions mécaniques.
Kuranosuké fit mieux. Il simula la débauche, l'ivrognerie, à ce point qu'un homme de Satzuma, le trouvant étendu dans un ruisseau à la porte d'une maison de thé, et le croyant ivre-mort, lui cria: «Oh! le misérable, indigne du nom de samourai qui, au lieu de venger son maître, se livre aux femmes, au vin!» Et l'homme de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa figure. Mais le dévoué serviteur poussa encore plus loin la sublimité de sa comédie. Il accablait d'injures sa femme, la chassait ostensiblement de sa maison, ne gardant auprès de lui que son fils aîné, âgé de seize ans. Kotsuké, tout à fait rassuré par l'indignité de la vie de son ennemi, se relâchait de la surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitation, renvoyait une partie de ses gardes.
La nuit de la vengeance était enfin arrivée, et la voici telle que nous la fait voir la suite des planches d'un album. Une froide nuit d'hiver, et les conjurés dans une tourmente de neige, se dirigeant silencieusement vers le yashki de l'homme, dont ils se sont promis d'aller déposer la tête sur le tombeau de leur seigneur. Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent à coups de marteau la porte intérieure. Ils égorgent les samourais de Kotsuké, dans l'effarement grotesque de grosses femmes chargées d'enfants. Ils poursuivent les fuyards jusque sur les poutres du plafond, d'où ils les précipitent en bas. Mais de Kotsuké point. On ne le trouve nulle part, et on désespérait même de le découvrir, quand Kuranosuké, plongeant les mains dans son lit, s'aperçoit que les couvertures sont encore chaudes. Il ne peut être loin; on sonde les recoins à coups de lance, et bientôt on en tire de sa cachette, déjà blessé à la hanche. Une planche nous fait voir le vieillard, habillé d'une robe de satin blanc, et traîné tout tremblant devant le chef de l'entreprise. Alors Kuranosuké se met à genoux devant le blessé, et, après les démonstrations de respect dues au rang élevé du vieillard, lui dit: «Seigneur, nous sommes les hommes de Takumi-no-kami. L'an dernier, Votre Grâce a eu une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En bons et fidèles serviteurs, nous vous conjurons de faire hara-kiri (s'ouvrir le ventre). Je vous servirai de second, et après avoir en toute humilité recueilli la tête de Votre Grâce, j'irai la déposer en offrande sur la tombe du seigneur Takumi.
Kotsuké ne se rendant pas à l'invitation qui lui était faite, Kuranosuké lui coupait la tête avec le petit sabre qui avait servi à son maître à s'ouvrir le ventre. Cela fait, les quarante-sept ronins s'acheminaient vers le temple où reposait Takumi, déposaient la tête de Kotsuké, demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se rendaient au tribunal.
La sépulture des quarante-sept ronins, enterrés autour du corps de leur seigneur, devint bientôt un pèlerinage, et le premier qui s'y rendit fut l'insulteur, qui n'avait pas soupçonné la supercherie surhumaine de Kuranosuké. Il déclarait qu'il venait faire amende honorable à l'illustre martyr, et s'ouvrait le ventre sur le tombeau.
Les albums de théâtre, les plus nombreux de tous et les moins plaisants, à cause d'un certain hiératisme caricatural, qui vous fait passer et repasser sous les yeux un type uniforme aux gros yeux saillants, aux narines effroyablement ouvertes, à la bouche en tirelire, présentent cependant un certain intérêt par la belle ordonnance des draperies, la dignité des attitudes, les superbes enveloppements de dédain, la fierté des défis, les retroussis colères des bras prêts à frapper, les convulsions des agonies dans des linges sanglants, le grandiose de la mimique. Ces albums forment là-bas la bibliothèque des acteurs. La réunion la plus riche rapportée à Paris, et qui a fait les petites collections connues, a été achetée par MM. Sichel, à la vente de Tanoské, le Talma du Japon. Ces recueils sont pour les acteurs du pays, les manuels où ils étudient l'épique qui se dégage de l'exagération héroïque du drame japonais, étudient les lignes violentes des corps animés par la passion de la vengeance: tout le théâtre dramatique de l'Extrême-Orient.
L'amour qui ne peut se faufiler, et comiquement encore, qu'à la suite d'une prostituée, l'amour et ses tragédies n'ont pas de place sur les scènes du Japon. Car, sur l'amour, les Japonais ont une manière de sentir, des idées, des délicatesses tout à fait extraordinaires. Ils n'admettent pas qu'il puisse y avoir d'autre amour que l'amour entre mari et femme, et encore de l'amour qui n'a pris naissance que du jour du rapprochement charnel. Et au théâtre l'amour d'une jeune fille, et l'amour le plus purement et le plus chastement exprimé, révolterait les spectateurs de cette contrée paradoxale, où l'impudicité court la rue. Là nous touchons à un ordre de sentiments qui nous échappent. Je me rappelle, un soir, chez mon ami Burty, l'indignation d'un jeune Japonais à qui il était demandé ce qu'il trouvait de choquant de dire à une femme qu'on en était amoureux, et qui, après une sortie sur la grossièreté de notre langue, de nos expressions, de nos mots, s'écriait: «Chez nous, ce serait comme si on disait: Madame, je voudrais bien coucher avec vous.» Et il détaillait un certain nombre de formules poétiques et logogryphiques, au moyen desquelles seules une déclaration pouvait se faire jour, sans indécence, finissant enfin par cette phrase: «Tout ce que nous osons dire à la femme que nous aimons, c'est que nous envions près d'elle la place d'un canard mandarin; c'est notre oiseau d'amour, Messieurs!»
Les albums topographiques dans une succession de planches à vol d'oiseau qui couvriraient un pan de muraille, vous donnent la figuration des villes comme Ossaka, Yedo, etc., et les docks baignant dans l'eau, et les quartiers de négoce maritime, et les enfilades de comptoirs, et les intérieurs où des costumes européens se voient parmi des costumes japonais, et les grands terrains cultivés au milieu desquels se dresse le toit d'un temple, et la ville proprement dite avec sa rivière et ses canaux coupés de ponts courbes à monter avec les pieds et les mains, et ses perspectives de boutiques aux enseignes dans des guérites, semblables à une avenue de nos baraques de foire, et les rues remplies, selon l'expression d'un voyageur, d'une foule bleue et couleur chair bronzée, une foule qui ne fait pas de bruit avec ses chaussures de paille, et le Siro aux assises cyclopéennes et aux grands fossés, et l'esplanade où paradent des soldats japonais, puis encore les entrepôts dont les baies ouvertes découvrent d'immenses emmagasinements de riz et de thé, et qui finissent en des espèces de lagunes où continuent à se vendre des produits du pays sous des toits de nattes soutenus sur des piquets: tout l'immense déploiement colorié, surmonté çà et là de petites banderoles carminées donnant l'indication et le nom des bâtiments représentés.
Les albums d'ornementation demandent surtout leurs motifs à l'éblouissante flore du pays, en y associant l'oiseau.
Parmi ces albums, je veux donner un moment à la description de l'album qui a pour titre: LES OISEAUX ET LES FLEURS DES QUATRE SAISONS, dessinés par Takéoka, une merveille de douce harmonie et de clair coloriage, qui n'a guère pour les fonds que le gris d'un ton de glaise. Des oiseaux grimpant le long des flancs de roseaux, des oiseaux volant au milieu de la déchiqueture de grands pavots, des oiseaux becquetant des grenades entr'ouvertes, des oiseaux blottis dans des rameaux couverts de neige, des cailles grises entrevues à travers les fleurettes des champs, des cigognes blanches à demi cachées par les iris violets, des canaris jaunes sur des rameaux feuillés de boutons de magnolias blancs lisérés de rose: c'est toute une suite de tableaux où se groupent dans des arrangements d'un goût exquis, d'une originalité singulière, la plante et l'oiseau. Dans ce recueil, il est une planche qui représente deux mésanges, posées sur une tige de bambou desséché, et se détachant de dessus l'orbe pâle de la lune dans un ciel crépusculaire: une image d'un effet à la fois réel et poétique auquel n'est jamais arrivée une composition ornementale de l'Occident. Ces fleurs et ces oiseaux sont peints, tout pénétrés de lumière, sans que leur éclat, leur vivacité, leur ensoleillement, soient atténués par l'ombre des demi-teintes, et le dessin très savant, très technique, très botaniste, tout en serrant de tout près la nature, a dans le contour une grandeur et des ressentiments pareils à ceux que nos grands maîtres ont cherchés dans leurs dessins, et surtout dans une suite de dessins héraldiques d'Albert Dürer vendus autrefois par «l'Alliance des Arts». Oui, il est incontestable que les Japonais, et les Japonais seuls, ont, dans l'interprétation de la fleur et de son feuillage, un style,--le style qui n'existe chez nous que pour la représentation du corps humain.
De petits albums à l'usage des fabricants, et de la grandeur de nos carnets de poche, contiennent de charmants modèles de toutes les industries d'art. Un album de brodeur, derrière sa première planche remplie par une brodeuse devant son métier, étale une série d'échantillons d'étoffes brodées, d'armoiries de princes, d'œils de queue de paon, de silhouettes noires de chauves-souris, de simples flots de la mer, et de cocottes pareilles à celles que nos petites filles d'Europe font dans un carré de papier. Un autre donne des patrons de robe, et, entre autres, une robe qui est comme un léger bouquet et une fusée d'herbettes et de fleurettes de graminées. A ces albums, comme contraste, il faut opposer les albums consacrés à l'habillement et à l'armure des guerriers, et qui vous représentent ses différents casques, ses cuirasses, son carquois et ses flèches, ses hakama (pantalons en forme de jupes), ses sandales de bois appelées ghetta, ses selles, le harnachement de son cheval, enfin l'équipement pédestre et équestre du samourai;--albums se terminant souvent par des batailles, moitié sur terre, moitié dans l'eau, qui, par la furie des éléments déchaînés par le peintre, par la colère donnée au paysage, dont les feuilles se dressent comme des langues de flammes, par le surhumain des coups qu'on se porte, par l'exagération des blessures et du sang répandu, par une espèce de terrible fantasmagorie, ne semblent plus des batailles entre des hommes.
Ces batailles semblent se donner au son de ce chant d'extermination, composé par l'empereur Zinmou, dont un frère venait d'être tué par une flèche:
«Je suis attristé par la mort de mon général auquel je pense toujours: l'ennemi doit être haché en pièces, comme des oignons, avec ses femmes et ses enfants, au pied des palissades. Cela suffira et mettra fin à la guerre.
«Je suis attristé par la mort de mon général auquel je pense sans cesse: ma colère est pénétrante comme le goût du gingembre. C'est en les exterminant tous qu'il faut mettre fin à la guerre.»
Des albums sont consacrés aux objets de laque, et nous y relevons une série de ravissants peignes de luxe. D'autres albums apportent au travail du fer des modèles d'une imagination merveilleusement créatrice, et nous font passer, sous les yeux, des couvercles de boîtes, des gardes de sabre, des manches de couteaux qui sont de la vraie bijouterie.
Les albums qu'on pourrait appeler «Éléments de dessin» ne peuvent se compter. Je citerai, parmi ces albums, un petit cahier très curieux, dessiné d'après ce principe qui avait fait sculpter les joujoux exposés à la dernière exposition, et qui composaient une série d'animaux à l'état de premier dégrossissement d'une sculpture, et d'ébauche rudimentaire de la forme. L'album contient un méli-mélo d'hommes, d'animaux, cherchés dans le dessin extérieur, dans le contour spirituel, bizarre, caractéristique, excessif, de l'être représenté, avec un dedans rempli par une teinte plate. Cela donne des silhouettes très originales, et où l'œil n'est distrait par aucun détail secondaire. C'est, en plein jour, des choses à peu près dessinées comme des figurations d'ombres portées par une lumière sur un mur. Il existe ainsi des drapements de femmes dégingandées, contournés d'un gros trait écrasé d'un effet saisissant; et une planche de cigognes,--de vrais triangles volant dans l'air,--est tout simplement étonnante.
Mais vraiment l'on ne peut parler de croquis d'art, sans ouvrir une parenthèse en faveur d'O-kou-saï[55] et de ses quatorze petits cahiers classiques.
[55] D'après une curieuse note de Bergerat, sur des indications fournies par Narushima, un des Japonais venus en France, l'année de l'exposition, Oksaï, O-kou-saï, Fokkusaï, dont le vrai nom serait Hottéyimon-Miuraya, serait né à Yedo au milieu du XVIIIe siècle, aurait travaillé dans l'atelier de Shiun-Sui-Katsu-Kava, puis chez Shiun-Shivo, et aurait débuté par une suite des Jardins de Yedo. Baptisé par son maître du pseudonyme de Shiun-Bô, il aurait, ce qui n'est pas invraisemblable pour un Japonais, signé, de 1764 à 1798, de cinq noms différents, d'abord Sôri, puis Saïto, puis Tameithi, puis Gakino-Bojin, enfin Katsu-Chika-Fokkusaï, le nom sous lequel il est resté célèbre, et qui veut dire Maison du Nord, par allusion à une maison très reculée et très lointaine, qu'il habitait au nord de la ville.
Son œuvre est très considérable: indépendamment de ses quatorze petits cahiers d'études et de ses trois albums de Fusi-yama, il a été surtout un illustrateur de romans, et principalement des romans de Kiokutei, le romancier en vogue du Japon, et aujourd'hui les Japonais payent des prix énormes les anciens tirages de ses planches. Lors du séjour de M. Philippe Sichel au Japon, un exemplaire des quatorze cahiers d'études d'O-kou-saï, avec annotations et croquetons du peintre, jetés dans les blancs de l'album, était en vente au prix de mille dollars à Osaka. Il est mort dans un âge très avancé, puisque la publication du Fusi-yama est de 1830. Il y a une légende à Kioto, lui prêtant la collaboration d'une fille belle et intelligente, qui ne voulut jamais se marier, se dévouant tout entière à son vieux père, d'humeur, par parenthèse, assez fantasque.
Cet homme a le génie du dessin de premier jet, le talent unique d'enfermer, dans une ligne tracée en courant, la vie d'un mouvement humain ou animal, la physionomie d'une chose inanimée. Figurez-vous, au milieu de toutes ces images gardant un rien du hiératisme chinois, des dessins empreints à la fois de la modernité d'un Gavarni et d'un Decamps, et qui cependant n'ont rien d'occidental, mais sont le triomphe du d'après nature oriental. Ce sont des centaines de croquetons, où pêle-mêle, et au gré du motif tombé sous les yeux du dessinateur, défilent des hommes, des femmes, des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des paysages, des objets bizarres et imprévus, comme la coupe intérieure d'un pistolet, et jusqu'à un pétale de fleur, un caillou, un brin d'herbe. En ces pages qui ne finissent jamais, O-kou-saï montre, grands comme le pouce, ses compatriotes, dans les poses, la tenue, les habitudes de leurs corps, et aussi bien dans l'action de leurs muscles parmi les durs travaux des mines, que dans la détente heureuse de leurs membres en la fumerie des pipettes. Avec le dessinateur, nous voyons les Japonais galopant sur de petits chevaux ébouriffés, plongeant sous l'eau à la recherche des coquillages, se disloquant dans des tours de force ou d'adresse impossibles, et encore des Japonais sommeillant, s'éventant, lisant, jouant aux dames, se promenant, contemplant un pot de fleurs, faisant kow-tow, la révérence où l'on touche la terre du front. Partout sur les feuilles qui se succèdent, foisonne une humanité d'homuncules aux contours cahotés et ressautants, et dont la myologie est légèrement écrite sur la nudité. Il y a une série de planches de lutteurs et de bâtonnistes, où les ramassements, les retraites, les développements, les allongements des bras et des jambes forment une suite d'infiniment petites académies d'une science d'anatomie extraordinaire. Enfin, sous le crayon d'O-kou-saï, revit, saisie sur le vif, toute la mimique corporelle de ce peuple si expansif, si démonstratif. Et le tortillage de la femme dans son éternel accroupissement à terre le rend-il d'une manière assez divertissante! Dans la figuration rigoureuse, dans la copie fidèle de ses hommes et de ses femmes, O-kou-saï apporte un grossissement comique qui n'est pas, à proprement parler, caricatural, mais plutôt humoristique. L'artiste, si l'on peut dire, a la réalité ironique. Quelquefois même cette réalité, tout en restant humaine, prend chez l'artiste un caractère fantastique dans des vieillards raccornis et poilus qui ont l'air de satyres octogénaires, dans des femmes, sur les épaules desquelles il met la tête inanimée et cabossée des poupées de là-bas, et surtout dans des phtisiques, que le squelette transperce çà et là, et rend macabres.
Du reste, O-kou-saï est attiré par le fantastique, et y va quelquefois résolument. On rencontre parfois, dans son Œuvre, une femme-revenant, une larve dressée dans le ciel, comme une longue chenille recourbée, et qu'enveloppe une tignasse de pendu. Et je ne sais guère d'apparition plus terrible que ce crâne chevelu, dans la tête de mort duquel regarde un seul œil vivant, grand ouvert.
Tournez la page, après l'image effrayante, ce sera peut-être une plaisanterie scatologique: une lucarne de privé que dépasse la tête d'un samourai plongeant entre les manches de ses deux sabres, tandis qu'au dehors les nez se bouchent jusqu'à la cantonade. Et toujours ainsi, l'imagination se mêlant à la réalité, une image inattendue mène à une autre. On passe de l'épure d'un dévidoir à cocons de vers à soie à la fantaisie de deux porteurs, dont les nez font le bâton auquel est suspendu le fardeau branlant; du tour d'un jongleur rendant le contenu d'une tasse dans une envolée de papillons qui lui sort de la bouche, à l'action d'une jeune fille qui, en se tordant de rire, éteint une chandelle avec un pet; de la méditation d'un lapin dans un clapier, à un bain de famille où un Japonais fait sa barbe, à côté de jeunes femmes vêtues seulement de leurs épingles à cheveux, au milieu de petits enfants jouant avec des tortues.
Mais où O-kou-saï est vraiment inimitable, c'est dans le crayonnage de l'oiseau, de l'insecte, du poisson, du reptile. C'est là incontestablement la vraie et la grande spécialité des Japonais, et voici, dans un album d'inconnu jeté sur la table, une crevette dessinée avec la grandeur d'un dessin de Michel-Ange. Mais nul n'a rendu aussi bien que O-kou-saï, le galbe, l'aspect, la tache de ces animaux dans le paysage, nul n'a surpris comme lui le rampement, la nage, le vol, et surtout l'immobilité frémissante et animée de l'animalité vêtue d'écailles ou de plumes, des habitants de l'eau ou de l'air.
Et toutes les habiles figurations de l'artiste sont plaisantes à l'œil par la coloration particulière de leurs impressions. Comme fusinées, elles se jouent dans trois teintes: le gris du papier de Chine pour le fond, une teinte bleutée pour les vêtements, les pelages; une teinte rosée pour les carnations, les fleurs, etc. Et le dessin et les couleurs semblent bues par la soie du papier.
L'œuvre de réalité humoristique de O-kou-saï nous mène aux albums absolument caricaturaux, en général de date assez récente. La caricature au Japon, chez ce peuple moqueur, a une verve, un entrain, une furia indicibles; il semble qu'elle soit le produit de la fièvre d'une cervelle et d'une main, et parfois son étrangeté lui donne l'aspect d'une hallucination de fou. Elle est copieuse, exubérante, et les imaginations cocasses, et les bonshommes drôlatiques de toutes les couleurs jaillissent sur la page blanche de l'album à la façon de la poussée violente et de l'éparpillement multicolore, dans le ciel, d'un bouquet d'artifice. Le caricaturiste n'économise pas son comique, il couvre, il surcharge la feuille d'innombrables compositions, et le papier jusqu'en ses recoins grouille, fourmille de gens contorsionnés, de bousculades réjouissantes, de chutes montrant à cru des derrières à des idoles, qui s'indignent sous leur patine verte, de maux de cœur tournés au mal de mer, d'inénarrables natations de femmes obèses et ventripotentes. C'est tumultueux, diffus, enchevêtré, avec quelque chose du trouble remuant des morceaux de papier colorié d'un kaléidoscope qu'on secouerait. Ici, des enfants peignent en vermillon le ventre de Silène d'un dormeur; là, un vieux vétérinaire examine de tout près l'anus d'un cheval qui pétarade; plus loin, un borgne court après son œil emporté au bout d'un fil par une grosse mouche. Il s'y trouve, dans ces croquis, tous les contrastes amusants des gras et maigres, toutes les déformations d'un visage vu en long et en large dans une cuiller, tous les galbes de crânes d'imbéciles, et de cet imbécile particulier au Japon, qui a le type d'un Jocrisse kalmouck, enfin tous les ingénieux emprunts faits par notre Granville pour la construction de son humanité. Notons en passant que, chez les Japonais, la pieuvre devient la maquette d'après laquelle le caricaturiste façonne toute une série d'étranges têtes, aux protubérances, aux nodosités d'une calebasse, au profil creusé comme un quartier de lune. On y voit encore des femmes, emprisonnées dans leur parapluie fermé, qu'elles ne peuvent rouvrir,--le parapluie en papier jaune huilé couvert de grands caractères noirs joue un rôle important au Japon,--des goinfreries bestiales d'hommes aux longs cheveux rouges, des sortes d'Aïnos, autour de platées de nourritures gigantesques, des promenades ridicules de samourais dans la silhouette farouche de leur arsenal militaire en marche, des ascensions plaisantes de montagnes saintes par des pèlerins qui ont l'air de larves blanches sur un champignon pourri, et au milieu du délire général de l'illustration, des Bouddha, sortant de leur immobilité de bronze, pour faire la grimace et demander à boire.
Et toujours dans la grosse charge, par-ci par-là, un détail délicat: la jupe d'une femme renversée, les jambes en l'air, figurera la volute d'une coquille; l'hébêtement d'un ivrogné de saki tiendra, du bout des doigts d'une main, l'orteil de sa jambe allongée par un de ses serpentins mouvements d'un maître de notre XVIe siècle. Nous trouverons même, parmi ces planches pour rire, la fine et distinguée observation du peintre de mœurs qui, sans l'outrance de la caricature, fait risibles de simples mouvements de l'âme: la colère de celui-ci, l'admiration amoureuse de celui-là; fait risibles le vautrement congestionné de ce savant sur un rouleau d'écriture, la pipette de travers dans la bouche, et encore la joie dansante et disloquée du populaire, et les grâces de la Japonaise disgracieuse.
Les étrangers, les Hollandais, les Anglais, se trouvent volontiers sous le pinceau du caricaturiste japonais. Et voici une caricature très réussie de l'Occident par l'Orient. Un officier de marine anglais, l'air un peu nigaudinos, et qui se tient les côtes de bonheur, est embrassé par une pudibonde lady, coiffée d'un chapeau bibi;--et devant l'amour bête de ces deux personnages farces, les êtres fantastiques peuplant la terre, le ciel et l'eau de l'Empire du Lever du Soleil se livrent à une formidable gaieté.
Bien souvent, en effet, dans l'Extrême-Orient, le fantastique se mêle à la caricature, ainsi que nous l'avons vu dans l'œuvre de O-kou-saï. Il n'a pas d'albums spéciaux, et se déverse un peu sur toutes les pages, mettant à côté du rire son surnaturel, sa terreur. C'est à droite et à gauche qu'il place ses effrayants vieillards, balayés de chevelures blanches, au visage rouge; ces daïmio mystérieux, tenant entre leurs mains une tête de femme coupée, ressemblant à ces petites têtes de suppliciés en terre cuite, peintes en vert, une grosse larme sous l'œil droit, et qui pendent aux franges du manteau du diable punisseur des crimes dans l'enfer bouddhique; ces personnages à têtes d'oiseaux groupés dans des branches, ainsi qu'en un arbre de Jessé d'un conte de fée; ces gros hommes aux lobes d'oreille leur balayant le ventre; ces femmes poursuivies par des jambes sans corps, et ces luttes de lutteurs sans têtes.
Ici, dans l'obscurité d'une chambre à demi éclairée par une lanterne, la fumée d'une pipe se transforme en un immense serpent se tordant au-dessus de la tête du fumeur épouvanté. Là, dans le noir de la nuit, est tendue à travers la campagne une toile qui tient le ciel, et où est blottie une formidable araignée-crabe dont les pinces sont partout. Les monstres enfantés et aimés par l'imagination nationale entrent bientôt en scène. Dans cette planche, où un guerrier galope parmi les flots obscurs, apparaît la légendaire tortue à la tête de chien, à la queue d'algues flottantes, à l'antique carapace, où se sont formés des rochers, où poussent des arbres. Dans cette autre planche, sort, des profondeurs des Océans, le dragon des typhons, dont la présence perturbatrice de l'atmosphère soulève la mer dans le ciel, et fait courir, autour du bateau en détresse, des vagues qui ont comme des griffes, des doigts crochus à leurs crêtes.
Souvent aussi à ces apparitions d'une animalité de rêve et de cauchemar, l'Orient associe la vision d'épouvante de l'Occident: le squelette,--qu'en leur qualité de coloristes, les Japonais aiment à colorier en lilas tendre. Et trouvez, dans notre fantastique à nous, une composition supérieure à celle-ci? Par une de ces nuits, où un nuage sinistre est jeté avec un art si admirable sur une lune livide, un samourai, les mains sur les gardes de ses deux sabres, regarde, dans le ciel noir, une bataille de squelettes menés par une Mort, chevauchant une carcasse de cheval, et brandissant au-dessus de son crâne, aux orbites vides, un long fauchard.
Un fantastique moins terrifiant, plus autochtone, presque entièrement personnel aux Japonais, et qui revient dans tous les albums: c'est l'allongement des nez qui deviennent des trapèzes autour desquels des équilibristes font de la voltige, l'allongement des jambes qui semblent avoir les rallonges de grandes échasses,--et en première ligne l'allongement de cous qui prennent le serpentement et la ténuité d'un ver de terre interminable. Longtemps j'ai pris ces allongements bizarres pour des visions de l'ivresse du hachisch, mais aujourd'hui après l'étude de «la Science politique», il faut abandonner cette interprétation de ces fantaisies physiologiques. Il s'agit de la figuration d'une superstition japonaise partagée par quelques tribus indigènes des îles Philippines. C'est le rok-ri-koubi (la tête à six lieues) ou la croyance que lorsque le corps est complètement endormi, le cou s'allonge, devient mince comme un fil, flexible comme un roseau. Et la tête de l'endormi peut ainsi s'éloigner à des distances infinies, et assister à des choses absconses et secrètes, qu'il n'est pas donné de voir à l'homme éveillé.
Une étude des albums japonais serait incomplète si l'on n'accordait pas un mot aux albums érotiques. L'Orient n'a pas notre pudeur, ou du moins il a une pudeur autre, ainsi que je l'ai indiqué à propos du théâtre. Le Japon est le pays où un homme tirant des quatre compartiments d'une boîte, du sable rouge, bleu, blanc et noir, ainsi qu'un paysan ensemençant son champ, sème sur le parquet, à la volée d'une main artiste, des dessins obscènes, qui mettent en joie un public d'honnêtes femmes et de jeunes filles. Donc ces sortes d'albums sont nombreux, très nombreux. Mais avant tout, il faut le déclarer, ces images n'ont rien de la polissonnerie froide de l'Occident et même de la Chine. Ce sont d'énormes gaietés, et comme le portefeuille d'un dieu des Jardins où l'indécence des choses est sauvée par une naïveté de temps primitifs, et, le dirai-je? par le michelangelesque du dessin. Il se révèle en ces impressions un amour physique, qui, dans les contractions des orteils des hommes, dans les pamoisons des femmes, a quelque chose de l'épilepsie, et apporte au dessinateur une tourmente de lignes superbes. Ces albums représentent en général des Maisons de thé, où, derrière le repliage de quelques pages figurant l'habitation au grand toit noir, aux boiseries laquées de rouge, au jardin rose, se dissimulent les scènes amoureuses.
Mais entrons dans une de ces maisons, à l'aide d'une chanson populaire[56]:
[56] Anthologie japonaise, par Léon de Rosny. Maisonneuve et Cie, éditeurs, 1871.
«Voyez donc sur cette fleur ces deux jolis papillons. Pourquoi voltigent-ils ainsi sans se séparer?
--C'est sans doute parce que le temps est beau et qu'ils se sont enivrés du parfum des fleurs.
--Nous aussi, allons, comme ces papillons, visiter les fleurs.
--Avez-vous étudié la science des fleurs?
--Je l'ai étudiée sous la direction d'un excellent maître de Yosiwara.
--Cette étude coûte-t-elle beaucoup d'argent?
--De l'ouverture de l'établissement jusqu'à l'aube du jour, on donne de trois à quatre taels.
--Voilà la grande porte.....
--Ne connaissez-vous aucun professeur?
--Je connais le professeur Komourasaki (Pourpre foncée).
· · ·
--Veuillez attendre un peu, le professeur Ousougoumo (Nuages légers) va venir.
--Le professeur se fait attendre bien longtemps; je ne comprends absolument pas pourquoi?
--Les professeurs de Yosiwara perdent beaucoup de temps à cause des complications de leur toilette. D'abord ils aiment à employer pour l'arrangement de leur coiffure la pommade de Simomoura et les cordonnets de Tsyôzi. Il en est qui adoptent la mode de Katsouyama, d'autres préfèrent celle de Simada. Ils ne s'aperçoivent pas que leur peigne d'écaille, et leurs aiguilles de tête en corail, pour lesquels ils dépensent mille livres, augmentent leurs dettes. Poudre de riz pour le visage, poudre de riz pour le cou, fard pour les lèvres, et jusqu'à du noir pour les dents, il n'y a rien chez eux qui ne décèle la prodigalité.
Un instant après le professeur se présente. En vérité, il est très joli, distingué, aimable. A ses sourcils se dessine la brume des montagnes lointaines; à ses yeux s'attachent les frémissements des vagues d'automne; son profil est élevé, sa bouche petite, la blancheur de ses dents fait honte à la neige du Fouzi-yama; les charmes de son corps rappellent le saule des champs durant l'été. Son vêtement de dessus est orné de dragons volants brodés en fils d'or sur du velours noir. Elle porte une ceinture en brocart d'or; en un mot, sa toilette est irréprochable.
--Je suis venu m'entretenir avec vous à l'effet d'entreprendre l'étude des fleurs.
--Mais avez-vous bien réfléchi combien est fatigante cette étude?
· · ·
Veuillez venir dans ma chambre.....
· · ·
La description de ces chambres étant connue de tout le monde, il est inutile d'en parler en détail. Sur l'estrade disposée pour recevoir six nattes, on a suspendu trois stores du peintre Hôïtsou, représentant des fleurs et des oiseaux. On y a rangé le jeu de sougorokou (tric-trac), le jeu de go (jeu de dames très compliqué), des ustensiles pour faire chauffer le thé, une harpe, une guitare. A côté, dans une bibliothèque, on trouve depuis la célèbre histoire des Ghenzi de Mourasaki Sibikou jusqu'aux romans de Tamenaga Siounsoui.
Or donc, lorsque le professeur se présente pour la seconde fois, il est habillé de ses vêtements de lit, comprenant une casaque de crêpe rouge, surmontée d'une robe de nuit de satin violet ornée de pivoines et de lions brodés avec des fils d'or. Il laisse tomber en arrière ses noirs cheveux capables d'enchaîner le cœur de mille hommes, et permet d'apercevoir un corps dont la blancheur mortifierait la neige elle-même. Sa figure, au sourire de prunier, est semblable aux fleurs de poirier, émaillées de gouttes de pluie.
«La fleur est faible; de grâce, arrosez-la souvent.....»
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Ici commence la libre interprétation populaire de l'ÉTUDE DES FLEURS A YOSIWARA, par les albums.
Les images sont en couleur, mais le plus souvent elles sont précédées d'un texte entremêlé de petits dessins imprimés en noir, et ces petits dessins sont toujours supérieurs aux grands. Il y a là des copulations dont les raccourcis sont dignes d'un Jules Romain, et à côté de cela des imaginations spirituelles d'une fantaisie charmante. C'est ainsi qu'un de ces croquis montre le rêve d'une femme, dont le sommeil agité a rejeté loin d'elle ses couvertures, et qui voit une farandole de phallus, habillés à la japonaise, dansant et agitant de grands éventails. Cette danse de phallus s'éventant est, certes, une des compositions les plus excentriques sorties de la cervelle et du crayon d'un artiste en une heure de caprice libertin. Ce petit album, que n'a pas signé l'artiste, s'appelle U memigouça ou RÊVE AMOUREUX.
Le nombre, l'abondance, la prodigalité de l'image, au Japon, dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Ce n'est pas une feuille, c'est presque toujours trois feuilles qui donnent la représentation d'une scène quelconque. Il existe un passage de gué par une femme de daimio, escortée dans l'eau de ses neuf dames d'honneur portées sur de petits planchers, qui se développent sur six feuilles. Le voyage d'un bateau de plaisance sur une rivière en compte douze. Un catalogue de la chalcographie japonaise, je ne sais pas ce qu'il contiendrait de volumes, tant les enfants et les femmes des maisons de thé font une consommation effrayante de ces livres illustrés qui ne coûtent rien, et en ce pays, où la passion de l'image est telle, qu'au dire de M. Humbert, une bouteille d'absinthe ou de chartreuse décorée d'une belle étiquette, se vend le double.
Le curieux n'est-il pas que nous en sachions si peu sur ces impressions[57]? Il y a quelques années, tout ce qu'on savait d'elles, c'est qu'elles étaient imprimées avec des bois, à peu près comme le sont nos grossières indiennes, mais sans posséder aucun détail de la fabrication. Aujourd'hui, des conversations de Félix Régamey, des observations de Bracquemond, il résulte que l'impression se fait de la manière la plus primitive, et,--on ne s'en douterait guère,--sans l'aide d'une presse. L'imprimeur a un disque de bois, une feuille de bambou au dessous rugueux et côtelé; il replie sa feuille sur son rond de bois, la noue en haut avec un de ces inimitables nœuds qu'on trouve sur certaines boîtes de laque et qui lui sert de poignée. Cela fait, il prend une planche de bois entaillée des deux côtés, et dont le repérage est fait au moyen de quatre petites encoches; il encre le recto d'une couleur, place sa feuille dessus, et frotte sur les aplats, de la couleur à l'eau avec son rond de bois enveloppé de la feuille de bambou, absolument comme d'un froton. Alors il nettoie son verso, encre le recto,--une planche fournissant deux impressions,--puis il passe à la seconde planche, et à une autre. C'est au fond absolument le procédé avec lequel, au moyen d'un brunissoir, nos graveurs sur bois tirent l'épreuve d'un fumé. Mais l'admirable, c'est le nombre d'impressions que par un procédé si élémentaire, subit le papier. J'ai compté dans une planche et qui n'est pas des plus compliquées: 3 verts, 2 gris, 1 noir, 2 roses, 1 brun rouge, 1 jaune, 3 bleus, en tout 12 tons, et cela sans les planches pour l'or, pour les divers métaux, pour le gaufrage. Et ces impressions si chères à obtenir en Europe, en chromo-lithographie, reviennent à quelques itchibou, par la simplicité de l'installation et de l'outillage, et par l'association au travail de l'imprimeur du travail de la femme, des enfants, de toute la maisonnée.
[57] Les premiers spécimens au moyen de planches, connus au Japon, sont des livres de prières commandés par l'impératrice Shokotu-Tenna, 48e souverain (765-769) pour les placer dans le million de pagodes à miniatures et à trois étages, qu'elle avait fait construire.
Elles ont, ces impressions obtenues si facilement, une fleur de couleur, une égalité de teintes, une perfection de dégradations qui témoignent d'une habileté de main désespérante pour nos ouvriers. Et le goût de ces albums, et toutes les jolies additions et inventions autour de la composition principale, et toute la menue ornementation du papier. Des papiers jouent le basin, et le plumage des oiseaux y est rendu par un gaufrage dans le sens des plumes, un gaufrage qui n'a rien de l'ignoble gaufrage européen. Il y a des papiers, où les personnages se détachent sur des fonds striés en creux au milieu d'une pluie de petites macules jaunes et violettes,--une idée bien certainement empruntée par les Japonais à la contemplation de leurs grandes clématites blanches. Dans quelques-uns de ces albums, en haut de la page, un kakemono, à moitié déroulé, laisse voir un motif orné, un rien décoratif: un insecte posé sur un livre, une brindille fleurie qui pourrait faire un signet, et presque toujours la dernière page donne à voir l'essuyement riant des pinceaux de l'aquarelliste, qui est comme l'exposition, pour le regardeur, de sa tendre palette. Et ces impressions, dont nous n'avons en général que des épreuves très ordinaires, il faut les avoir comme il en est venu quelques-unes, il y a une dizaine d'années, à la Porte Chinoise, des épreuves d'artistes, où la fraîcheur du coloris sur le fort, l'épais, le blanc papier, est comme fondue dans une moelle de sureau, une bulbe de camelia.
Encore je n'ai parlé ici que des albums des trente dernières années, mais si l'on remonte à des albums plus anciens, à des albums du siècle dernier, nous nous trouvons en présence de gravures coloriées, qui mériteraient une place dans les cabinets d'estampes de nos collections publiques. Là, ce qu'on peut reprocher à l'imagerie moderne japonaise, le voyant un peu brutal, n'existe absolument pas. C'est, dans le coloriage, un assoupissement du ton, un passé de la nuance, une harmonie délicieusement discrète. On dirait vraiment que l'art japonais de ce temps a pris ces couleurs aux émaux des porcelaines de la famille verte et qu'il a cherché la gamme de ses compositions dans l'accord d'un jaune œillet d'Inde, d'un vert éteint, d'un violet de manganèse,--des compositions presque toujours détachées d'un fond doucement rosé.
Dans ces impressions la femme développe une élégance qu'elle n'aura bientôt plus; son dessin profile les longueurs et les élancements des grandes époques du dessin occidental. Et même, une remarque qui n'est pas sans valeur, le type féminin y est presque différent, et comme fabriqué d'une pâte plus raffinée, plus aristocratique. La femme japonaise, les anciens albums la représentent le front remarquablement bombé, les sourcils semblables à un trait de pinceau, l'ouverture de l'œil tout étroite et extrêmement fendue avec une prunelle coulée dans un coin sous la mince paupière, un petit nez courbe d'une très grande finesse, une bouche toujours entr'ouverte dans le dessin du peintre, comme une bouche d'enfant, et l'ovale long, long, long, mais parfaitement régulier. On la voit ainsi sous des cheveux très noirs et bouffants, d'où s'échappe une petite mèche tortillarde serpentant le long de sa tempe, avec un visage pâle où l'entour seul des yeux est fardé, et une physionomie ingénument étonnée. A des yeux européens, cette femme doit paraître peu régulièrement belle, et cependant en elle est un beau, fait d'une construction mignonne de traits aux fines arêtes, et en quelque sorte, de la délicatesse aiguë d'une longue statuette de porcelaine. Et je retrouve comme vulgarisé dans ce type de la femme des anciens albums, le type de la femme de Kioto, dont la beauté est proverbiale au Japon, et telle que nous la peint M. Bousquet, avec son nez aquilin, ses yeux bien fendus, son ovale maigre.
Quelquefois on rencontre des impressions exceptionnelles, ne venant pas d'ordinaire assemblées en albums, mais dont on trouve par hasard une ou deux collées au verso d'une couverture[58]. Ces impressions, en général d'un format restreint, sont tirées sur un papier de choix, qui est l'idéal du papier par son glacé soyeux et sa blancheur crémeuse. Sur ce papier, où les légendes et les inscriptions prennent une netteté à prendre en pitié tous les imprimés de l'Occident, et où les rubriques sont du plus adorable carmin, les linéaments des figures, tracés d'une manière presque imperceptible, les donnent à voir dans une espèce d'effacement vaporeux, au milieu d'accessoires accusés, pour ainsi dire seulement, par l'ombre du creux de l'impression, et apparaissant comme des objets de pure lumière, où court ici un mince filet d'azur, où boutonne là le rose d'une fleur non encore ouverte.
[58] M. Sato disait à Burty que ces impressions étaient pour la plupart des feuilles détachées de Livres d'amis. Une société, dans ses réunions, tout en prenant le thé, s'amusait à composer des vers, à laver des dessins, et, au bout de l'année, vers et dessins étaient donnés à un graveur en couleur, qui en tirait un nombre d'exemplaires limité aux membres de la société.
Dans ces impressions, un gaufrage précieux soulève le relief des choses, des fleurs d'une robe, des sculptures d'une boîte de laque rouge, et l'or, l'argent et même les autres métaux introduits avec une économie exquise sur les saillies et les petits renflements du papier, vous amusent du trompe-l'œil presque matériel des ferrurres d'argent d'un cabinet, du bronze vert d'un chibatchi, du disque de fer poli d'un miroir. Un grand nombre de ces impressions ne sont que de surprenantes figurations d'objets de la vie intime et familière. Une feuille représente un sabre appuyé contre un coffret à armure, une autre une tasse de fer damasquinée en or avec trois pétales de fleurs, une autre tout simplement un bonnet de papier noir laqué de fonctionnaire. Cela est tout, et cette représentation d'art de si peu de chose suffit à l'artiste, comme suffisait à Chardin la peinture d'un verre d'eau à côté de deux prunes!
CABINET DE TRAVAIL
Au plafond, c'est un enroulement colère de lions de Corée, au milieu d'un champ de pivoines. Se détachant du fond de velours noir, parmi d'énormes fleurs de toutes couleurs, les deux monstres trapus, les yeux injectés de sang, et semblables à une animalité fabriquée dans une rocaille barbare, se contournent dans un ramassement puissant, et foulent la flore éclatante,--tout tissus et hérissés d'ors de tons divers. Ainsi clouée en l'air, elle apparaît comme le noir ciel d'un pays fantastique, cette robe de théâtre du tragédien japonais, dont MM. Sichel ont rapporté en France la terrible et farouche garde-robe[59].
[59] Les garde-robes théâtrales au Japon sont immenses et très coûteuses. M. Réal s'est trouvé sur les lieux, quand on a vendu le matériel du prince de Tosa, acheté par le théâtre d'Osaka. Il y avait 6,000 robes et pantalons de théâtre qui furent vendus 4,200 piastres, 210,000 francs: ce qui mettait à 7 piastres des robes qui avaient coûté 100 et 150 piastres pièce.
Le cabinet n'est que livres. Sur les quatre murs, de haut en bas sont rangés des volumes, des volumes à la portée de la main, et qu'un doigt peut atteindre.
Tous ces livres sont des livres du XVIIIe siècle, et je demande au libraire chargé de ma vente, après ma mort, de donner à cette réunion, ce titre, sur son catalogue:
BIBLIOTHÈQUE DU XVIIIe SIÈCLE.
Livres, Manuscrits, Autographes, Affiches, Placards.
Ce titre seul peut donner l'idée de mon goût des livres. Il a fallu toujours qu'il s'y mêlât un peu de l'inédit épars dans le manuscrit et l'autographe. Et même dans l'imprimé, le morceau de papier qui n'était pas un livre, et dont je fabriquais un livre, au moins une plaquette, avait pour moi une attache supérieure à celle d'un bouquin vanté. Par exemple, le petit bulletin déposé chez les suisses des hôtels[60] pendant la maladie de Louis XV, dans le cartonnage que je lui ai fait faire, m'est plus précieux, m'est plus intime, m'est plus inspirateur, que quelque livre que ce soit du temps. Il en est ainsi pour l'immense lettre d'invitation de Grimod de la Reynière pour le souper du cochon, avec son grand V sur larmes d'argent. Et il en est encore ainsi, pour la collection unique des placards, que le révolutionnaire Vincent faisait de la maison d'arrêt du Luxembourg afficher dans Paris, au mois de frimaire de l'an deuxième de la République française une et indivisible.
[60] Voici le bulletin du 7 mai: Quoique l'état du Roi n'ait empiré en rien, Sa Majesté, de son propre mouvement, a demandé à recevoir ses sacrements, et les a reçus à sept heures.
BULLETIN DE LA MALADIE DU ROI.
Le redoublement de la nuit a été moins fort et moins long que celui de la nuit précédente. Il y a eu quelques intervalles de bon sommeil. La suppuration étend le progrès sur tout le corps, tandis que les pustules du visage commencent à se dessécher. Les urines sont bonnes. Les vésicatoires vont bien.
Signé: Le Mounier, Lassone, Lorry, Bordeo, de Lassaigne, la Martinière, Andouillé, Boiscaillaud, Lamarque, Colon.
Dans ces livres couvrant les murs, la théologie est absente. La jurisprudence manque également, sauf quelques procès curieux pour l'histoire des mœurs, répartis dans les autres divisions, et un exemplaire du TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE, dont il ne manque que cinq ou six numéros. La philosophie n'est guère représentée que par un Helvetius, qui court après une PHILOSOPHIE DE M. NICOLAS, philosophie qui court, elle, après les CONFESSIONS DE Mme (de Fourqueux). La science, avec toutes ses subdivisions, n'a sur mes planches qu'un seul et unique volume, le TRAITÉ DE GÉOMÉTRIE de Sébastien Leclerc 1764, et encore doit-il sa place, là, aux amours qui montent dans les A B C des triangles, aux rustiques paysages de Chedel, aux petites scènes galantes de Cochin, égayant le bas des théorèmes, vrai livre de science à la Fontenelle, et dont tous les bibliophiles voudront, quand ils s'apercevront que c'est un des volumes les plus joliment illustrés du XVIIIe siècle. Et la bibliothèque ne commence qu'avec l'art.
Ne voulant pas être interminable, je ne parlerai ni des ouvrages esthétiques et historiques de l'art français, ni de la collection des expositions et critiques de salons, etc., etc.; je me contenterai de donner un extrait d'un manuscrit inédit contenant le journal des séances de l'Académie de peinture et de sculpture pendant l'année 1748; une petite biographie des artistes, faite avec les plaquettes rares, les manuscrits, les lettres autographes qui se trouvent réunis, côte à côte, sur les planches de ma bibliothèque; enfin un travail raisonné sur les catalogues et les livres relatifs à la curiosité.
JOURNAL ABRÉGÉ DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE POUR L'ANNÉE MDCCXLVIII[61].
[61] Extrait du manuscrit intitulé: Conférences et détails d'administration de l'Académie Roïale de Peinture et de Sculpture, rédigé et mis en ordre par M. Hulst, année MDCCXLVIII. Manuscrit dont tous les articles sont contresignés par Lépicié.
Du vendredi 5 janvier.
Conférence ouverte par le secrétaire, qui y lit un Essai de la vie de Jean Jouvenet, de sa composition, et ensuite une Dissertation sur le vrai de la peinture par feu M. de Piles.
M. DE FAVANNE, adjoint à recteur, est nommé à son rang pour faire les fonctions de recteur, pendant le quartier courant, à la place de M. Coypel, qui a prié la compagnie de l'en dispenser, occupé comme il l'est d'ailleurs, pour d'autres affaires très pressantes qui l'intéressent.
M. DE TROY, directeur de l'Académie de Rome. Lettre de politesse à la compagnie sur le renouvellement de l'année, dont est fait lecture.
M. DANDRÉ-BARDON adjoint à professeur, idem d'Aix-en-Provence.
M. L'ABBÉ DE LOWENDAL, associé libre, idem de son abbaye de la Cour-Dieu.
Du samedi 27 janvier.
Rapport de la députation faite à M. DE TOURNEHEM en conséquence de la délibération du 30 décembre dernier.
M. COYPEL lui a dit au nom de la compagnie: «Monsieur, l'Académie vient vous rendre ses devoirs. Elle vous présente une copie de ce qu'elle a couché sur ses registres depuis un an. C'est, monsieur, une longue liste des bienfaits qu'elle a reçus de vous.»
Réponse de M. DE TOURNEHEM très polie et très encourageante.
Ensuite, la même députation s'étant rendue chez M. DE VANDIÈRES, M. COYPEL lui a dit: «Monsieur, l'Académie vient vous rendre ses devoirs et vous assurer qu'elle ne négligera rien pour mériter la bienveillance que vous avés pour elle.»
A quoi M. DE VANDIÈRES a répondu d'une façon très obligeante.
Lettre écrite à l'Académie par les officiers composant le corps municipal de la ville de Reims, au sujet d'une École académique qu'ils désireroient établir en ladite ville.
Réponse ordonnée être faite à cette lettre contenant.....
M. RESTOUT, adjoint à professeur, nommé pour suppléer M. de Favanne, son collègue, hors d'état, par indisposition de satisfaire à l'arrêté de l'assemblée précédente.
M. VANLOO, premier peintre du roi d'Espagne, écrit de Madrid une lettre de politesse sur le nouvel an.
M. LA DATTE, adjoint à professeur, sculpteur du roi de Sardaigne, idem de Turin.
Annonce qu'en l'assemblée prochaine M. LE COMTE DE CAYLUS donnera la Vie d'Antoine Watteau.
Du samedi 3 février.
Conférence où le secrétaire lit la Vie d'Antoine Watteau, composée par le comte de Caylus, à qui M. COYPEL adresse un discours en forme de réponse.
Décès notifié de PIERRE D'ULLIN, ancien professeur, arrivé le 28 janvier 1748, âgé de soixante-dix-huit ans.
LE MAIRE, ancien huissier de l'Académie, étant décédé, PERRONET, huissier actuel, est mis en possession des gages attachés à cette place, conformément à la délibération du 27 juillet 1743.
Du samedi 24 février.
M. COYPEL se fait excuser de se trouver à l'assemblée pour cause d'indisposition.
M. JACQUES-CHARLES OUDRY, fils de M. Oudry, se présente sur plusieurs tableaux d'animaux, fruits et fleurs, et est agréé par le scrutin (tout blanc) et chargé d'aller prendre son sujet de réception de M. le Directeur. Et comme fils d'officier, il a pris séance.
Seconde lettre des officiers de la ville de Reims..... plus diffuse et moins claire.
M. MOYREAU, graveur et académicien, présente deux épreuves de la planche, par lui gravée d'après Wouvermans et intitulée: la Fontaine de Neptune; laquelle planche est approuvée et mise sous le privilège de l'Académie.
Du samedi 2 mars.
La capitation de 1748 ordonné être répartie et les comptes de 1747 réglés et arrêtés par MM. les Directeurs, Recteurs, Adjoints à Recteurs, Professeurs en exercice et par les autres officiers étant de tour, sçavoir:
M. LE CLERC, ancien professeur; M. PARROCEL, professeur; M. NATTIER, adjoint à professeur; M. DU CHANGE, } M. TOQUÉ, } conseillers; M. LÉPICIÉ, secrétaire. M. LOBEL, académicien;
Jour fixé au samedi 30 mars.
Conférence remplie par la lecture de quelques notes de feu M. ANTOINE COYPEL, premier peintre du Roi.
Décès modifié de M. ALLÉGRAIN, peintre, académicien, arrivé le 24 février 1748, âge soixante-dix huit ans.
Du samedi 30 mars.
Relate (sic) des délibérations du quartier expirant.
La capitation pour 1748 répartie le matin de ce jour, mais l'arrêt de compte de 1747 renvoyé à une autre séance.
Le repas, que les commissaires nommés étaient dans l'usage de faire à cette occasion, supprimé, comme contraire à la dignité du corps, aux usages des autres académies, et tombant dans ceux de la maîtrise.
M. JACQUES GAY, natif de Marseille, graveur en pierres précieuses, agréé le 23 juin 1747, présente l'ouvrage à lui ordonné alors pour sa réception, ayant pour sujet: Apollon couronnant le génie de la peinture et de la sculpture, exécuté sur une cornaline montée en bague, est reçu, prête serment et prend séance.
Ce fait, M. Coypel s'est adressé à la compagnie et a dit:
«Messieurs,
«L'ouvrage précieux que M. Gay vient de présenter à la compagnie, paraît avoir été fait pour consacrer à la postérité la grâce que Sa Majesté vient d'accorder à son Académie de peinture en la prenant sous sa protection immédiate. C'est, messieurs, au chef des arts que nous sommes redevables d'une faveur si longtemps désirée. Ne serait-ce pas faire un digne usage de cette pierre gravée que de la lui présenter comme un monument de notre éternelle reconnaissance.»
Cette proposition ayant été agréée unanimement, il a été décidé que M. le Directeur, avec les officiers en exercice, se transporterait vers M. DE TOURNEHEM pour l'effectuer au nom de l'Académie s'il vient à Paris; sinon, que M. Coypel et le secrétaire l'iront trouver aux mêmes fins à Versailles.
M. PESNE, premier peintre du roi de Prusse et académicien, demande par lettre et obtient la faveur d'être mis au rang des anciens professeurs.
En exécution de la délibération du 29 juillet 1747, les officiers sortant d'exercice, pour le quartier courant, déclarent avoir fait la visite des tableaux, figures et effets étant en l'Académie et d'avoir trouvé le tout en bonne conservation.
Jugement pour les petits prix dudit quartier, fait par les mêmes officiers:
Premier le S. CORRÈGE P. Second le S. GUIARD S. Troisième le S. BAUDOUIN P.
Du samedi 6 avril.
Conférence où M. HULST, associé libre, lit un mémoire pour pressentir le goût de l'Académie sur la place qu'il conviendra le mieux à donner au travail sur ce qui la concerne, ou celui du Journal, ou celui des Annales, ou celui des Grandes Époques déterminées par les protectorats.
M. COYPEL a répondu à ce mémoire par un compliment et la compagnie s'est décidée pour la forme des Annales.
Choix fait de huit élèves sur l'examen de leurs esquisses pour le concours au grand prix, sçavoir:
Les S. JOULLAIN, } DOYEN, } LA TRAVERSE, } Peintres. METTAY, } HUTIN, }
DU MONT, } CAFFIERI, } Sculpteurs. PERASCHE, }
Décès notifié de M. CHRISTOPHE, recteur, arrivé le 29 mars 1748, âge quatre-vingt six ans.
Et comme son exercice tombe sur le présent quartier, ordonné que M. DE FAVANNE, adjoint à recteur, le suppléera, et que les remplacements à faire, en conséquence de ce décès, n'auront lieu qu'après l'expiration dudit quartier.
Du samedi 27 avril.
Lecture faite par le secrétaire de la Vie de Pierre-Charles Trémolière, adjoint à professeur, composée par le comte de Caylus.
M. COYPEL répond par un petit discours, où, par occasion, il propose la suppression des visites de sollicitation qui se font lorsqu'il s'agit de remplir les charges vacantes.
Décidé que les visites de sollicitation demeureront supprimées.
Du samedi 4 mai.
Assemblée générale et extraordinaire à l'occasion d'une lettre de M. DE TOURNEHEM en date du 6 courant, portant indiction d'une Exposition publique des ouvrages des académiciens au 25 août prochain, et établissement d'un comité pour examiner les ouvrages qu'on présentera à cette exposition et renvoyer ceux qui ne leur paraîtront pas dignes d'être mis sous les yeux du public.
Résolu par l'Académie de se conformer par devoir, par justice et par reconnaissance, à ce qui est prescrit par cette lettre.
Convenu que la dernière assemblée de ce mois, qui devait se tenir le samedi 25, sera remise au vendredi 31, d'autant que la première assemblée de juin ne pourra être tenue le premier samedi, à cause que ce sera la veille de la Pentecôte.
Reddition du compte du Sr REYDELET, concierge et receveur de l'Académie:
Recette 7,009 8 Dépense 6,975 15 -------- Reliquat 33 13
L'arrêté de compte, fait le matin de ce jour par les commissaires nommés le 2 mars dernier, confirmé et validé par l'Académie.
Règlement arrêté en cette séance pour cette gestion:
ART. 1er.
Le sieur REYDELET ne pourra faire aucune dépense sans un ordre par écrit de M. le Directeur et de messieurs les officiers en exercice: lesquels ordres il représentera lors de la reddition de ses comptes.
ART. 2.
Tous les mois, il fera voir, à la dernière assemblée, l'état de la dépense faite durant le mois: lequel état sera vérifié et approuvé par l'Académie.
ART. 3.
Il aura soin de retirer des quittances de tous les marchands et ouvriers auxquels il fera des payements pendant le courant de l'année: et, à faute d'y satisfaire, lesdites dépenses ne lui seront pas allouées dans son compte.
M. DISLE, contrôleur général des bâtiments du Roi au département de Paris, est proposé par M. Coypel de la part de M. le Directeur général comme un sujet qui devoit être agréable à la compagnie pour remplir la huitième place d'associé libre, qui est demeurée en réserve, depuis l'institution de cette classe.
Cette proposition reçue avec plaisir, M. Disle admis par acclamation, et M. DUMONT LE ROMAIN, professeur en exercice, député avec M. NATOIRE pour aller lui notifier son élection.
M. NOEL HALLÉ, né à Paris, peintre d'histoire, fils de feu M. Claude Hallé, ancien directeur et recteur de l'Académie, et qui avoit été agréé le 25 juin 1746, présente le tableau qui lui avoit été ordonné pour sa réception représentant la Dispute de Neptune et de Minerve, est reçu en la manière accoutumée, prête serment, etc.
M. JACQUES-CHARLES OUDRY, peintre de talent pour les animaux, fruits et fleurs, agréé le 24 février dernier, présente deux esquisses pour son morceau de réception; l'une desquelles est approuvée par le scrutin, et lui est donné six mois pour l'exécuter en grand.
M. LOUIS VASSÉ, né à Paris, sculpteur, fils de feu M. Antoine Vassé, aussi sculpteur et agréé de l'Académie, se présente sur plusieurs modèles de sa façon, et entre autres celui d'un berger dormant appuyé sur son bâton, est agréé, et obtient la permission d'exécuter ce dernier modèle en marbre; terme d'un an pour satisfaire à ce devoir.
Le sieur PRESLER, graveur, résidant à Copenhague, écrit de là, à l'Académie, en date du 23 avril dernier, une lettre par laquelle il lui présente, comme son élève, le portrait qu'il a gravé en pied du feu roi de Danemarck et le supplie de vouloir bien l'honorer de son sentiment.
La compagnie, après avoir examiné ledit portrait, l'a trouvé très bien gravé et d'un très bon ouvrage et le burin conduit avec force et délicatesse: elle a chargé le secrétaire de lui mander ce jugement de sa part.
M. COYPEL, directeur, retire le tableau de réception de feu Noël Coypel, son aïeul et aussi directeur de l'Académie, dont le sujet étoit le moment où Dieu apparoît à Caïn, après qu'il eut commis son fratricide, et en substitue un autre sur le même sujet, de la même main et infiniment supérieur au premier: ce que la compagnie reçoit avec reconnaissance.
Réglé que, les jours de conférence, on fera entrer les élèves dans la salle d'assemblée, pour entendre la lecture des discours et dissertations qui en sont l'objet, et que les auteurs de ces ouvrages auront la liberté d'y pouvoir amener jusqu'au nombre de six personnes.
Du samedi 8 juin.
Assemblée par convocation générale.
M. DISLE, élu associé libre, le 31 du mois dernier, prend séance en cette qualité et fait un remerciement.
M. DE SILVESTRE, premier peintre du roi de Pologne et ancien professeur de l'Académie, est venu en l'assemblée de ce jour, et a témoigné à la compagnie le plaisir qu'il éprouvait de se retrouver au milieu d'elle, après une absence de tant d'années (32). L'Académie, pour lui prouver comme elle était pénétrée du même sentiment, l'a par acclamation fait passer au rang d'ancien recteur où il a pris place sur l'heure.
Lecture a été faite ensuite par le secrétaire d'une lettre de M. DE TOURNEHEM, adressée à la compagnie et écrite de Versailles le 4 juin 1748, par laquelle il lui fait part de la fondation faite par le Roi de six places d'élèves protégés, pour être logés, nourris et entretenus de tout, et formés dans les arts sous une éducation commune. Députation ordonnée pour remercier M. de Tournehem de ses attentions si généreuses et si utiles pour l'avancement des arts, et pour cette députation l'Académie nomme M. COYPEL et les officiers en exercice.
Les élèves sont mandés, réunis en l'assemblée. Le secrétaire fait une seconde lecture de ladite lettre. Ensuite M. Coypel fait un discours à cette occasion qu'il adresse directement à eux.
M. WATELET, associé libre, a lu après cela la première partie d'une dissertation intitulée: De la Poésie dans l'Art de la peinture, précédée d'un avant-propos.
M. Coypel y a répondu par un discours, que la compagnie a ordonné être transcrit à la suite de cette séance.
Convenu que le dernier samedi du mois tombant sur la fête de Saint-Pierre et Saint-Paul, l'assemblée sera avancée d'un jour.
Du samedi 22 juin.
Assemblée publique et extraordinaire, convoquée pour célébrer l'ANNÉE SÉCULAIRE DE L'ÉTABLISSEMENT DE L'ACADÉMIE.
M. le Directeur général s'y rend sur les six heures du soir.
M. le Directeur et les officiers en exercice vont au-devant de lui pour le recevoir jusque dans le grand salon. Ils le conduisent par le corridor en la salle d'assemblée, et à la place d'honneur.
M. COYPEL se place à sa droite. Les autres officiers ainsi que les honoraires, siégeant chacun à leur rang, forment le cercle ordinaire de la séance.
Au dehors de ce cercle, plusieurs personnes de considération, membres des autres académies, gens de lettres, ont occupé cette portion de la salle sur des sièges ordinaires avec les Académiciens. Les médaillistes qui devoient avoir part à la distribution des prix, derrière lesdits Académiciens et externes, debout.
La séance prise, M. Coypel prononce un discours convenable au sujet de cette fête.
Il lit ensuite une ode de M. DESPORTES, sur la PROTECTION IMMÉDIATE ACCORDÉE PAR LE ROI À SON ACADÉMIE.
Après quoi, M. le Directeur général a fait, au nom du Roi, la DISTRIBUTION DES PRIX, qui, par des circonstances particulières n'avoit point eu lieu depuis le 13 novembre 1744, et a été faite au nombre de XLII prix, tant grands que petits.
GRANDS PRIX POUR L'ANNÉE 1745[62].
[62] Il n'est question que des grands prix de 1745, parce que les concours de 1746 et 1747 furent jugés si faibles par les académiciens qu'il n'y eut point de prix du tout.
Peinture.
Second prix le sieur LESUEUR.
Sculpture.
Premier prix le sieur LARCHEVÊQUE. Second ---- ---- GILLET.
PETITS PRIX.
1743.
Quartier d'octobre.
Premier prix le sieur DUGUET S. Second ---- ---- REEN G. Troisième ---- ---- COUSTOU P.
1744.
Quartier de janvier.
Premier prix le sieur BRIARD P. Second ---- ---- SEEST S. Troisième ---- ---- GLAIN P.
Quartier d'avril.
Premier prix le sieur L'ÉPINE S. Second ---- ---- DUVIVIER LE Je G. Troisième ---- ---- CORRÈGE P.
Quartier de juillet.
Premier prix le sieur CLÉMENT P. Second ---- ---- DOYEN P. Troisième ---- ---- LES LOYS P.
Quartier d'octobre.
Premier prix le sieur SEEST S. Second ---- ---- CORRÈGE P. Troisième ---- ---- AUBERT P.
1745.
Quartier de janvier.
Premier prix le sieur GLAIN P. Second ---- ---- DUMONT S. Troisième ---- ---- DROUAIS P.
Quartier d'avril.
Premier prix le sieur DOYEN P. Second ---- ---- FONTAINE S. Troisième ---- ---- PERRONNET P.
Quartier de juillet.
Premier prix le sieur BEAUVAIS P. Second ---- ---- LECHEVALIER P. Troisième ---- ---- FOURNIER S.
Quartier d'octobre.
Premier prix le sieur LECHEVALIER P. Second ---- ---- LA TRAVERSE P. Troisième ---- ---- DESHAYES P.
1746.
Quartier de janvier.
Premier prix le sieur MELLING P. Second ---- ---- EISEN P. Troisième ---- ---- DU PRÉ P.
Quartier d'avril.
Premier prix le sieur DUVIVIER le Je G. Second ---- ---- DROUAIS P. Troisième ---- ---- MICHEL S.
Quartier de juillet.
Premier prix le sieur SUZANNE S. Second ---- ---- PAJOU S. Troisième ---- ---- JEAURAT P.
Quartier d'octobre.
Premier prix le sieur DESHAYS P. Second ---- ---- WILTON S. Troisième ---- ---- METTAY P.
Cela fait, la séance a été levée, et M. le Directeur général a été reconduit avec le même cérémonial qu'on a suivi à son arrivée.
Du vendredi 28 juin.
Assemblée par convocation générale.
Le directorat de M. COYPEL proposé, à sa réquisition, à la mutation autorisée par l'article IX des statuts de 1663. Décidé unanimement et par acclamation que M. COYPEL y sera continué.
Le sieur REYDELET fait vérifier et approuver l'état de dépense du mois prêt à expirer.
Les officiers dudit quartier déclarent avoir fait leur visite et avoir trouvé les tableaux, figures et autres effets de l'Académie en bon état.
Jugement fait par eux, des petits prix dudit quartier:
Premier prix le sieur LAGRÉNÉE P. Second ---- ---- JOULLAIN P. Troisième ---- ---- AUVRAY S.
Du samedi 6 juillet.
Assemblée par convocation générale pour les élections indiquées, auxquelles il est procédé par le scrutin.
M. DE FAVANNE a été élu recteur à la place de M. Christophe (décédé).
M. DUMONT LE ROMAIN, adjoint à recteur, à la place de M. de Favanne;
M. PIERRE, professeur, à la place de M. Dumont;
M. HALLÉ, adjoint à professeur, à la place de M. Pierre.
Ensuite M. LE COMTE DE CAYLUS a lu la Vie de feu François Lemoine, premier peintre du Roi.
Et M. COYPEL a prononcé un discours en forme de réponse à cette Vie.
Du samedi 27 juillet.
Lecture de quelques-unes des conférences de feu M. ANTOINE COYPEL, premier peintre du Roi. M. DE PESNE, premier peintre du roi de Prusse, remercie l'Académie, par lettre, de la faveur qu'elle lui a faite de lui accorder le titre et le rang d'ANCIEN PROFESSEUR.
Du samedi 3 août.
Conférence en laquelle M. DESPORTES, académicien, lit la Vie de François Desportes, son père.
M. Coypel répond à cette Vie par un discours qui y peut servir de supplément.
Nomination, par la voie du scrutin, des officiers qui, avec M. le directeur, les anciens recteurs, les recteurs actuels et les adjoints à recteurs, doivent former le comité, requis par la lettre de M. de Tournehem, du 6 mai dernier, pour examiner et juger les tableaux de la prochaine exposition.
M. LECLERC, ancien professeur.
M. VANLOO, } M. BOUCHER, } M. NATOIRE, } M. VERMONT, } professeurs. M. OUDRY, } M. BOUCHARDON, }
M. PIGALLE, } M. NATTIER, } adjoints à professeurs. M. SLODTZ, }
M. MASSÉ, } conseillers. M. CHARDIN, }
Arrête aussi que l'Académie s'assemblera le vendredi 22 du courant, pour voir le Tableau et les bas-reliefs faits par les élèves pour les Grands Prix, et qui sont destinés à être exposés, suivant l'usage, à la fête de saint Louis.
Du dimanche 18 août.
Le comité s'étant assemblé en la galerie d'Apollon, où tous les tableaux d'exposition avoient été apportés, M. Coypel fait l'ouverture de cette espèce de tribunal par un discours convenable au sujet, et à la fin duquel il propose de faire un nouveau règlement, pour mieux assurer le bon choix de ceux qui, à l'avenir, aspireront au rang d'Académiciens, et dont il communique même le projet.
Ce projet, goûté unanimement par le comité, est remis à la décision de l'assemblée du dernier samedi du mois.
Après quoi on procède à l'examen ordonné.
Du vendredi 23 août.
Assemblée extraordinaire pour voir les tableaux et les bas-reliefs faits par les élèves de l'Académie, admis à concourir pour les Grands Prix.
Résolu, après avoir vu lesdits ouvrages, qu'ils seront exposés, pour le public, le jour de la Saint-Louis et jugés par l'Académie en corps, le 31 du mois courant, et que les suffrages ne seront donnés que ledit jour, conformément aux délibérations du 20 août 1740 et 19 août 1741, ce qui sera porté sur les billets.
M. VANLOO (Louis-Michel), premier peintre de Sa Majesté Catholique, fait part à l'Académie, par une lettre écrite de Madrid, de l'honneur que lui a fait le Roi de lui envoyer le cordon de Saint-Michel.
M. SUE, adjoint à professeur pour l'anatomie, fait présent à l'Académie d'un traité qu'il a nouvellement mis au jour, ayant pour titre: Abrégé de l'anatomie du corps de l'homme.
La compagnie lui a témoigné sa reconnaissance de ce présent.
Du samedi 31 août.
Assemblée par convocation générale pour juger les GRANDS PRIX.
Lettre de M. COYPEL adressée à la compagnie, pour s'excuser envers elle de ce que, appelé à Versailles par un devoir indispensable, il ne peut se trouver à cette assemblée, et pour la prier de vouloir bien se faire lire le projet de règlement au sujet des aspirants qu'il joint à cette lettre.
Jugement pour les Grands Prix de 1748, par la voie ordinaire des boîtes.
Peinture.
Premier prix le sieur METTAY. Second ---- ---- DOYEN.
Sculpture.
Premier prix le sieur CAFFIERI. Second ---- ---- DUMONT.
Nouveau concours décidé ensuite, conformément à l'avis de M. Coypel.
Le règlement au sujet des aspirants ayant été ensuite mis en délibération, l'assemblée a adopté unanimement le projet présenté par M. le directeur sans y faire aucun changement.
M. MOYREAU, graveur et académicien, présente deux épreuves d'une planche, par lui gravée d'après Wouwermans, ayant pour titre: la Grotte du maréchal, laquelle planche a été approuvée et mise sous le privilège de l'Académie.
Du samedi 7 septembre.
Conférence où M. LE COMTE DE CAYLUS lit une dissertation par lui composée, sous le titre de l'Amateur, à laquelle M. COYPEL répond par un discours.
Choix de six, entre dix-sept élèves, pour le nouveau concours sur l'examen de leurs esquisses.
Les sieurs:
LA RUE, } HUTIN, } LA TRAVERSE, } Peintres. BRIARD, }
PÉRASCHE, } Sculpteurs. PAJOU, }
Jugement des petits prix du quartier expirant:
Premier prix le sieur DROUAIS P. Second ---- ---- THOMIRE S. Troisième ---- ---- LARCHER P.
M. DUCHANGE, graveur et conseiller, âgé de quatre-vingt-sept ans, présente deux épreuves d'une planche par lui gravée d'après M. Coypel (Charles-Antoine), dont le sujet est l'Enfant Jésus au berceau: laquelle planche est mise sous le privilège de l'Académie.
M. HALLÉ, adjoint à professeur, nommé pour suppléer M. PARROCEL, le mois d'octobre prochain, dans le service de professeur, où ce dernier a remontré ne pouvoir vaquer, à cause des ouvrages qu'il a à faire pour le Roi.
Du samedi 5 octobre.
Conférence que le secrétaire ouvre par la lecture de deux lettres en forme de mémoires pour servir à composer la Vie de M. Robert le Lorrain, sculpteur, recteur de l'Académie; l'une de ces lettres, de M. l'abbé Le Lorrain, son fils, docteur de Sorbonne, accompagnée d'un État des ouvrages faits par feu M. Le Lorrain à Saverne et au palais épiscopal de Strasbourg, l'autre lettre, de M. LEMOINE le fils, professeur, jadis élève du même maître.
M. le directeur a complimenté en particulier M. Lemoine, et a ajouté «qu'il seroit à souhaiter que son exemple fût imité de tous ceux qui sont en état de donner de pareilles anecdotes.
Du samedi 26 octobre.
M. LÉPICIÉ a occupé la séance par la lecture du commencement de son Catalogue raisonné des tableaux du Roi, qu'il entreprend par ordre de Sa Majesté.
La compagnie a été si contente de cet essai, qu'elle a fortement exhorté M. Lépicié de continuer cet ouvrage avec le même zèle et le même goût. Et de plus, dans la vue de donner à ce même ouvrage toute la perfection dont il est susceptible, elle est convenue que M. le directeur général sera prié de donner des ordres pour faire apporter à l'Académie ceux des tableaux du Roi qui seront jugés transportables, afin de la mettre en état de conférer dessus et former des avis certains et bien approfondis sur le talent et le goût spécifique de chacun des grands maîtres...
M. PIGALLE, adjoint à professeur, nommé en son rang, pour suppléer, le mois prochain, le service de professeur pour M. Coustou, absent.
Convenu que, le premier samedi du mois prochain se rencontrant avec la fête des Trépassés, l'assemblée seroit remise à huitaine.
Du samedi 9 novembre.
Conférence ouverte par M. LECLERC, professeur pour la perspective, par la lecture d'une dissertation sur l'Utilité de la perspective dans la peinture, et même dans la sculpture et dans la gravure.
Convenu que la dernière assemblée de ce mois sera avancée d'un jour, parce que le dernier samedi se trouvera être un jour de fête (celle de saint André).
Du vendredi 29 novembre.
Examen des tableaux et bas-reliefs.
.....L'Académie a jugé à propos, pour établir l'égalité et avoir du choix, de ne destiner qu'un prix à la sculpture et d'appliquer les trois autres à la peinture.
De plus, elle a réglé que pour encourager les concurrents qui auront le plus de suffrages après ceux qui auront remporté le prix, il leur sera accordé un accessit.
M. LE COMTE DE CAYLUS a ensuite lu la Vie d'Eustache Lesueur beaucoup plus intéressante et plus instructive que celles qui ont été données précédemment.
Et M. COYPEL y a répondu par un petit discours.
Le service pour le repos des âmes de MM. les officiers et académiciens décédés dans l'année courante et les précédentes, indiqué pour le samedi 7 du mois de décembre prochain, pour être célébré en l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, et ordonné que tous les membres du corps académique y seront invités par billets.
Du samedi 7 décembre.
Le service célébré en conséquence ledit jour, à dix heures du matin.
Jugement pour les prix du second concours par la voie des boîtes, en la manière accoutumée.
Peinture.
Premier prix le sieur HUTIN. Second ---- ---- LA TRAVERSE. Autre second prix ---- LA RUE. Accessit ---- BRIARD.
Sculpture.
Premier prix le sieur PAJOU. Accessit ---- PERASCHE.
Comme le dernier samedi du mois se rencontre avec la fête des saints innocents, convenu que l'assemblée à la fin de l'année sera remise au mardi 31 courant.
Du mardi 31 décembre.
Jugement pour les petits prix du quartier expirant:
Premier prix le sieur JOLLAIN P. Second ---- ---- GUIBAL P. Troisième ---- ---- DUPRÉ S.
M. JACQUES-CHARLES OUDRY, peintre à talent, agréé le 24 février dernier, présente son tableau de réception représentant sur le devant une daine (sic) morte, groupée avec un panier de gibier et autres accessoires, et est reçu par le scrutin, et prête serment.
M. COYPEL, après avoir exposé en peu de mots les avantages du Nouvel Établissement de l'École royale, fait la lecture du règlement arrêté par M. de Tournehem pour déterminer et diriger les exercices de cette école.
Notifié à l'assemblée, par le secrétaire, que M. de Tournehem a décidé que les sieurs METTAY et CAFFIERI iront incessamment à Rome, en qualité de pensionnaires du Roi, que le sieur HUTIN s'y rendra de même au mois de septembre prochain, et qu'en attendant il entrera à l'École royale où seront reçus aussi les cinq autres élèves qui ont eu des prix dans les deux derniers concours, sçavoir: les sieurs Doyen, Dumont, Pajou, La Traverse et La Rue.
M. NATTIER, adjoint à professeur, est nommé à son rang pour suppléer, le mois prochain, le service de professeur pour M. Bouchardon, qui a prié d'en être dispensé à cause de l'occupation que lui donne la figure équestre du Roi.
La députation qu'il est d'usage de faire au renouvellement de l'année vers M. le directeur général et vers M. de Vandières, son survivancier, réglée par l'assemblée, pour être composée de M. COYPEL, directeur, et M. DE SILVESTRE, ancien recteur, et de MM. les officiers en exercice.
Les visites des tableaux, figures et effet étant en l'Académie, établies par la délibération du 20 juillet 1747, ayant été faites par les officiers en exercice, ils déclarent avoir trouvé le tout en bonne conservation.
M. LE MARQUIS DE CALVIÈRES, associé libre, ayant été promu au grade de lieutenant-général des armées du Roi, le secrétaire est chargé à ce sujet de lui écrire une lettre de félicitation au nom de la compagnie.
M. MOYREAU, graveur et académicien, présente deux épreuves d'après une planche par lui gravée d'après Wouwermans, et qui a pour titre: les Marchands forains. Cette planche, approuvée et mise sous le privilège accordé à l'Académie par l'arrêt du conseil du 28 juin 1714.
Fin du journal des séances.
Vu: LÉPICIÉ.
Alors s'ouvre une série de biographies particulières[63] des peintres, sculpteurs, dessinateurs, graveurs, architectes du XVIIIe siècle, bien maigres biographies, hélas! formées en général d'un petit nombre de feuillets détachés d'un recueil, et de rares notices de quelques pages, que j'ai cherché à grossir ici, avec un morceau manuscrit émané d'un artiste, là avec un petit paquet de lettres, plus loin avec les notes d'un carnet de poche, plus loin encore avec une supplique racontant une vie: autographes qui, ainsi mêlés aux plaquettes imprimées, font un petit corps d'histoire artistique, où il se rencontre pas mal d'inédit.
[63] Mon analyse ne porte pas sur les biographies de date récente, à moins toutefois que le petit nombre de leur tirage et leur publication en province n'en fasse des raretés.
J'ai dit biographies détachées de quelques recueils, et en effet, sans l'ORDRE CHRONOLOGIQUE DES DEUILS DE COUR, petit in-12, publié en 1766, et dont la suite a paru sous le titre du NÉCROLOGE DES HOMMES CÉLÈBRES DE LA FRANCE, nous n'aurions pour ainsi dire pas de biographies d'Aubry, de Boucher, de Deshays, de Drouais, de Gravelot, de Leprince, de Carle Vanloo, etc.
Passons en revue, au nom de chaque artiste, quelque plaquette rare ou quelque bout de papier autographe.
BOUCHER DE VILLERS. «Précis pour le sieur Boucher de Villers, peintre, dessinateur des médailles pour le cabinet du Roi, contre le sieur Costel, apothicaire.» Un procès imprimé, dans lequel la verve d'un Coqueley de Chaussepierre amusa un moment la galerie aux dépens d'un Purgon «possédant la plus jolie figure d'apothicaire sans comparaison qu'il y eut à Paris», mais qui toutefois se refusait à payer son portrait, sous prétexte qu'il n'était pas ressemblant.
BOISSIEU. «Hommage rendu à la mémoire de Jean-Jacques de Boissieu par le conseil du Conservatoire des Arts de Lyon, dans la séance du 9 mars 1810. De l'imprimerie de Cutty.»
CAFFIERI. Une lettre autographe signée de Jean-Jacques Caffieri à un confrère, nous permet d'ajouter au volumineux volume, publié par M. Guiffrey, un document inédit, dans lequel le sculpteur fixe le prix de ses statues et de ses bustes:
Paris, 6 décembre 1791.
Monsieur et cher confrère,
J'ai appris avec grand plaisir que l'Impératrice de Russie vous avoit nommé son premier peintre. Son choix justifie sa sagacité et j'aime la voir toujours rendre justice aux talents. Je vous fais mon sincère compliment de cet événement qui prouve que si le mérite est quelquefois opprimé, il est aussi récompensé. Je ne doute pas que dans la place que vous allés occuper, vous ne méritiez bientôt toute la confiance de la souveraine et si par hasard elle projetoit de faire ériger quelque statue, ou si vous trouviez l'occasion de l'engager à le faire, je vous prie de vous ressouvenir d'un ancien ami. Je désire depuis longtemps travailler pour cette grande princesse et ce seroit un bien honneur pour moi que mes talents puissent lui être agréables. Je remets mes intérêts entre vos mains, persuadé qu'ils ne peuvent être mieux placés, et que vous ferés quelque chose en faveur de l'ancienne amitié. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter, non des succès, ils sont assurés d'avance, mais une bonne santé et bien des agréments.
Je suis, avec la plus parfaite estime et sincère amitié, votre très humble et très obéissant serviteur.
CAFFIERI.
Vous trouverés cy-joint une liste des statues que j'ai faites et des bustes que je possède. Vous savés que le prix d'une statue de six pieds en fournissant le marbre est de vingt mille livres et les bustes de quatre mille livres.
COCHIN. Un recueil de lettres de Charles-Nicolas Cochin que j'ai données en mon fascicule sur cet artiste dans «l'Art du XVIIIe siècle».
COYPEL. Du peintre au fin coloris, à l'accentuation aiguë et spirituelle du dessin, de ce Charles Coypel si peu connu, le traité d'association pour la publication de ses dessins de Don Quichotte:
Aujourd'huy vingt-trois mars mil sept cent vingt et un, nous Charles Coypel, Claude Martinot et Philippe le Reboullet, sommes convenus de faire graver à frais communs la suite de l'histoire de Dom Guichot (sic) d'après les tableaux de mondit sieur Coypel, et pour y parvenir, de fournir chacun, la somme de cinquante livres par mois, qui sera insérée dans un registre, que mondit sieur Coypel veut bien tenir. Et sommes aussi convenus, que les planches gravées resteront entre les mains de mondit sieur Coypel, qui veut bien aussi se charger du soin de l'impression. Fait triple entre nous à Paris le jour et an cy-dessus.
CHARLES COYPEL, LE REBOULLET,