‹ La Maison de l'OgreChapitre 5 sur 5 · II

II

LE CENTENAIRE DE 1789

Vous mentez!

Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.

C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, machina foeta armis, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.

Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la science du choix»;--il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;--en dehors de cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en mourant;--amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la science, ni les instincts, ni le tempérament;--personne n'était moins guerrier,--mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros.

La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en devoir compte à personne.

Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se procurer huit millions en espèces;--dans son règne il avait dépensé dix-huit milliards.--Il laissa la France endettée de quatre milliards cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.

Le peuple français ne bougea pas.

Louis XV le Bien-Aimé, s'amusait davantage, quoique avec moins de faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit graduellement jusqu'à la crapule.--La France subit de grandes humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à l'Angleterre.

Le peuple français ne bougea pas.

Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées et supprimées.

Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme «la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison militaire,--fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit la torture,--supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers de laBastille,--rappelle les parlements, met au ministère les hommes que lui désigne l'opinion publique--entre autres deux hommes éminents par la science, par l'honnêteté, par les moeurs, par le caractère: Malesherbes et Turgot;--crée la Caisse d'escompte. La France se trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et s'élevant à cinquante-cinq millions,--chiffre qui ferait lever les épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie héréditaire et l'inviolabilité du roi.

Dans la nuit du 4 août 1789,--la noblesse et le clergé renoncent à leurs droits et privilèges--et Louis XVI est déclaré à l'unanimité--«restaurateur de la liberté de la France.»

C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,--comparée aux deux règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer, même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle--d'égalité, de liberté, d'amour du peuple,--d'économie, de prospérité. La sagesse, le bon sens, la justice étaient d'arrêter là--et d'attendre de l'avenir les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on pourrait désirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant, contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.

C'était bête, c'était lâche,--deux des éléments constitutifs de la cruauté.

Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur Potier--les Inconvénients de la diligence.--Un voleur a établi à un tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse résistance,--Potier tombe la face à terre devant un des manches à balai--et sans oser relever la tête lui dit:

--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois; vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et s'aperçoit de sa supercherie;--alors il se relève furieux, tombe sur le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M. Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant à moi, on trouve à qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides qui furent massacrés.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il écrivait à un de ses amis:

«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique; j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»

Il écrivait à Malesherbes:

«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi, il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne, que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la destinée de vingt-quatre millions d'hommes.

»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et, quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.

»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet, dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les coupables qui avaient été trop punis.

»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien, tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des Français.»

Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

«Vous avez à former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant.

»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute, l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à son instituteur.

»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs, précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé, docile et studieux.

»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers! Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.

»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les sujets auront droit un jour de juger.

»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les louer.

»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre heureux.

»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples anciens et modernes.

»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs engagements.»

Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier, Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait mourir le dauphin de misère dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer, rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.

Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.

Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines, après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4 août.

Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre guillotinés,--quelques-uns se réservant pour l'antichambre de Napoléon!--Louis XVI eût épargné à la France neuf cent quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants, guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de cruauté sauvage,--le pillage, le gaspillage effréné de la fortune publique,--la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de cadavres français laissés sur les champs de bataille--et deux invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition et de repartir de 1789.

Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité, d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,--la haine et la rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793. --C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton, l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour célébrer justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux quatre victimes assassinées,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes, à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme illustration,--mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur--ça s'appelle-t-il encore comme cela--d'être député,--je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux voix cette motion;

«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe pleinement à la célébration du centenaire de 1789,--c'est-à-dire à l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»

Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se dérobaient à ce vote.

LES PRIX DE BEAUTÉ

A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de beauté.

Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;--je vais vous les dire,--peut-être quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont--quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur incorruptibilité?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en beauté féminine.--Combien savent par la pensée séparer une femme de sa parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la plus «à la mode».

Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de Troie, l'Iliade, l'Odyssée et l'Énéide,--Vénus, malgré sa supériorité sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!

Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces concurrentes?--se présenteront-elles aux yeux des juges en grande toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les trois déesses,--seul costume convenable pour un jugement sérieux.--Si les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien proportionnée;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre beauté.--Autrement permettraient-elles à des modes absurdes--tantôt de leur faire les bras plus gros que la taille, les manches à gigot; tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu du corps; tantôt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrière, que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».

C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort différentes.

Il y a la beauté qui se prouve--et la beauté qui s'éprouve.

La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins consacrées par les arts;--c'est une question, ou plutôt une grammaire, une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:--c'est le charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.

La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas compte du regard.

Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands, la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés; mais, là encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix ans;--puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures vénéneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant, s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux, on ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi qui n'est guère regardée ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne «l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins entourée que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs de tête,--il y a là quelque chose à corriger;--ces hommes si «ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir--et les mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, même au salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de facilité,--tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et inflexibles comme du plomb--et ne permet pas à l'imagination de se figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les plumes à l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement, austèrement vêtues--presque sous le domino du bal masqué,--de passer inaperçue;--on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles», ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes rivales là où elles pouvaient les rencontrer;--de là à s'enquérir de la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure» dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que quelques pas qu'elles ont vite franchis.--Et tout cela pour se faire battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les vraies filles;--très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la rigueur, un amant,--tandis que les filles ruinent le public;--elles n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres», ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux, plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,--redevenir les grandes justicières de la société,--faire comprendre que, pour leur plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être «chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus respectueux... en public.

Je parlais de salons fermés,--c'est-à-dire de salons où il faut, pour y être admis, remplir certaines conditions;--aujourd'hui, sauf quelques rares exceptions,--on veut la foule--la publicité; on a soin d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de tel bal.

Avec le «menu» du dîner--la parure des femmes, on les flatte, on les cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu, que ces journaux sont insupportables!»

Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares et les plus incontestables beautés;--une autre femme scandalisée de cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.--Peut-être, répondit l'amoureux, mais elle est pire.»

Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à fait relative,--c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est d'être une autre,--et vous risquez fort d'être vaincue par une femme qui n'aura que ce seul avantage,--fût-elle d'une figure médiocre et même laide.

Quelques femmes cependant--mais très rares--ont le don de se métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir en se déguisant, en se métamorphosant;--non, il est natif, naturel et dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions extérieures;--il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique cela n'y nuise pas.

A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle couleur;--formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui tiennent une si grande place dans la beauté.

Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines époques, méprisée, haïe, proscrite.

Nous la voyons admise du temps de Martial! qui envoie un savon à une belle Romaine en lui disant:

«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des captives de ce pays.»

Caustic Teutanicos accendit spuma capillos.

Juvénal nous montre Messaline--préférant un grabat au lit impérial, s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.

Nigrum flavo crinem abscondante

A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues corrosives, un homme de ma connaissance s'éprit jusqu'à la frénésie d'une jeune fille à la crinière orange qu'il rencontrait dans le monde.--Il faut dire que nous étions en pays italien,--et que, au milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir reflété de bleu,--des yeux de velours noir, cette peau de l'étoffe et de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de la Malmaison ou le Captain Christy, ces yeux de turquoise, cette abondante chevelure rutilante, il était impossible d'être plus «autre» et d'en bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d'admiration qu'il ne lui en était légitimement dû.--Un des amis de l'amoureux s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un jour sans l'avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec toute sa famille; là, il vit non seulement l'objet adoré, mais aussi la mère qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas, de même que deux soeurs de la belle qui n'y allaient pas encore, âgées l'une de seize ans, l'autre de quatorze;--plus encore, deux autres petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure enflammée; là, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme elle l'était en effet, elle perdit l'avantage de l'étrangeté et du contraste, elle ne restait plus «autre».

L'ami se vanta plus tard d'avoir guéri l'amoureux.

Je ne l'eusse pas fait ni même tenté--estimant, comme je le fais, que l'amour, loin d'être une maladie qu'on doive s'efforcer de guérir, est, au contraire, l'état le plus complet de la pleine et heureuse santé du corps, de l'esprit et de l'âme--et qu'il vaut cent fois mieux un amour, même fou, même malheureux, que pas d'amour.

De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin dont personne n'a vu la fin,--se dit «le doyen des étudiants» de même, pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s'avouer qu'on ne sait pas grand'chose et qu'il faut se dire étudiant de première, de seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution, ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette charmante, terrible et périlleuse étude.

On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par découvrir qu'on ne sait à peu près rien; cependant, m'étant quelque peu livré à l'attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j'en demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que m'ont enseigné et ce que m'ont appris à ce sujet saint Bernard et surtout saint François de Sales.

Saint Bernard tenait pour une oeuvre plus miraculeuse que de ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du coeur ou quelquefois sans la perdre tout entière.

Un jour, raconte l'évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint François de Sales d'une dame de son pays et un peu sa parente, et, comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée, il se tourna vers moi et me dit: «Je l'ai déjà ouï dire à plusieurs.»--Je lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le rapport d'autrui?

Il me répondit avec sa simplicité ordinaire:

«--Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée.

--Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans les regarder?

--Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard trop arrêté et trop discernant.»

Au fond, François de Sales aimait les femmes--au moins avec une tendresse et une indulgences paternelles,--mais il se défiait d'elles et surtout de lui-même;--ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de «grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite, n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux oreilles. Il répondit:

«--Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles; ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe, et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.»

Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

«--Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ, et les pharisiens en murmuraient.

--Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles s'amusent autour de vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.--Et comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;--elles en disent pour elles et pour moi;--c'est cette facilité à les écouter qui les fait s'empresser autour de moi.--Les femmes seraient trop faibles et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la laissent pas se rouiller.»

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les croire.

On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe; d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient à ceci, que la plupart des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;--d'où cet aphorisme généralement adopté par la justice: «Quand un crime est commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd'hui que cette proportion n'est déjà plus la même et tend encore tous les jours à se rapprocher de l'égalité,--c'est une conséquence fatale d'une modification dans le caractère féminin.--Les femmes tendent à se masculiniser,--elles veulent être médecins, avocats, savants;--le nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru.

Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui, elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second point, encouragées qu'elles sont par l'indulgence singulière du jury,--qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui déclarent digne de mort l'infidélité des hommes; elles défigurent, à l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus consacrés uniquement à les admirer.

Le mariage légal était autrefois indissoluble;--le divorce aujourd'hui y a mis ordre.

Il n'y a plus d'insolubles que les unions illégitimes, grâce à la crainte du vitriol et à l'indulgence de la justice envers les Arianes abandonnées.

Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire qui m'a été contée il y a longtemps.

«Le fils du roi--on ne disait pas de quel roi--possédait un joli pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de quelques heures;--un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un kilomètre du pavillon, une chaumière qu'il n'avaient jamais vue et qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu bâtir.

»Elle était habitée par une femme d'un âge mûr et par une jeune fille d'une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un homme très basané--qui faisait toutes leurs provisions au village, mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu'à près de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où se passe cette histoire--se voyant près de mourir, demanda un prêtre et lui fit d'étranges révélations sur ses maîtresses.

»--La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont expertes dans les «charmes thessaliens», faisant à sa volonté descendre la lune sur la terre

[Grec: tên selênhên chatagousa].

Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé d'une riche housse comme un palefroi,--disparaissait dans les airs et allait au sabbat,--d'où elle était toujours revenue avec le chant du coq.

»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait disparaître et l'avait enlevé:--par reconnaissance, il lui avait consacré la vie qu'elle lui avait sauvée.

»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait, non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,--dont la grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat.

»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la forêt, fut surpris par un orage subit--tonnerre, pluie et grêle,--et que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.

»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.--On lui offrit des fruits et du lait;--l'homme basané croyait que la mère avait versé clandestinement un philtre dans le lait que but le prince;--mais Proserpine--c'est le nom étrange que sa mère lui avait donné,--Proserpine était si belle, que le philtre était peut-être inutile.

»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;--mais, sans en obtenir les preuves qu'il aurait désirées.--Il avertit un jour la mère et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un voyage qu'il était obligé de faire;--il demanda un gage de souvenir, et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.

»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un cheveu d'une autre femme.--On enferma la boucle de cheveux dans un joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son coeur.

»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;--ces cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué par Satan.

»Or il n'avait pas dit le but de son absence:--c'est qu'il allait se marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire ne se marient pas, on les marie;--il parut froid et préoccupé,--sembla insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses maîtresses ce qui se passait.--Leur désappointement fut terrible et leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la tristesse--et Proserpine se contenta de supprimer les quelques familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment permises.

»Le prince protesta de son amour,--parla des nécessités de son rang,--d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner, mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse, mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une réserve... relative.

»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes visites;--parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain, il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer.

»Quant à la pauvre princesse qu'il avait épousée de si mauvaise grâce, il s'était conduit et se conduisait avec elle d'une façon incroyable.--Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu'on pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle répondit:

»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est ainsi que se font les enfants.

»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait d'éluder les réponses, puis finissait par les faire.

»--Est-elle laide?

»--Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je vous aime uniquement et je ne vois que vous.

»--Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant son ravissant petit pied.

»--Très jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,--on me l'a dit.

»--Apporte-moi un de ses souliers.

»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine, malgré l'exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son désespoir furent à leur comble.--Elle parla à sa mère de se tuer;--celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et lui traça un plan de conduite.

»--Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux sourire,--mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?

»--Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de l'homme qui vous adore,--elle passe pour avoir de très beaux cheveux.--mais j'y ai fait peu d'attention;--ils m'ont paru de la couleur et presque de l'éclat des vôtres.

»--Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et, si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second rang;--car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté légitime appartiennent à la plus belle.

»--Mais c'est impossible... Comment lui demander une mèche de ses cheveux?--avec le peu de familiarité qui existe entre nous.

»--Arrangez-vous;--cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances.

»Le prince partit tout perplexe--demander à sa femme une boucle de ses cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à vous», avec la tête et le reste.

»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une des dames d'atours.

»Cependant le prix qu'avait promis Proserpine était bien séduisant, bien enivrant;--il s'avisa d'une idée;--elle sait déjà que la princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,--je vais lui porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;--je n'ai plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux et les porta à son tyran.--Il ne s'aperçut pas du sourire de haine satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.

»--Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir, quand je serai décoiffée, je les compare aux miens pour la longueur. A demain la récompense.

»Le prince parti,--elle courut à sa mère:

»--J'ai les cheveux.

»--C'est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;--je ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que c'est que l'amour d'une mère; car c'est le dernier prodige que je puis demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai.

»A minuit--la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la forêt; j'avais ordre de les suivre d'assez loin.

»Là, la mère traça un cercle,--y entassa certaines herbes sèches,--y mit le feu--et prononça d'horribles paroles, des malédictions, des promesses au diable, etc;--puis elle alluma les herbes et y jeta la mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se roula dans d'épouvantables convulsions et expira. Une main invisible saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.--Je tombai évanoui de terreur.

»Quant au prince, aussitôt qu'il eut quitté le talisman, il fut délivré de l'obsession;--ses yeux s'ouvrirent,--il vit la beauté et le charme de sa femme.

»Et la naissance d'un héritier coïncida, quant à la conception, avec cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.»

C'est ainsi que l'homme basané raconta l'histoire avant de mourir avec l'absolution du prêtre qui l'assistait.

P.-S.--J'ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789 à 1889.

J'ai condensé en CINQ CENTS LIGNES la véritable histoire de France depuis cent ans, par un vieux spectateur désintéressé qui n'a jamais voulu être rien dans rien.

Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc Michelet et tant d'autres.

Mensonges qui ont empoisonné tant d'esprits et infligé à la France tant de désastres et de misères.

Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale.

UNE FEMME DANS UN SALON

Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et splendide beauté qu'ils ne peuvent plus s'en détacher: à la régularité des traits, à la magie de la physionomie en même temps douce, fière et spirituelle,--elle joint la majesté et la souplesse de la taille, la noblesse et l'harmonie de la démarche, une voix mélodieuse et doucement vibrante et pénétrante. «Ah! la belle, la charmante créature! elle est mariée?--Oui.» Et on vous montre après, dans un coin, à une table de jeu, un homme gros, court, ventru, épais, mal bâti--vulgaire, grossier, la physionomie effacée, présomptueuse et bête.

--Ah! mon Dieu, vous écriez-vous, quelle profanation! quel crime d'avoir livré cette admirable créature à cet immonde personnage!

Mais l'on vous dit: «On ne l'a pas livrée, c'est elle qui l'a choisi, c'est un mariage d'amour.» Vous êtes désenchanté, et vous cherchez à démêler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarité, d'inintelligence, de bêtise ou de vice,--et vos regards se détournent avec dégoût.

C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les étrangers qui viennent à Paris, à l'Exposition. Ils voient la France grande, riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les miracles de l'intelligence et du génie.

Oh! la grande, la merveilleuse nation!

Quels sont les hommes supérieurs, les grands hommes, les génies, les demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander?

Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs sont des médiocres, dont la plupart ont déjà été plus d'une fois renversés du pouvoir comme incapables et dangereux,--dont aucun n'est recommandable par aucune supériorité en aucun genre, dont la moralité a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre un vidangeur ayant fait de mauvaises affaires;--celui-là, du temps que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur maître, a été publiquement accusé par lui d'avoir son incapacité et sa présomption infligé à la France la moitié de ses pertes en hommes, en argent et en territoire; tel autre a participé aux crimes de la Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprès de lui au pouvoir des hommes moins petits qu'eux qui dénonceraient l'exiguité de leur taille;--mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect, sur les maîtres actuels de la France, laissons parler un homme qui a été un peu étourdiment leur ami et leur complice et paraît s'en être fort dégoûté: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort, l'Intransigeant du 31 mai:

--Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite.

--Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie, déshonorée par une pareille horde de tyrans!

Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle les aime.

Ah! la malheureuse! quelle déplorable prostitution! comment allier tant de grandeur et tant de bassesse!

A M. Q. de Beaurepaire,

C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas dérangé, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et peu facile que vous êtes peut-être aux regrets d'avoir assumée.

Savez-vous, Monsieur, que le brav' général, MM. Rochefort et Dillon n'ont pas eu tort de se dérober à l'arrestation préventive que vous aviez décrétée contre eux, qu'il y a déjà longtemps qu'ils seraient à Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient encore renfermés avant d'être jugés.

A vrai dire, je ne comprends les lenteurs étranges de cette instruction, que par l'espoir que vous aurez conçu d'en fatiguer la légèreté et d'exciter l'amour du nouveau caractère français. Le public finira par dire: «Quoi! encore le procès Boulanger! Ah! c'est vieux, c'est une rengaîne, donnez-nous autre chose.» Et alors on pourrait tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire.

En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon étonnement d'un oubli bien étrange que vous avez fait.--Eh quoi! vous avez dérangé, ennuyé tant de gens qui ne tenaient ni de près ni de loin à l'affaire, et vous n'avez pas pensé au cheval noir, au fameux cheval noir qui a contribué pour une si large part à la popularité du général!

Où est ce cheval? Est-il en fourrière? ou a-t-il, comme son maître, réussi à gagner la Belgique ou l'Angleterre?

N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rôle important que ce cheval a joué dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom destiné à l'immortalité, comme celui du Bucéphale d'Alexandre, du Bayard de Roland, de l'El-Borach sur lequel Mahomet monta au ciel pour jaser avec Dieu, d'Incitatus, qui fut nommé consul par Caligula.

De Rossinante.

La fleur des coursiers d'Ibérie.

Les historiens n'ont-ils pas dû regretter d'ignorer le nom du cheval de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire à son maître par un hennissement fait à propos. Et ce cheval pour lequel Richard III offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait: «Allons!» Et l'âne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophète, lequel se repentit amèrement de ne pas les avoir suivis. Et l'ânesse sur laquelle le fils de la vierge Marie fit son entrée à Jérusalem. Et Pégase, qui porte les poètes, parfois dans l'empyrée, plus souvent à l'hôpital.

Savez-vous si le cheval noir sait hennir à propos; s'il peut dire: Allons! à son maître irrésolu; s'il est capable de le porter au ciel ou à l'hôpital; s'il est en état de lui donner de sages avis; si, contrairement à Richard III, le brav'général pourrait le troquer contre un royaume. S'il a, en réalité, annoncé le désir de le nommer consul, sénateur ou procureur de la République. Et le cheval de Troie,

Instar montis equum,

à l'instar de «la Montagne», c'est-à-dire feignant d'être républicain.

Machina foeta armis,

machine grosse d'armes et de périls, à laquelle le peuple français, peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction dans la ville et dans la République.

N'avez-vous pas à jouer en cette circonstance le rôle de Laocoon?

Equo ne credite teneri.

Troyens, défiez-vous du cheval noir!

Et ne devez-vous pas percer ses flancs de votre éloquence, comme le fit Laocoon avec le fer de sa javeline?

Validis ingentem viribus hastam contorsit.

«Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures tirés des chevaux.»

Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun présage, aucune idée, aucun moyen?

Si vous l'avez laissé échapper, c'est une grande faute. Sans son cheval noir, le général Boulanger, à pied, perd plus de la moitié de son prestige.

Si vous le tenez, ne le lâchez pas, mais ne vous laissez pas aller à une colère irréfléchie. Je vous rappellerai à ce sujet ce qui arriva lors de la Restauration:

En 1815, on répandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassiné les chevaux «café au lait» de l'empereur Napoléon. Ce n'était pas vrai, mais tout le monde le crut, et cette légende ne contribua pas peu à renverser la Restauration en 1830.

Philippe de Commines disait: «Entrevues et accointances de rois ne valent rien pour les peuples.»

Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche, faisant le dialogue.

Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas un mot.

Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue italienne,--toutes deux ont produit des chefs-d'oeuvre immortels;--mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue française comme langue diplomatique et commune à tous pour les conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe. Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et est la seconde langue de tout le monde.

Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de substituer la langue allemande à la langue française dans les relations politiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe.

Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on généralement, pour but une alliance offensive et défensive,--pour le cas d'une guerre possible contre la France.

L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.

Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude déclarée et une sorte de faillite,--elle se croit alliée de la Prusse et elle n'est qu'une vassale.

Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie des populations italiennes dans une triste misère.

En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble, conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des orphelins, des mères sans enfants,--des terres en friche, des moissons foulées aux pieds des chevaux, etc, etc.

Après quoi, les peuples imbéciles appellent grands et héros ceux de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères sans enfants chez le peuple voisin--appelé l'ennemi sans qu'on sache pourquoi,--que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa bonne part.

Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperçu lorsqu'il était enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu son père, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora de quelque amitié, et j'ai quelque lieu de douter qu'il eût accepté le rôle qu'on fait jouer à son fils.

J'en ai pour garant la dernière conversation que j'ai eue avec lui, à Rome, deux ans, je crois, avant sa mort.

Lorsqu'en 1852--je quittai la France, après avoir passé à peu près une année à Nervi, auprès de Gênes, je vins planter ma tente à Nice, ville alors italienne appartenant au Piémont.

Je dus, à propos des Guêpes, dont je voulais continuer la publication, m'adresser à M. de Cavour, relativement à certaines formalités imposées par la loi aux étrangers.--Il s'agissait de prendre un Italien comme «gérant responsable».--J'écrivis au ministre pour demander d'être dispensé de cette fiction et de rester, comme je l'avais été toute ma vie,--seul et entièrement responsable de mes écrits.

M. de Cavour me répondit:

«Dura lex, sed lex.--Je comprends que cette loi vous choque, mais c'est la loi,--il n'y a pas moyen d'éviter le gérant;--le Roi, qui connaît vos Guêpes, m'ordonne de faire mettre son nom en tête de la liste de vos abonnés, et, comme ministre constitutionnel, gérant responsable moi-même, je vous prie d'inscrire mon nom au-dessous de celui du roi.»

On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix médiocre, à répondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et à payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que je pourrais encourir.

Je me résignai--et, par une dernière protestation, je refusai de connaître Bonnavera--et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs années qu'il joua ce rôle, c'est-à-dire jusqu'à la cession de Nice à la France.

Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois à Nice:--la première fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre visite à l'impératrice de Russie, qui y passait l'hiver.

Je demandai l'honneur de lui être présenté et j'eus le très grand plaisir de le voir plusieurs fois.--Sa conversation gaie, familière, sans apprêt, et, en même temps, sérieuse, nette et intelligente, rapprochée de ce que j'apprenais à son sujet me frappèrent par une ressemblance singulière avec notre Henri IV de France.

Je me rappelle un détail:--Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon jardin--je m'étais alors fait jardinier--demander je ne sais quel légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir recours à moi;--je le fis jaser.

--J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma retraite--pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté.

»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis content de mon menu, j'espère des compliments,--je suis prêt à l'heure.--Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.--Enfin, j'ai fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.»

»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.

Des trois talents que la chanson attribue à Henry IV, je n'ai pas ouï dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,--pas plus, du reste, que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son compère Rosny;--les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves, intrépides et «verts galants».

Plus tard,--lors de la guerre contre l'Autriche,--à Solferino, Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves».

J'écrivis à M. de Cavour:

»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.--Je voudrais bien lui faire entendre ceci:

»Il est beau, il est juste--que les rois guerriers ou batailleurs, les généraux et autres chefs d'armée--montrent quelquefois que, à l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.--Mais ce ne peut être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des coups de sabre.

»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son génie,--il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.»

»Il est très beau que votre roi ait été, par les troupes françaises, proclamé caporal des zouaves, mais il n'a aucun intérêt à devenir sergent.»

M. de Cavour me répondit:

«J'ai lu votre lettre au roi.» D'abord il a ri, puis il a dit: «Au fond, il a raison.» Et il m'a ordonné de vous envoyer la croix des Saints Maurice et Lazare.

Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.--J'ai passé douze à quinze ans à Nice, où les souverains, rois, empereurs, etc., en distribuent en partant--comme les bourgeois distribuent des cartes P. P. C. pour prendre congé--et je n'en ai pas visé une seule.

Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie--au jardin et à la mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de m'en orner.

Mais ce présent de Victor-Emmanuel--me fit un vrai plaisir, comme tout ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette décoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban rouge de la croix de France;--et je ne cache pas mon faible pour l'harmonie des couleurs.

Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps après.--La France avait subi l'humiliation et les désastres de la guerre d'Allemagne,--dus pour la première moitié à Napoléon III et à Ollivier, et pour la seconde moitié à Gambetta, à Freycinet et à la horde des avocats à la suite.

Je me trouvais à Rome, et, apprenant que le roi y était, je lui écrivis, pour lui demander la permission de lui présenter mes respects.--Je connaissais un peu, pour l'avoir vu à Nice, l'officier qui m'apporta l'invitation de me présenter au Quirinal,--et il me dit:

--Avez-vous un habit?

Or il y a plus d'un demi-siècle que j'ai cherché et trouvé le costume simple, commode, qui convient le mieux à mes habitudes d'exercices un peu violents, à ma stature, à ma forme, peut-être à ma physionomie, peut-être aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y mettre.--Ce choix fait, je n'ai pas plus changé que l'oiseau ne change son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa peau;--depuis cinquante ans, je me suis trouvé deux ou trois fois à la mode, mais c'est la mode qui a changé.

Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas d'habit.

--Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.--Si vous restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.--Qu'avez-vous fait depuis que nous ne nous sommes vus?

--Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier; seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des zouaves est devenu roi d'Italie.

--Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans inquiétudes et sans travail;--il m'est arrivé plus d'une fois d'envier le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment je me serais tiré d'affaire avec les femmes.

--Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pour avoir assez d'intelligence et d'accointances dans ce parti.

--Vous parlez d'autrefois, répondit-il,--et, vous et moi, nous avons quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement--je ne veux pas que vous croyiez--je ne veux pas que personne croie--que j'ai été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;--il avait été question entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre--et je lui avais dit:

--«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.»

»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et commencée!

»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne tardera pas à se relever noblement.»

Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit:

--«Français et Italiens, soyons toujours unis!»

Ces paroles prononcées--avec intention devant un grand nombre de témoins, me frappèrent;--je les écrivis alors et les publiai;--et je me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son père.

D'autre part,--je ne pense pas qu'un Français doive--et, conséquemment, puisse porter une décoration italienne, et j'ai détaché de la boutonnière de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans, y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au ruban rouge de France.

Ah çà!--Français, mes frères, est ce que ce peuple auquel on a permis si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre, serait devenu le plus crédule, le plus jobard et le plus gobe-mouches?

Est-ce que, sérieusement, on vous fait croire que vous êtes en république?

La république!--mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui s'intitule «une et indivisible;»--de la pourpre du manteau royal déchiré en lambeaux, une douzaine et demie de petites républiques se sont taillé des carmagnoles et sont plus divisées entre elles, plus ennemies, plus acharnées les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont jamais été contre la royauté.--Nous avons la République, mère Gigogne ayant enfanté une famille de petites républicailles.

Puis la République démocratique:--idem sociale;--idem opportuniste;--idem radicale;--idem possibiliste;--idem revisionniste;--idem intransigeante;--idem anarchiste;--idem nihiliste, etc., etc., etc., etc.

Toutes d'accord en un seul point qui a été trahi et dénoncé par la digne moitié d'un de nos maîtres du jour:

«A présent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les rois.»

Jamais vous n'avez été si loin de la République qu'aujourd'hui.--Jamais vous n'en avez été si près que sous trois rois;--Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;--de ces trois rois, deux ont été assassinés et le troisième chassé, après sept tentatives d'assassinat.

Voyons celle des républiques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis provisoirement contre le boulangisme, sauf à se séparer et à se battre plus tard.

Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris?

Il y a, à Paris,--selon les statistiques établies il y a quarante ans,--un indigent légal, c'est-à-dire «assisté», sur douze habitants.

Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misère honteuse, dissimulée, qui lutte et attend la mort sans rien dire.

Cette misère a-t-elle diminué depuis l'établissement de la soi-disant République?

Il serait facile de prouver le contraire:--les grèves interrompant le travail, l'enchérissement des denrées,--des habitudes de luxe relatif,--le «pain quotidien», se composent de beaucoup plus d'éléments qu'autrefois, la multiplicité des cabarets, des brasseries, des cafés, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc.

Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze habitants,--voici les festins que la République, que le conseil municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans:

POTAGE

Crème d'écrevisses Saint-Germain Rissoles Lucullus--Tartelettes Conti Saumon sauce Indienne Turbot sauce Normande Quartier de Marcassin Moscovite Poulardes Périgourdines Homards Bordelaise Chauds-froids de Becfigues Granités fine Champagne Spooms au Cliquot Paons truffés--Rocher de foie gras Salade Russe Asperges sauce Mousseline Glace Eiffel--Glace Centenaire Gaufrettes Gâteau Millefeuilles--Gâteau Napolitain Dessert

VINS

Madère 1858 retour de l'Inde Grand Montrachez 1877 Saint-Nicolas Bourgueil 1884 Smith Haut-Laffitte 1875--Chambertin 1877 Château-Yquem 1875 Veuve Cliquot--Georges Goulet 1884 Fine Champagne 1842 Café--Liqueurs

Le service fait par quatre-vingts maîtres d'hôtel--aidés du personnel secondaire d'à peu près autant de personnes.

Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs différentes.

Des noces de Gamache.

Et, ce soir-là, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se sont couchés sans souper.

Voyons, le nouveau président de la République,--c'est, dit-on, un honnête homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;--il ne met pas, comme son prédécesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui est allouée,--il dépense l'argent qu'il reçoit,--il s'est fait faire pour l'Exposition un très beau landau neuf, attelé de deux chevaux de prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! Ça a dû coûter cher.

Les journaux publient les toilettes de madame la présidente:--aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu pâle,--un tricolore discret,--une aigrette de diamants, et, un autre jour,--et, d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures.

C'est très bien;--mais n'était-on pas plus près de la République quand Henri IV écrivait à Sully:

«Mon ami, j'irai ce soir dîner chez vous à l'Arsenal.--Tâchez d'avoir du poisson,--nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin d'Arbois.»

Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau gris sur la tête--et son parapluie à la main,--n'avait-il pas l'air plus républicain que M. Carnot dans son beau landau?

Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,--on ne les voyait jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les enfants pauvres,--elles se conformaient modestement à la célèbre épitaphe d'une matrone romaine.

Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.

Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit.

Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle espérait imiter.

Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son habit.

La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy.

Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon.

C'est nous qu'est les rois.

Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous sommes censés en République,--excepté les quelques centaines de naufrageurs qui ont partagé les épaves--et qui n'oseraient pas, ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs, la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme d'écume.

UNE PROPHÉTIE

J'ai lu dernièrement, dans un journal,--je crois bien que c'est dans la Grande Revue--Paris et Saint-Pétersbourg,--que quelques critiques m'accusent de me répéter quelquefois,--et le journal me défendait très gracieusement.

Si vous le permettez, nous allons un peu causer.--Je commencerai, comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les journaux judiciaires:--«J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;» puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les «circonstances atténuantes.»

Je me répète quelquefois, tantôt sans m'en apercevoir, tantôt avec préméditation.--Voilà quant aux aveux.

J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu assister à l'interrogatoire qu'il faisait subir à un accusé qui s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette question: «Ne seriez-vous pas bien embarrassé si l'accusé ne vous répondait absolument rien et, à vos questions plus ou moins captieuses, gardait un silence obstiné?--Plus embarrassé, me dit-il, que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arrivé ni à moi ni à aucun de mes confrères; quelques accusés essayent de ne pas parler, mais ça ne dure pas longtemps. Peut-être suis-je comme eux et aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire; parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas aperçus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas être convaincus.--Mais, puisque j'ai commencé, continuons.

Je voudrais qu'on me montrât un homme, parleur ou écrivain, qui, ayant raconté des histoires et des contes pendant plus de soixante ans, oserait affirmer qu'il ne lui est jamais arrivé de raconter deux fois le même conte ou la même histoire.

Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la Restauration, une célébrité incontestée alors, bien vite oublié depuis,--il s'appelait Châtelain.--Il disait un jour: «Voilà vingt ans que je fais tous les matins, dans mon journal, le même article avec le même succès.»

Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai déclaré la guerre n'ont pas plus varié, les uns leurs coquineries, les autres leur bêtise.

Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?-- Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, excepté le voleur, personne ne songera à m'en blâmer.

Si le feu est à la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'à ce que les secours arrivent, sans se préoccuper de chercher des synonymes et de varier ses cris.

Il me revient à la mémoire un exemple de «répétition» qui, d'après une légende conservée à la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins à l'élève qui s'en avisa.

Le sujet proposé était la description d'un incendie, et dans cette description il avait écrit ce vers:

Undam, undam, undam, accurite cives!

que j'ai traduit assez bien, mais pas tout à fait bien, par ce vers français:

De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!

Je dis assez bien--parce que ce qui fut remarqué dans ce vers, c'était l'harmonie imitative--qui était alors très à la mode.--Il semblait, en lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du tocsin.

Si ce son est reproduit par cette répétition:

De l'eau! de l'eau! de l'eau!

il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant, les élisions exigées pour la mesure du vers:

Und! und! und!--accurite, cives

autant que dans le vers célèbre:

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?

Une des plus vives et des plus complètes jouissances qui soient permises à l'esprit humain--est d'abord de découvrir une vérité.

Puis ensuite de trouver, pour exprimer cette vérité, une formule nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mémoire.

C'est un travail qui ressemble à celui d'un naturaliste conchyliologiste qui a trouvé dans la mer une coquille dont il ne fait qu'entrevoir ou deviner la beauté, enveloppée qu'elle est par la vase durcie--qu'on appelle le «drap marin». Au moyen de certains acides et d'une patience obstinée, il arrive à la nettoyer, à la débarrasser du «drap marin», à la «décaper», et alors il lui est permis de la contempler dans tout son éclat.

Cette jouissance extrême, il m'a été donné de l'éprouver trois ou quatre fois dans ma vie,--et de trouver des formules qui ont été acceptées comme aphorismes, axiomes--et mêmes proverbes;--ce qui n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombée dans le «domaine public», que chacun en prend possession et s'en sert comme d'une chose à lui.

Comme sur certains points j'ai résumé, condensé, parfois, un travail assez long, et exprimé en quelques mots ce qu'il serait facile de délayer en vingt pages, je considère le sujet comme suffisamment étudié; d'autres peut-être feraient mieux, mais pas moi.--J'ai dit tout ce que [je] sais, et, lorsque se représentent de nouveau le mensonge, l'erreur ou la bêtise que j'ai voulu combattre, je reproduis sans scrupule ma réponse déjà faite aux mensonges, erreurs ou bêtises déjà combattus.

J'ai ma poudrière et mon sac à plomb garnis, et je ne me crois pas obligé, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et de fondre de nouvelles balles.

Quand un bûcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups précisément dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup.

Quand le marin veut atteindre, accoster telle île ou telle embarcation, il donne des coups d'aviron répétés,--égaux, mesurés, cadencés, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mêmes.

J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des idées arrêtées sur les hommes et sur les choses, moins variés qu'on ne croit, formant un cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns après les autres.--J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque bévue, chaque infamie, à mesure que chacun ou chacune repasse.

Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un certain nombre de fois modifié mes principes, mes opinions, mes jugements.

On vient de discuter, pour la vingtième fois, plusieurs questions à la Chambre des députés.--Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement étudiées, je me suis formé des sentiments qui n'ont pas changé et ne changeront pas.

Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne puis que répéter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer le «pauvre» par vieillesse, par maladie, par manque de travail,--le pauvre de situation,--du pauvre de profession, qui, dans la mendicité, a trouvé des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le travail.--Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais pauvres; par leur effronterie, par leurs importunités opiniâtres, ils interceptent la charité et l'empêchent d'arriver aux vrais pauvres.--Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain.

Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;--elle saura ceux qui ne peuvent pas travailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par l'infirmité, par la maladie,--par le manque d'ouvrage;--elle verra si cette situation cesse et quand elle cessera,--si la commune est pauvre elle-même, elle sera soutenue par le département.

Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui ne réprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;--je ne sais si l'administration du directeur a été parfaitement correcte, mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat, voulant détruire une surveillance incommode qui les gêne dans une industrie qui consiste à voler et à empoisonner les populations,--il faut pourtant, puisque cette question se représente, que je répète ce que j'ai déjà dit tant de fois.

Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pièces de cent sous, il serait arrêté, emprisonné, frappé de grosses amendes comme voleur,--peut-être mis aux travaux forcés comme faux monnayeur.

Si le chaland mettait dans la marmite de l'épicier ou du marchand de vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrêté et jugé comme empoisonneur, et subirait les peines édictées par la loi.

Eh bien, le marchand de vins et l'épicier qui volent et empoisonnent l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou empoisonnerait l'épicier et le marchand de vins. Pourquoi des synonymes atténuants et doucereux? pourquoi vente à faux poids, sophistication, etc.,--pourquoi ne sont-ils pas également punis des mêmes peines?

M. Pelletan, député, en pleine Assemblée, vient de faire le panégyrique des féroces assassins de l'ingénieur Watrin, de Decazeville, et d'insulter à la mémoire de la victime, prétendant qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exaspérer. «Les amnistier, s'est écrié un autre député, M. de Lanjuinais; que MM. les assassins commencent!»

Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis répété.

Je vois entre parenthèses. (Rires); c'était cependant ce qui s'était dit de plus raisonnable et de plus sérieux dans cette scandaleuse réunion.

Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formule qui exprimerait combien a été odieux, absurde, criminel et bête le discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence, en vue d'une ignoble popularité, à proférer des élucubrations ou des discours analogues, je n'hésiterai pas répéter le terme dont je me serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprimé ma pensée.

A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-Étienne, deux ingénieurs se sont fait intrépidement descendre dans le puits et en ont été retirés plus d'à moitié morts.

M. Basly, l'ex-cabaretier,--s'est écrié tout de suite que c'était la faute des patrons et des ingénieurs.--On ne dit pas quelle part de ses vingt-cinq francs il a donné pour les familles des victimes;--les ministres Guyot et Constans se sont portés sur les lieux et, lâchement, n'ont pas oser décorer les deux ingénieurs.--Quant aux ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrépidement, si noblement dévoués pour les secourir,--qu'ils aimeront, qu'ils écouteront, auxquels, le cas échéant, ils donneront leurs voix pour les représenter à la Chambre: ce sera à M. Basly.--Eh bien, quand j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur, l'impresario de grèves et d'émeutes est un animal dangereux, une bête puante et enragée, surtout pour le malheur des ouvriers!--chaque fois que reparaîtra M. Basly, je répéterai que M. Basly est un animal dangereux et une bête puante et enragée, qu'il serait juste et salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de calme que le «divin» Homère répète et donne sans cesse à Achille le nom d'Achille aux pieds légers [Grec: podas ochus]--et Agamemnon celui de roi des hommes [Grec: anax andrôn].

Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements à ceux qui ont remarqué mes répétitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au moins pendant deux fois.

Quand le procès Boulanger sera fini,--s'il est destiné à finir, il y en a un autre tout prêt--qui demandera moins de temps et moins de peine à la commission et aux magistrats chargés de l'instruction.

C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intérieur.

Lorsque Verrès revint de Sicile chargé de dépouilles, on ne le fit pas consul. Cicéron dévoila ses forfaitures, ses concussions, ses pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparaître.

M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a publié le rapport de Richaud, a joué au Tonkin le petit Verrès; pour prix de ses déprédations, de ses exactions, a été choisi pour ministre par M. Carnot.

Le procès doit être fait non seulement à M. Constans, mais aussi à ses collègues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;--et à M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont tellement confirmés aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspérée, commence à émettre des doutes sur le choléra qui aurait frappé Richaud, à la mort duquel M. Constans avait tant d'intérêt.--Je ne répète ce bruit que «sous toutes réserves», comme disent les journaux.

M. Carnot est «honnête»; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne s'entoure que d'honnêtes gens;--sans cela, il manque essentiellement à son devoir.--Cadet Roussel (ça, c'est encore une chose que j'ai déjà dite et que je répète), Cadet Roussel était bon enfant, mais on n'avait pas songé à en faire le chef d'une grande nation, le président de la République française.

Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vérité:

Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir été vidangeur.

Ce n'était pas au moment où on appelait et attirait le monde entier à Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui présenter un pareil ministère, comme spécimen de ce que peut produire la France en honnêtes gens et en hommes d'État.

Puisque que je suis «entré dans la voie des aveux», il n'en coûtera pas davantage à mes lecteurs, à mes juges, de me pardonner une infraction de plus.

Je vais me «répéter», reproduire quelques courts passages d'un livre que j'ai publié il y a une vingtaine années et qui a pour titre: ON DEMANDE UN TYRAN.

Ce livre contient des prédictions dont la plus grande partie ne s'est déjà que trop réalisée.

«On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les «martyrs»;--ils «rentraient dans leurs droits», et étaient non seulement électeurs, mais candidats acclamés plutôt qu'élus. M. Gambetta n'était nommé qu'à une faible majorité.--On voyait pêle-mêle entrer à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc., puis les plus compromis des «socialistes», puis tous les piliers d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.»

On redémolissait la maison de M. Thiers, on supprimait le Rappel,--on donnait des avertissements à la République française, le Journal officiel s'appelait la Carmagnole, on élevait des statues aux martyrs de la Commune, assassinés par les Versaillais,--la propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux propriétaires.

Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée réactionnaire:--nouvelle dissolution,--nouvelles élections,--avènement d'une nouvelle couche sociale.

Entrent alors à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands de chaînes de sûreté,--les croupiers des trois cartes,--les victimes de la police correctionnelle et les martyrs de la cour d'assises.

Le ministère se compose de Polyte, de Gugusse et d'un fils naturel de Troppmann;--on déclare Ça ira l'air national,--mais ce gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire, Polyte, Gugusse et Troppmann fils se trouvent bien au pouvoir, s'y défendent par la force et se déclarent triumvirs.

Alors,--de mon rêve,--je ne me rappelle qu'une confusion de gâchis, de boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies, des pendaisons, des têtes coupées.

Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches:

ON DEMANDE UN TYRAN

et il se trouve qu'un tyran régnait sur la France; venait-il d'en haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rêves sont parfois aussi incohérents, aussi invraisemblables que la vie.

Toujours est-il que celui-ci régnait,--qu'on lui obéissait...

Voici le discours qu'il avait prononcé le premier jour de sa prise de possession:

«Tas de coquins d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards de l'autre.

»Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en république;--pour cette troisième fois, comme pour les deux autres, alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, en y ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie...

»Vous vous séparez, vous vous quittez, vous vous «engueulez», vous vous menacez au moment de la curée.

»Puis, d'excès en excès, de sottises en sottises, d'abus en crimes, vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur, le dégoût et l'horreur de la République, dont vous vous dites les apôtres, et vous l'avez tuée pour la troisième fois.

»Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards.

»La liberté!

»Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donné au changement de despotisme.

»La liberté! c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres têtes:--vous naissez gais, à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup pour vous achever.

»La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A bas les pattes!--à bas les gueules!

»La liberté,--la sainte liberté,--vous ne la connaissez seulement pas;--vous ne vous croyez libres que quand vous êtes oppresseurs.

»Résignez-vous à m'obéir; n'essayez pas de résistance, vous savez bien que vous n'êtes pas braves;--vous savez bien que vous avez laissé ou plutôt fait tuer en les abandonnant le très petit nombre de républicains et le nombre plus grand de dupes, derrière lesquels vous vous abritiez...

»La France s'est dégoûtée de son bonheur,--la mode d'être heureux a cessé à la suite d'une maladie.

»Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler.

Pour sauver le pays d'une ruine complète,--il est nécessaire d'appliquer une malédiction énergique, et, me conformant à l'exemple d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs: «Il condamne Sparte à servir, Athènes à se taire.»

Lacedæmon servire jubet, Athenas tacere.

»J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette année, chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste à penser avant de parler,--ordre qui s'était misérablement interverti:--le Français s'était accoutumé à lire, tous les matins, dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la journée, comme son pain tout cuit;--son esprit, faute d'exercice, est devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié...

»Au bout d'un an de ce règne du silence, nous verrons s'il convient de le modifier ou de le prolonger.

»Tas de coquins d'un côté,--d'imbéciles et de jobards de l'autre.»

Ainsi, je prophétisais, il y a vingt ans;--mais alors--je n'osais prédire ce qui allait arriver et le point où nous sommes aujourd'hui que sous la forme d'un rêve.

Et voilà que nous y sommes.

Il vient de mourir à Versailles une femme pour laquelle je professais, depuis un demi siècle, et je professe encore au delà de la tombe, une profonde et respectueuse affection.

C'est la duchesse d'Elchingen.

Je me suis demandé pourquoi la perte des gens que j'aime me cause aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois; serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis un peu mort moi-même?? Non,--c'est que, dans la première moitié de la vie, alors qu'on peut espérer ou craindre encore de nombreux jours, la mort des gens aimés vous inflige une longue séparation,--tandis qu'à l'âge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus près des morts que des vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de près, la regardons bien en face, voyons, comme des fantômes, se dissiper les mystérieuses terreurs--et sommes convaincus qu'après tout ce n'est pas un grand mal, ou plutôt que c'est une délivrance pour presque le plus grand nombre.

C'est vers 1843 que j'ai connu la duchesse d'Elchingen; depuis un peu plus de deux ans, je venais de découvrir Saint-Adresse après Étretat, et mes bavardages, et aussi la réputation que m'avait fait Étretat de me connaître en beaux paysages, commençaient à mettre Sainte-Adresse à la mode.

Le colonel d'Elchingen avait amené toute sa famille à Saint-Adresse, me l'avait recommandée et était retourné à son régiment; c'était une charmante famille;--la duchesse avait été, était encore une des femmes les plus belles, les plus aimées, les plus respectées de la cour des Tuileries, fort attristée depuis la mort du duc d'Orléans.

D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils, Edgard de Vatry, alors âgé d'une douzaine d'années, et, du second mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite Hélène, filleule de la duchesse d'Orléans, qui en avait à peine quatre ou cinq; puis Henry Souham, à peu près de l'âge de Michel;--à la mort de Henry Souham, frère de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers, le duc et la duchesse avaient adopté son fils et l'élevaient avec leurs enfants, d'une affection si égale, qu'à moins d'être initié, on le croyait un de leurs enfants.

La duchesse avait encore auprès d'elle une nièce qu'elle maria plus tard;--musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme aux soirées, avec des mélodies rapportées d'Afrique pour le régiment de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique militaire.

Le colonel d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était un des plus beaux soldats que j'aie vus.--Reçu à l'École polytechnique en 1821, mais n'ayant pas pu y entrer à cause de son nom, il avait été prendre du service en Suède auprès de Bernadotte, où il était devenu capitaine d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nommé capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitôt qu'il avait quelques instants de liberté, il accourait à Sainte-Adresse et y passait quelques jours.

Les enfants était lâchés comme des jeunes chevaux en liberté au bord de la mer, et le professeur des garçons passait je crois plus de temps à jouer avec eux qu'à leur donner des leçons.

J'aime--surtout aujourd'hui--à me rappeler certains détails et certaines circonstances de ce temps-là, où toute cette belle famille était heureuse et ignorante et imprévoyante de l'avenir.

Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen, c'était elle qui les cherchait;--elle s'occupait aussi de mettre ordre, par ses relations à Paris, à des injustices, à des passe-droits;--elle savait consoler les affligés, soigner et encourager les malades.

Si aujourd'hui, à Sainte-Adresse, où il n'y a plus que les enfants et les petits-enfants de ceux qui y vivaient alors, vous parliez de madame d'Elchingen, peut-être ne comprendrait-on pas tout de suite; mais, si vous disiez: «Vous souvenez-vous de la bonne duchesse? personne n'hésiterait.»

Elle était assez mal logée, et, comme elle revint plusieurs étés de suite, il ne manquait pas de maisons plus «confortables» qu'on lui offrait et qu'on l'engageait à prendre;--mais elle refusa toujours de changer de résidence, en disant: «Je ne peux pas, ça ferait trop de peine à ces pauvres gens qui me louent leur maison.»

Pour penser à quel point les enfants étaient heureux de courir, de barboter,--je me rappelle qu'un jour madame Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, qui était installée aux bains de Frascati au Havre, vint avec ses enfants faire à Sainte-Adresse une visite à madame d'Elchingen; elle s'excusa du costume «à peine présentable de ses enfants».--«Attendez un instant, dit la duchesse, qu'on me cherche toute la troupe.» Ils arrivèrent couverts de sable, trempés d'eau, etc. On avait dû tirer Michel par les pieds pour le faire sortir d'un souterrain qu'il était en train de creuser dans le sable et la «tangue» de la mer, barbouillé de vase et des algues dans les cheveux;--Hélène avait voulu suivre son frère et était déjà entrée au commencement du souterrain, Edgard et Henry n'étaient pas en meilleur état.

Quant aux enfants d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire,--dont l'un est aujourd'hui avec grand succès, directeur du Jardin d'acclimatation à Paris,--je me rappelle qu'allant un jour voir leur père au Muséum, je trouvai dans une chambre les enfants jouant et se roulant avec de jeunes lionceaux nés au Jardin des plantes.

Un jour, la duchesse voit au bord de la mer une femme qui pleurait; elle s'approche d'elle, et, d'une voix compatissante, lui dit:

--Qu'avez-vous, ma pauvre femme?

--Pourquoi m'appelez-vous pauvre femme? répondit l'affligée; qui vous a dit que je suis pauvre;--je ne suis pas pauvre, je suis propriétaire, et vous voyez ma maison d'ici.

--Excusez-moi, dit madame d'Elchingen; je vous voyais pleurer, j'ai pensé que vous aviez du chagrin, et j'aurais voulu vous donner quelques consolations, et peut-être vous aider en quelque chose.

--Oui, je pleure, c'est vrai, parce que mon fils, qui est au service, devait avoir un congé pour venir me voir et qu'on lui a refusé.

--Ah! votre fils est soldat?

--Qui vous dit qu'il est soldat?--Mon fils n'est pas soldat,--il est sergent.

--Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser, au contraire; c'est un beau titre que celui de soldat;--mon mari est colonel, et, en parlant de lui, je dis: «Il est soldat.»

Enfin, elle réussit à calmer cette revêche personne, écrivit à Paris, obtint le congé désiré, et ensuite fit recommander le sergent à son colonel.

Elle avait fait rapprocher un douanier de ses parents très vieux, qui avaient besoin de lui;--un autre douanier qui avait quelque faveur ou quelque justice à obtenir lui écrivit:

«Madame,

»On sait combien vous aimez les douaniers, c'est pourquoi je m'adresse à vous, etc.»

Un matin, elle me fait appeler et me dit:

--Mon mari m'a dit: «Je ne veux pas que, vous et les enfants, vous alliez sur la mer en mon absence.

»Cependant, si ces enfants, vous forçaient de manquer à l'ordre, en voici un autre.--Mais celui-là,--il est de rigueur et inflexible.

»Si vous allez à la mer, n'y allez pas sans Karr. Eh bien, j'en suis à ce second ordre; voulez-vous nous mener promener?

--Je ferai mieux, je mettrai ce soir mes trois-mailles à la mer, et, demain matin, nous irons les lever ensemble.

Le lendemain, en effet, tout le monde s'embarque; mais nous n'étions pas encore à nos filets, tendus assez au large, que la pauvre duchesse fut prise d'un tel mal de mer, qu'après une lutte héroïque, elle fut forcée d'avouer ce qui se manifesta dans des conditions si affreuses que je lui dis:

--Madame, je ne puis en ce moment vous rendre qu'un service, ne vous faire qu'un plaisir, c'est de m'éloigner de vous et de disparaître.

Je criai à mon matelot:

--Toi, à terre, et bon train.

Et, piquant tout habillé une tête dans la mer, je m'en allai à la nage sur un point différent de celui où elle allait aborder;--puis je courus chez elle chercher sa femme de chambre, qui vint la recevoir et la fit entrer dans ma cabane jusqu'à ce que le mal fût calmé.

--Je savais bien que je serais malade, dit madame d'Elchingen, seulement je ne croyais pas l'être autant. Mais les enfants en avaient tant d'envie!

--Voilà, disait, quelques jours après, mon matelot Buquet, voilà des gens qu'il est agréable de mener promener; vous ne savez pas tout ce qu'elle a donné à ma femme et à mes enfants!

Un jour qu'on avait envoyé des livres de contes aux quatre enfants, Michel me dit:

--Vous devriez bien nous faire les fées de la mer.

J'avoue que je n'y pensai plus, et ce n'est que bien longtemps après que Hetzel, l'éditeur de l'excellent Magasin illustré, me demandant un conte, je me rappelai les «Fées de la mer».--Mais Michel était alors général, et je n'osai pas le lui dédier.

Qu'est devenue cette famille, alors si heureuse?

La révolution de 1848, qui avait trouvé d'Elchingen colonel du 7e régiment de dragons s'empressa de le mettre à l'écart;--puis en 1851, le président le fit général de brigade, et il fut choisi pour commander une brigade de grosse cavalerie, lors de la guerre d'Orient; mais il mourut du choléra en arrivant à Gallipoli.

Son fils Michel Ney est mort d'une mort terrible et mystérieuse, au moment où, déjà général de brigade, il allait être promu divisionnaire--à quarante-quatre ans;--il avait vingt-sept ans de service, dix-neuf campagnes, six citations à l'ordre de l'armée, cinq blessures.

Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur.

Edgard de Vatry, obligé de quitter le service à la suite de douleurs incurables gagnées à la dernière guerre, s'est donné la tâche de traduire en français et de publier un ouvrage très célèbre en Allemagne, du général de Clausevitz:--Théorie de la grande guerre.--Cet ouvrage, commencé, dit-il, sans autre intention que de tromper ses regrets en continuant à s'occuper des choses du métier, a demandé treize ans d'un travail de traduction, et a reçu de l'Académie un prix Montyon, comme ouvrage d'utilité publique.

Quant à Hélène, l'enfant que j'avais plus d'une fois rapportée sur un bras à la maison de sa mère et qui annonçait une grande beauté, promesse qu'elle a dit-on tenue,--je ne l'ai jamais revue;--elle a épousé le prince Nicolas Bibesco, élève de l'école Polytechnique, officier de la Légion d'honneur, chef d'escadron en France, au titre étranger,--ayant fait la campagne de 1870 comme aide de camp du général Trochu, et aujourd'hui membre de la Chambre des députés de Roumanie.

Hélène est mère de trois ou quatre beaux enfants.

P.-S.--Au livre III de l'Énéide, Virgile fait un récit qu'on peut appliquer à notre situation. Les Troyens débarqués se préparent, étendus sur des lits de gazon, à savourer un repas dont ils ont grand besoin. Mais tout à coup du haut de la «montagne», de montibus, les harpies fondent sur eux d'un effroyable vol, battant bruyamment des ailes et poussant des cris sinistres; elle se jettent sur leur nourriture, l'emportent, souillent tout de leur contact immonde, et mêlent à leurs cris d'insupportables et fétides odeurs:--Contacta omnia foedunt.

Mais peut-être cette comparaison empruntée au grand poète est-elle trop noble pour la circonstance;--nos maîtres ne ressemblent-ils pas davantage à ces fripouilles qui, sur le point d'être chassés d'un «garni» qu'ils ont sali sans jamais payer le loyer, «déménagent à la cloche de bois», c'est-à-dire s'en vont par la fenêtre, emportant les meubles du logeur, brisant les vitres, arrachant les tentures, etc.

C'est ainsi qu'avant de partir ils ont achevé de déshonorer et de détruire la «Légion d'honneur»; le gendre de M. Grévy vendait les décorations, mais au moins il les vendait cher;--ceux-ci en ont fait une monnaie de billon pour payer ou acheter de petits services et donner des pourboires à leurs complices «subalternes». Le Journal officiel vient de publier une liste de décorations qui, dit le Figaro, ne tiendrait pas dans les seize colonnes de ce journal.

M. Carnot sera-t-il assez «innocent», assez complice de M. Boulanger pour affronter les élections avec le ministère actuel?

Beaucoup voient déjà le brav' général président de la République, qu'il aura de son mieux tant contribué à détruire.--Quelque chose comme le gardien de Pompéi ou d'Herculanum.

Le cas échéant, il est difficile de prévoir, il sera curieux de voir le premier ministère du président Boulanger;--par allusion au coup de 1852, ça manque totalement de Morny;--ça aussi je l'ai dit, et je le répète.

PANORAMA DU SIÈCLE

Rien n'est plus laid, plus absurde, plus bête, plus contraire à toute idée de justice qu'un procès politique.

On y voit des vaincus jugés par des vainqueurs, qui viennent d'avoir grand'peur et en ont encore un peu.

Il est incontestable que le général Boulanger et ses amis conspirèrent et conspirent encore pour s'emparer du pouvoir et de toutes ses douceurs, blandices et petits profits;--mais ils ont été jugés par des gens qui conspirent pour le garder après avoir antérieurement conspiré pour le prendre, et ont conspiré hier avec le même Boulanger contre lequel ils conspirent aujourd'hui comme il conspire contre eux.

«Il n'y a pas, dit J.-J. Rousseau, de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.»

Sous un gouvernement monarchique,--solidement appuyé sur les lois, sur l'ancienneté, personne ne peut rêver de le renverser pour prendre sa place,--et les ambitions ne peuvent s'agiter qu'au-dessous de lui et à une certaine hauteur;--mais sous un gouvernement où on a vu la royauté exercée par le vieil avocat Grévy, par tel petit journaliste comme Yves Guyot, par tel vidangeur malheureux comme M. Constans, chacun se dit: «Pourquoi pas moi!»--Et on met en usage pour les remplacer les procédés qu'eux-mêmes ont employés pour se jucher au pouvoir.

Dans cette circonstance du procès Boulanger, la droite du Sénat s'est conduite avec une adresse incontestable:--elle n'a voulu ni condamner ni absoudre le «brav'général»; elle a laissé les soi-disant républicains et les soi-disant révisionnistes se gourmer entre eux;--le général a été condamné, les juges ont été pas mal déshonorés;--cela pourrait se représenter, s'illustrer par deux rats dans une cage qui se battent, se mordent, se déchirent, se mangent si bien, qu'il finit par ne rester que les deux queues.

Oui, tant que nous conserverons cette forme de gouvernement soi-disant démocratique, nous serons en guerre civile perpétuelle,--nous verrons les acteurs se battre derrière la toile à qui aura les grands rôles, et la pièce ne se jouera pas,--jusqu'à ce que les sifflets et les pommes cuites aient eu raison des histrions.

Notez que le niveau des ambitions politiques va toujours descendant et s'abaissant;--autrefois, du temps de Richelieu, de Mazarin, du cardinal de Retz,--c'était l'orgueil, la vanité qui étaient en jeu;--on voulait le «pouvoir», on voulait dominer;--aujourd'hui, ce qu'on veut, c'est le profit, on veut l'argent, on veut s'enrichir, on n'est pas ambitieux, on est avide,--ce n'est pas moins dangereux, ce l'est plus et davantage, parce que le nombre des compétiteurs est plus grand, mais surtout c'est beaucoup plus laid.

Cette forme de gouvernement est tellement antipathique au caractère français qu'elle a notablement altéré et détérioré ce caractère, un peuple autrefois bon, bienveillant, chevaleresque, heureux et gai,--est devenu haineux, avide, malheureux et triste.

Jean-Jacques Rousseau disait: «La démocratie n'est possible que dans un État très petit, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres;--une grande simplicité de moeurs, peu ou point de luxe.»

Le prince de Ligne disait: «Je n'aime les républicains que dans l'eau,--une petite île entourée par la mer,--au moins la liberté ne peut gâter les autres pays,--et, alors, on pourra essayer et voir comme ça marcherait en petit,--sauf à vérifier si, en agrandissant l'échelle, la chose serait possible.»

On est de tempérament si peu républicain en France que, après s'être servi de certaines maximes pour grimper au pouvoir, c'est la première chose dont on se débarrasse aussitôt qu'on est arrivé, parce qu'il n'y a point moyen de gouverner avec ces maximes;--ainsi l'absolue souveraineté du peuple--rend inutiles et inapplicables toutes les lois;--que devient l'arrêt du Sénat qui déclare le général Boulanger inéligible--quand le peuple est le maître d'élire Boulanger et de casser le Sénat?

Nous disions tout à l'heure que les conspirations sont aujourd'hui des affaires;--voyez la conspiration de Boulanger contre Carnot, Constans, Yves Guyot, Freycinet, etc.,--et la conspiration de ceux-ci contre Boulanger.

Boulanger a des actionnaires,--les grosses sommes d'argent dont il dispose en sont une preuve irréfutable; les actionnaires, «les gogos» qui fournissent l'argent comptent bien rentrer dans leurs fonds avec d'honnêtes ou de déshonnêtes bénéfices.

D'autre part, Freycinet, Constans, etc., prennent pour actionnaires tous les Français, tous les contribuables,--et cela sans les consulter, malgré eux;--leurs louis d'or et leurs pièces de cent sous, produits par leur travail, deviennent des projectiles contre Boulanger.

J'ai raconté autrefois l'histoire d'un voyageur qui rencontre deux Hurons accroupis et jouant avec des cailloux à un jeu de hasard,--il les regarde et finit par prendre, sans savoir pourquoi, intérêt à un des deux joueurs;--la partie terminée, il félicite le gagnant pour lequel il avait fait des voeux et s'enquiert de l'enjeu.

Homme blanc, lui dit un des «Peaux-Rouges», en te voyant venir de loin nous avons joué à qui te mangerait, et c'est moi qui aurai cette joie.

C'est l'histoire du peuple français s'intéressant à telle ou telle coterie,--et pariant pour elle,--Constans ou Boulanger;--quel que soit le gagnant, il sera mangé.

Pas de démocratie--sans ostracisme,--les vertus y sont aussi inquiétantes que les vices;--faute d'être assez grands, les démocrates doivent diminuer les plus grands qu'eux au moins de la tête,--il faut exiler Alcibiade et faire mourir Socrate--et bannir Aristide, parce que cela ennuie de l'entendre appeler le juste; ça n'est pas joli, mais c'est comme ça,--cela a, cependant, souvent des mérites; entre autres, celui de nous épargner l'écoeurant spectacle d'un semblant de justice et des réquisitoires de cancans, de potins, de ramages,--de on-dit,--il paraît,--on croit que--comme l'oeuvre de M. de Beaurepaire, qui a l'air d'avoir été tricotée par une vieille portière.

Nous allons un peu jaser, si vous le voulez bien, du Panorama-histoire du siècle.

Je dois commencer par remercier MM. Stevens et Gervex de ne pas avoir oublié dans leur intéressant ouvrage--un homme qu'à tout autre, il était facile et permis d'oublier; un homme qui a toujours vécu loin de tout et de tous,--qui n'a jamais fait partie de rien,--qui ne s'est jamais affilié ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à une coterie, et qui n'est pas même gendelettres.

Ce devoir accompli avec justice et plaisir,--je vais parler du panorama:

Tout le monde est d'accord sur la grandeur et la noblesse de l'idée, sur l'habileté, l'intelligence, le goût avec lesquels les personnages sont groupés,--sur la frappante ressemblance d'un si grand nombre de portraits, sur les brillantes et rares qualités de l'exécution.

Cette oeuvre présentait deux grandes difficultés: la première, de n'oublier aucun de ceux qui avaient droit d'y figurer;--la seconde, de ne pas se laisser influencer et circonvenir par des importunités, des obsessions, des exigences, des camaraderies, des pressions, pour donner à certaines personnes dans le panorama une place qu'elles n'ont pas occupée ou n'occupent pas dans le siècle ni même dans la vie,--de gens qui n'existent que dans le panorama, et qu'il s'agissait non de reproduire, mais de produire.

Nous allons commencer par le premier point--et signaler aux éminents auteurs de l'oeuvre quelques oublis involontaires, quelques erreurs--qu'il leur sera facile de réparer;--aussi et tout à l'heure, nous leur en dirons les moyens; probablement je me contenterai d'avoir indiqué le second point.

Je commence par une critique,--l'homme chargé, une baguette à la main, d'énumérer les personnages,--l'homme chargé de la préface, de la notice, de la brochure explicative,--n'aurait pas dû être un homme se mêlant de politique, affilié, qui plus est, à une coterie;--cette exhibition ne pouvait être faite qu'avec une complète impartialité,--une parfaite sincérité, comme les peintres en donnaient si bien l'exemple; cette notice devait être une notice comme le promettait son titre, et non une oeuvre de politique boursouflée.

Elle devait s'adresser à tous les visiteurs du panorama et ne pas imposer des opinions, des appréciations qui ne seront acceptées que par un petit nombre.

M. Reinach--lui, je crois d'ailleurs, figure parmi les illustrations du siècle,--déclare Necker probe et austère;--eh bien, tout le monde n'est pas d'accord sur le droit à ces épithètes du financier genevois.

Il eût fallu désigner au moins avec respect Louis XVI, qui va être assassiné par un semblant de justice et ne pas dire, en croyant faire de l'esprit: «Louis XVI, bon, doux et gros.»

Il ne fallait pas appeler «l'Autrichienne» cette reine assassinée, comme son époux, après avoir été l'idole des Parisiens. Il ne fallait pas appeler «la Belle dame» madame de Lamballe, aussi assassinée et dont le cadavre fut si odieusement profané.

Il fallait dire comme MM. Gervex et Stevens:

Le roi Louis XVI--la reine Marie-Antoinette--la princesse de Lamballe.

Voici David; M. Reinach constate qu'il a peint avec le même talent--et Marat et Napoléon Ier,--qu'il a été républicain farouche et humble courtisan;--et, voulant ajouter une épithète au nom du peintre,--l'auteur de la notice tombe malheureusement,--quand il avait tant d'adjectifs à sa disposition, sur l'épithète la moins juste, la moins appropriée au sujet,--il l'appelle peintre impeccable.

Il paraît que c'est son mot pour les peintres;--il appelle également Ingres l'impeccable.--Décidément la peinture n'est pas généreuse pour lui en adjectifs;--il appelle Horace Vernet le «fantassin de la peinture»; peut-être n'a-t-il jamais vu les magnifiques chevaux de front s'élancer hors du cadre de la Prise de la Smala d'Abdel-Kader; pourquoi «fantassin», ce peintre qui aimait tant les chevaux et en a fait tant de chefs-d'oeuvre?

Pourquoi Berlioz est-il appelé divin au milieu d'Auber, d'Halévy, d'Adam sans épithètes?

Quant à Daguerre «qui arrache à la nature ses secrets», nous en reparlerons tout à l'heure, à MM. Gervex et Stevens. Décidément, c'est une grande difficulté, que M. Reinach surmonte rarement, que de s'imposer le devoir de mettre une adjectif à chaque nom. Ainsi, il appelle les esprits riants, les plus gais, les plus doux de notre temps--le sombre Gérard de Nerval, et Morny également était loin d'être un homme sombre, quoi qu'en dise l'auteur de la notice. De même,--Victor Hugo n'est pas un «républicain vaincu», nous en reparlerons également tout à l'heure, lorsque je m'adresserai à MM. Gervex et Stevens.

De quel droit M. Reinach--aux acheteurs de la brochure qui veulent simplement qu'on leur désigne les si nombreux personnages du panorama--prétend-il leur donner, leur imposer des appréciations comme celle-ci:

«Le grand Gambetta et M. de Freycinet--font sortir des armées de terre et les organisent.»

Tandis que beaucoup de visiteurs de panoramas--ont leur opinion faite sur ces deux dictateurs,--auxquels--Thiers a reproché publiquement d'avoir, par leur incapacité et leur outrecuidance, coûté à la France la moitié de ses pertes en hommes, en territoire et en argent.

MM. Stevens et Gervex--se contentent de dire: «Voici Gambetta, voici M. de Freycinet,»--et tout le monde est d'accord pour applaudir le talent des artistes.

M. Reinach--annonce que «la France renaît et étonne le monde par la rapidité de sa régénération, par le règne de la liberté».

Eh bien, il est des gens qui ne voient pas ni liberté ni régénération, sous le gouvernement de MM. Constans, Rouvier, de Freycinet, etc., et au moins une grande partie du monde s'étonne du degré d'abaissement où ce grand et noble pays est tombé.

Ce que les acheteurs de cette notice demandent, c'est un catalogue explicatif,--une notice pour reconnaître une figure,--et non des opinions toutes faites sur les hommes et sur les choses, et non les opinions et les idées de M. Reinach.

Depuis quelque temps, il est à la mode d'assigner à Victor Hugo une place plus haute et plus large encore, dans l'histoire du siècle, que celle qui lui appartient légitimement, et qui déjà est bien belle. Cette apothéose est due en très grande partie au zèle et à l'enthousiasme nouveau des républicains et soi-disant républicains, qui l'accablaient de tant d'injures et d'avanies en 1828, lorsqu'il était légitimiste; en 1830, lorsqu'il était orléaniste; en 1848, lorsqu'il était bonapartiste;--je me rappelle qu'en 1830, et 1848, le National, qui était alors à la tête du parti républicain, ayant découvert que Victor Hugo était vicomte disait: «Il ne manquait à M. Hugo que ce ridicule.»

Je répondis au National: «Soyez plus indulgent, ce n'est pas sa faute, c'est de naissance.»

Et combien connaissez-vous de gens ayant assez de modestie ou d'orgueil pour laisser trente ans au hasard, qui vous l'a fait découvrir, la révélation de cette tare?

Victor Hugo est un grand poète, un très grand poète, un des grands poètes dont s'honore la France;--mais il n'est que cela.--Certes c'est beaucoup, et cela assigne une haute place et fait une belle destinée.

Mais ce ne fut jamais ni un caractère, ni un philosophe, ni un grand homme.

Lamartine--qui n'a droit qu'au second rang comme poète, en 1848, de grand poète monta grand homme et héros.

Pour expliquer, pour justifier toutes les mobilités opposées des principes et des opinions de Victor Hugo, il faut comparer la nature de son génie à un beau lac dont les eaux limpides réfléchissent comme un miroir, les arbres et les palais qui l'entourent devant, derrière à droite et à gauche--et aussi le ciel et les formes changeantes des nuages qui voguent dans l'azur, et les splendides couleurs de l'aurore et du couchant--le tout avec calme inconscience, sans préférence et sans choix.

Causons maintenant avec MM. Stevens et Gervex.

Vous avez représenté M. Daguerre comme l'inventeur de la photographie, de l'héliographie, etc.

Eh bien, on vous a trompés.--M. Daguerre n'est nullement l'inventeur--et voici l'histoire irrécusable de l'inventeur;

L'inventeur est M. Nicéphore Niepce--qui avait obtenu les premiers résultats.--M. Daguerre, qui faisait des recherches à ce sujet, abusa de la candeur, de la naïveté d'un homme de génie--et l'amena à l'associer avec lui, sous prétexte de perfectionnements alors inconnus et des avantages que lui donnait sa position pour propager l'invention.--Voici, du reste, le traité qui fut fait entre eux.

Article premier.--Il y aura entre MM. Niepce et Daguerre une société sous la raison Niepce et Daguerre pour coopérer aux perfectionnements de la découverte inventée par M. Niepce et perfectionnée par M. Daguerre.

Art. 2.--M. Niepce apporte son invention et M. Daguerre une nouvelle combinaison de chambre noire, ses talents et son industrie, et les bénéfices seront partagés entre M. Niepce pour son invention et M. Daguerre, pour ses perfectionnements.

M. Daguerre, grâce à la protection d'Arago, qu'il trompa,--se substitua à Niepce,--qui mourut ruiné.--M. Daguerre escroqua la gloire et aussi les profits, la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence il obtint du fils de Niepce, malgré les conventions formelles du traité,--peut-être pour un peu d'argent à l'héritier sans héritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre à l'invention de Niepce.

Voilà donc une figure à changer--et vous ferez justice. On vous a laissé oublier Frédéric Sauvage l'inventeur des hélices;--moi qui ai eu l'honneur de défendre Sauvage contre l'oppression et d'être son hôte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je sais ce qu'il y a subi et courageusement supporté de luttes, de mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misères.

On vous a laissé oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait alors que c'était Praxitèle ayant changé la dernière syllabe de son nom, et aussi Carrier-Belleuse.

Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont à Versailles.

Ary Scheffer,--l'auteur de Saint Augustin et Sainte Monique, de Francesca de Rimini,--les Femmes souliotes, etc.

Scheffer, que le duc d'Orléans allait familièrement visiter dans son atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut arrêté par le portier. «Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui, mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son pantalon, qu'il m'a donné à raccommoder, et faute duquel vous allez le trouver au lit?--Très volontiers.» Et le duc porta le pantalon.

Les deux Johannot,--qui ont illustré de si charmants dessins toutes les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, Faust, de Goethe, Molière, Don Quichotte, le Diable Boiteux, Paul et Virginie et des tableaux dont plusieurs sont à Versailles; je relèverai d'Alfred,--l'Entrée de Mademoiselle de Montpensier à Orléans,--Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre,--Don Juan naufragé, etc. Et de Thony, le Fleuve Scamandre,--l'Enfance de Duguesclin,--Un soldat auquel une femme donne à boire.

Quant au magnifique tableau d'après le roman de Walter Scott--la Marée d'équinoxe sur la falaise--je ne sais plus de qui il était;--peut-être des deux, car ils travaillaient souvent ensemble--c'étaient de vrais frères.

Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le nom est attaché à l'invention des aérostats, appelés longtemps montgolfières. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appelé pomme de terre--et qu'on a appelé parmentière tant que le légume précieux ne fut pas adopté,--malgré la protection de Louis XVI, qui porta tout un jour à la boutonnière un bouquet de fleurs violettes de ce tubercule.

Vous avez oubliez les Roqueplan.

L'aîné, peintre si gracieux, l'auteur du Lion amoureux et du Cerisier de Jean-Jacques.

Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du Figaro.

En même temps que vous faisiez les portraits de Béranger, de Désaugiers et de Pierre Dupont, vous négligiez celui de Frédéric Bérat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont, le premier après Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la musique: Ma Normandie,--la Lisette de Béranger,--Viv' la joie et les pomm's de terre;--Monsieur l'écrivain, etc.

Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Bérat par une douce philosophie,--auteur également des paroles et de la musique,--de Cheval et Cavalier, de la Valse des adieux,--la Mouche de M. Letortut. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oublié Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de Cavaignac ne fut accusé ni soupçonné de la moindre improbité;--la calomnie n'eût même pu les attaquer.

A côté de Bonjean assassiné par la Commune, j'aurais voulu voir le fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa fortune, son intelligence et sa vie à sauver les enfants abandonnés ou coupables, les enfants des assassins de son père, par une éducation honnête et paternelle.

Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune avec tant d'énergie, de dévouement, je ne vois pas chez vous Jauréguiberry, l'intrépide amiral qui eût représenté la part admirable que prirent nos marins à la guerre de 1870.

Au nombre des grands comédiens dont vous avez admis des moyens et des petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier, Bouffé;--les Brohan, la mère et les filles, Jenny Vertpré. Mais vous oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrépide et dévoué Ducatel qui fit entrer l'armée de Versailles dans Paris, où les communards répandaient le sang et mettaient le feu.

D'autres figures sans doute encore ont échappé à vos si patientes recherches, à vos si louables études;--il en est, j'en suis certain, pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous seriez heureux d'admettre dans ce panthéon, dans cette oeuvre qui gardera sa place et avec vos noms dans le siècle que vous avez voulu glorifier.

Et il serait triste de répondre aux légitimes réclamations comme font les conducteurs d'omnibus: Complet! Il n'y a plus de place.

Mais, dans votre collection, vous avez passablement de ministres, de fonctionnaires, et, parmi ces ministres, un nombre remarquable qui, tombant au pouvoir, comme tombent les pluies de crapauds,--ont fait, font et feront comme les grenouilles dont parle Publius Syrus:

Du trône, elles ressautent dans le bourbier.

Beaucoup n'existaient pas avant d'être ministres,--et n'existent plus après.--Je n'irai pas aussi loin, au moins quant à la forme, que ce vieux courtisan qui disait: «Je déclare à l'avance que je suis l'ami et un peu le parent de tout homme qui arrive au pouvoir, décidé que je suis, au besoin, à tenir le pot de chambre au ministre tant qu'il est ministre, mais aussi prêt à le lui verser sur la tête aussitôt qu'il est tombé du pouvoir.»

C'est d'abord parmi les ministres qui vont disparaître que vous pourrez, en les effaçant proprement, trouver des places pour réparer les oublis involontaires que, j'en suis certain, vous regrettez amèrement;--et ainsi, en profitant de ces vacances et de quelques autres dont je ne parle pas,--vous complèterez votre oeuvre, et vous la rendrez digne de survivre à jamais à la circonstance qui vous l'a fait évoquer.

Cela dit,--je vous renouvelle, Messieurs, et mes félicitations, et mes remerciements, et vous adresse un salut cordial.

Autre chose.

Il s'est installé à Paris, depuis quelque temps, une entreprise qui peut et doit être très agréable et utile à beaucoup de gens.

Écrivains, artistes, hommes et femmes du monde, hommes d'affaires, etc., etc.,--l'abonné reçoit, par l'entremise du journal, tout ce qu'on peut dire de lui dans tous les journaux du monde entier.

Le directeur, avec un désintéressement complet, et dans un but de simple bienveillance, m'a adressé quelques-uns de ses numéros où il était question de moi.

J'ai dû le remercier et lui écrire:

«Monsieur, je suis très reconnaissant de l'envoi que vous voulez bien me faire de quelques extraits de journaux qui, par hasard, parlent de moi--et, avec mes remerciements, je viens vous prier de ne plus continuer cette gracieuseté.

»Depuis... presque toujours, je vis loin de tous et de tout, je ne suis rien dans rien et de rien, je ne pense pas au public qui, de son côté, ne pense pas à moi.

»Ce n'est pas pour lui que j'écris depuis plus d'un demi-siècle, c'est pour un auditoire restreint mais fidèle, un petit auditoire d'amis connus et inconnus que je me suis acquis dans ma longue carrière;--tel de mes livres a été écrit pour une seule personne--que parfois même je ne connais pas, qui ne me connaît pas et qui ne me connaîtra jamais, comme je ne la connaîtrai pas;--parfois ce livre s'adresse à une femme que, en passant, j'ai vue à sa fenêtre, qui ne m'a pas vu, ne me verra jamais, et que je ne reverrai pas davantage.

»D'autre part, je suis convaincu que l'homme dont on dit le plus de bien aurait grand avantage à ce qu'on ne parlât jamais de lui.

»Vous avez, jusqu'ici, eu la bonté de m'adresser quelques extraits de feuilles bienveillantes ou endoctrinées par mon éditeur Calmann Lévy.--Je ne cache pas que j'ai humé ces quelques grains d'encens; mais, après les éloges, viendraient les critiques, sans doute même les mauvais compliments--j'ai pensé que c'était le moment de vous arrêter.--J'ai bu le breuvage agréable, je crains la lie,--et je ne vide pas le verre.

»D'ailleurs, les éloges même les plus flatteurs ne satisfont que rarement celui qui les reçoit: il lui semble que ce n'est que justice--et il y manque toujours quelque chose;--on ne serait donc tout à fait loué à son goût que par soi-même.--Les critiques, au contraire, semblent facilement injustes, malveillantes, hostiles.--Fontenelle montrait un jour à ses amis une grand malle fermée. «Dans cette malle, dit-il, j'ai mis tout ce qu'on a écrit contre moi--et je ne l'ai jamais lu;--peut-être dans le nombre se trouve-t-il des louanges, mais je payerais trop cher celles-ci en lisant les autres.» J'ajoute: à moins qu'on ne dise de moi que je suis un voleur, un lâche ou un menteur, je m'inquiète peu du reste, et, quant à mes assertions, j'attendrais, pour m'en occuper, qu'on vînt me les dire, parlant à ma personne; ce qu'on n'a pas fait jusqu'ici, et ce que je ne conseillerais de faire à personne.

»Agréez, avec mes remerciements, mes cordiales civilités--et une poignée de main encore assez solide de pêcheur et de jardinier.»

TABLE

Pages

LA MAISON DE L'OGRE 1

A ERNEST LEGOUVÉ 46

KLMPRSK 72

LOGOGRIPHE 91

CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR 139

LA STATUE DE JEAN JACQUES ROUSSEAU 163

ÉLOGE DE LA MORT 198

AFFAIRE BOULANGER 225

PRIX DE BEAUTÉ 250

UNE FEMME DANS UN SALON 276

UNE PROPHÉTIE 301

PANORAMA DU SIÈCLE 330

Tours, imp. E. Mazereau.

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