En famille
Le tramway de Neuilly venait de passer la porte Maillot et il filait maintenant tout le long de la grande avenue qui aboutit à la Seine. La petite machine, attelée à son wagon, cornait pour écarter les obstacles, crachait sa vapeur, haletait comme une personne essoufflée qui court ; et ses pistons faisaient un bruit précipité de jambes de fer en mouvement. La lourde chaleur d’une fin de journée d’été tombait sur la route d’où s’élevait, bien qu’aucune brise ne soufflât, une poussière blanche, crayeuse, opaque, suffocante et chaude, qui se collait sur la peau moite, emplissait les yeux, entrait dans les poumons.
Des gens venaient sur leurs portes, cherchant de l’air.
Les glaces de la voiture étaient baissées, et tous les rideaux flottaient agités par la course rapide. Quelques personnes seulement occupaient l’intérieur (car on préférait, par ces jours chauds, l’impériale ou les plates-formes). C’étaient de grosses dames aux toilettes farces, de ces bourgeoises de banlieue qui remplacent la distinction dont elles manquent par une dignité intempestive ; des messieurs las du bureau, la figure jaunie, la taille tournée, une épaule un peu remontée par les longs travaux courbés sur les tables. Leurs faces inquiètes et tristes disaient encore les soucis domestiques, les incessants besoins d’argent, les anciennes espérances définitivement déçues ; car tous appartenaient à cette armée de pauvres diables râpés qui végètent économiquement dans une chétive maison de plâtre, avec une plate-bande pour jardin, au milieu de cette campagne à dépotoirs qui borde Paris.
Tout près de la portière, un homme petit et gros, la figure bouffie, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes, tout habillé de noir et décoré, causait avec un grand maigre d’aspect débraillé, vêtu de coutil blanc très sale et coiffé d’un vieux panama. Le premier parlait lentement, avec des hésitations qui le faisaient parfois paraître bègue ; c’était M. Caravan, commis principal au ministère de la marine. L’autre, ancien officier de santé à bord d’un bâtiment de commerce, avait fini par s’établir au rond-point de Courbevoie où il appliquait sur la misérable population de ce lieu les vagues connaissances médicales qui lui restaient après une vie aventureuse. Il se nommait Chenet et se faisait appeler docteur. Des rumeurs couraient sur sa moralité.
M. Caravan avait toujours mené l’existence normale des bureaucrates. Depuis trente ans, il venait invariablement à son bureau, chaque matin, par la même route, rencontrant, à la même heure, aux mêmes endroits, les mêmes figures d’hommes allant à leurs affaires ; et il s’en retournait, chaque soir, par le même chemin où il retrouvait encore les mêmes visages qu’il avait vus vieillir.
Tous les jours, après avoir acheté sa feuille d’un sou à l’encoignure du faubourg Saint-Honoré, il allait chercher ses deux petits pains, puis il entrait au ministère à la façon d’un coupable qui se constitue prisonnier ; et il gagnait son bureau vivement, le cœur plein d’inquiétude, dans l’attente éternelle d’une réprimande pour quelque négligence qu’il aurait pu commettre.
Rien n’était jamais venu modifier l’ordre monotone de son existence ; car aucun événement ne le touchait en dehors des affaires du bureau, des avancements et des gratifications. Soit qu’il fût au ministère, soit qu’il fût dans sa famille (car il avait épousé, sans dot, la fille d’un collègue), il ne parlait jamais que du service. Jamais son esprit atrophié par la besogne abêtissante et quotidienne n’avait d’autres pensées, d’autres espoirs, d’autres rêves, que ceux relatifs à son ministère. Mais une amertume gâtait toujours ses satisfactions d’employé : l’accès des commissaires de marine, des ferblantiers, comme on disait à cause de leurs galons d’argent, aux emplois de sous-chef et de chef ; et chaque soir, en dînant, il argumentait fortement devant sa femme, qui partageait ses haines, pour prouver qu’il est inique à tous égards de donner des places à Paris aux gens destinés à la navigation.
Il était vieux maintenant, n’ayant point senti passer sa vie, car le collège, sans transition, avait été continué par le bureau, et les pions, devant qui il tremblait autrefois, étaient aujourd’hui remplacés par les chefs qu’il redoutait effroyablement. Le seuil de ces despotes en chambre le faisait frémir des pieds à la tête ; et de cette continuelle épouvante il gardait une manière gauche de se présenter, une attitude humble et une sorte de bégaiement nerveux.
Il ne connaissait pas plus Paris que ne le peut connaître un aveugle conduit par son chien, chaque jour, sous la même porte ; et s’il lisait dans son journal d’un sou les événements et les scandales, il les percevait comme des contes fantaisistes inventés à plaisir pour distraire les petits employés. Homme d’ordre, réactionnaire sans parti déterminé, mais ennemi des « nouveautés », il passait les faits politiques que sa feuille, du reste, défigurait toujours pour les besoins payés d’une cause ; et quand il remontait tous les soirs l’avenue des Champs-Élysées, il considérait la foule houleuse des promeneurs et le flot roulant des équipages à la façon d’un voyageur dépaysé qui traverserait des contrées lointaines.
Ayant complété, cette année même, ses trente années de service obligatoire, on lui avait remis, au 1 janvier, la croix de la Légion d’honneur, qui récompense, dans ces administrations militarisées, la longue et misérable servitude — (on dit : loyaux services) — de ces tristes forçats rivés au carton vert. Cette dignité inattendue, lui donnant de sa capacité une idée haute et nouvelle, avait en tout changé ses mœurs. Il avait dès lors supprimé les pantalons de couleur et les vestons de fantaisie, porté des culottes noires et de longues redingotes où son ruban, très large, faisait mieux ; et, rasé tous les matins, écurant ses ongles avec plus de soin, changeant de linge tous les deux jours par un légitime sentiment de convenances et de respect pour l’Ordre national dont il faisait partie, il était devenu, du jour au lendemain, un autre Caravan, rincé, majestueux et condescendant.
Chez lui, il disait « ma croix » à tout propos.
Un tel orgueil lui était venu, qu’il ne
pouvait plus même souffrir à la boutonnière
des autres aucun ruban d’aucune sorte. Il
s’exaspérait surtout à la vue des ordres
étrangers — « qu’on ne devrait pas laisser
porter en France » ; et il en voulait particulièrement
au docteur Chenet qu’il retrouvait
tous les soirs au tramway, orné d’une décoration
quelconque, blanche, bleue, orange ou verte.
La conversation des deux hommes, depuis
l’Arc de Triomphe jusqu’à Neuilly, était, du
reste, toujours la même ; et, ce jour-là comme les précédents, ils s’occupèrent d’abord de
différents abus locaux qui les choquaient
l’un et l’autre, le maire de Neuilly en prenant
à son aise. Puis, comme il arrive infailliblement
en compagnie d’un médecin, Caravan
aborda le chapitre des maladies, espérant de
cette façon glaner quelques petits conseils
gratuits ou même une consultation, en s’y
prenant bien, sans laisser voir la ficelle. Sa
mère, du reste, l’inquiétait depuis quelque
temps. Elle avait des syncopes fréquentes et
prolongées ; et, bien que vieille de quatre-vingt-dix
ans, elle ne consentait point à se soigner.
Son grand âge attendrissait Caravan, qui
répétait sans cesse au docteur Chenet : —
« En voyez-vous souvent arriver là ? » Et il
se frottait les mains avec bonheur, non qu’il
tînt peut-être beaucoup à voir la bonne
femme s’éterniser sur terre, mais parce que
la longue durée de la vie maternelle était
comme une promesse pour lui-même.
Il continua : — « Oh ! dans ma famille, on
va loin ; ainsi, moi, je suis sûr qu’à moins d’accident je mourrai très vieux. » L’officier
de santé jeta sur lui un regard de pitié ;
il considéra une seconde la figure rougeaude
de son voisin, son cou graisseux, son bedon
tombant entre deux jambes flasques et grasses,
toute sa rondeur apoplectique de vieil
employé ramolli ; et, relevant d’un coup de
main le panama grisâtre qui lui couvrait le
chef, il répondit en ricanant : — « Pas si
sûr que ça, mon bon, votre mère est une
astèque et vous n’êtes qu’un plein-de-soupe. »
Caravan, troublé, se tut.
Mais le tramway arrivait à la station. Les
deux compagnons descendirent, et M. Chenet
offrit le vermouth au café du Globe, en
face, où l’un et l’autre avaient leurs habitudes.
Le patron, un ami, leur allongea deux
doigts qu’ils serrèrent par-dessus les bouteilles
du comptoir ; et ils allèrent rejoindre
trois amateurs de dominos, attablés là depuis
midi. Des paroles cordiales furent échangées,
avec le « Quoi de neuf ? » inévitable.
Ensuite les joueurs se remirent à leur partie ;
puis on leur souhaita le bonsoir. Ils tendirent leurs mains sans lever la tête ; et chacun rentra dîner.
Caravan habitait, auprès du rond-point de
Courbevoie, une petite maison à deux étages
dont le rez-de-chaussée était occupé par un coiffeur.
Deux chambres, une salle à manger et une
cuisine où des sièges recollés erraient de
pièce en pièce selon les besoins, formaient
tout l’appartement que M Caravan passait
son temps à nettoyer, tandis que sa fille
Marie-Louise, âgée de douze ans, et son
fils Philippe-Auguste, âgé de neuf, galopinaient
dans les ruisseaux de l’avenue, avec
tous les polissons du quartier.
Au-dessus de lui, Caravan avait installé sa
mère, dont l’avarice était célèbre aux environs
et dont la maigreur faisait dire que le
Bon Dieu avait appliqué sur elle-même ses
propres principes de parcimonie. Toujours
de mauvaise humeur, elle ne passait point
un jour sans querelles et sans colères furieuses.
Elle apostrophait de sa fenêtre les
voisins sur leurs portes, les marchandes des quatre saisons, les balayeurs et les gamins
qui, pour se venger, la suivaient de loin,
quand elle sortait, en criant : — « À la
chie-en-lit ! »
Une petite bonne normande, incroyablement
étourdie, faisait le ménage et couchait
au second près de la vieille, dans la crainte
d’un accident.
Lorsque Caravan rentra chez lui, sa femme,
atteinte d’une maladie chronique de nettoyage,
faisait reluire avec un morceau de
flanelle l’acajou des chaises éparses dans la
solitude des pièces. Elle portait toujours des
gants de fil, ornait sa tête d’un bonnet à rubans
multicolores sans cesse chaviré sur une
oreille, et répétait, chaque fois qu’on la surprenait
cirant, brossant, astiquant ou lessivant :
— « Je ne suis pas riche, chez moi
tout est simple, mais la propreté c’est mon
luxe, et celui-là en vaut bien un autre. »
Douée d’un sens pratique opiniâtre, elle
était en tout le guide de son mari. Chaque
soir, à table, et puis dans leur lit, ils causaient
longuement des affaires du bureau, et, bien qu’elle eût vingt ans de moins que
lui, il se confiait à elle comme à un directeur
de conscience, et suivait en tout ses conseils.
Elle n’avait jamais été jolie ; elle était laide
maintenant, de petite taille et maigrelette.
L’inhabileté de sa vêture avait toujours fait
disparaître ses faibles attributs féminins qui
auraient dû saillir avec art sous un habillage
bien entendu. Ses jupes semblaient sans
cesse tournées d’un côté ; et elle se grattait
souvent, n’importe où, avec indifférence du
public, par une sorte de manie qui touchait
au tic. Le seul ornement qu’elle se permît
consistait en une profusion de rubans de soie
entremêlés sur les bonnets prétentieux qu’elle
avait coutume de porter chez elle.
Aussitôt qu’elle aperçut son mari, elle se
leva, et, l’embrassant sur ses favoris : —
« As-tu pensé à Potin, mon ami ? » (C’était
pour une commission qu’il avait promis de
faire.) Mais il tomba atterré sur un siège ; il
venait encore d’oublier pour la quatrième
fois : — « C’est une fatalité, disait-il, c’est une fatalité ; j’ai beau y penser toute la journée,
quand le soir vient j’oublie toujours. »
Mais comme il semblait désolé, elle le consola :
— « Tu y songeras demain, voilà tout.
Rien de neuf au ministère ?
— Si, une grande nouvelle : encore un
ferblantier nommé sous-chef.
Elle devint très sérieuse :
— À quel bureau ?
— Au bureau des achats extérieurs.
Elle se fâchait :
— À la place de Ramon alors, juste celle que
je voulais pour toi ; et lui, Ramon ? à la retraite ?
Il balbutia : — « À la retraite. » Elle devint
rageuse, le bonnet partit sur l’épaule :
— C’est fini, vois-tu, cette boîte-là, rien à
faire là-dedans maintenant. Et comment s’appelle-t-il,
ton commissaire ?
— Bonassot.
Elle prit l’Annuaire de la marine, qu’elle
avait toujours sous la main, et chercha :
« Bonassot. — Toulon. — Né en 1851.
— Élève-commissaire en 1871, Sous-commissaire en 1875. »
— A-t-il navigué, celui-là ?
Àcette question, Caravan se rasséréna.
Une gaieté lui vint qui secouait son ventre :
— « Comme Balin, juste comme Balin, son
chef. » Et il ajouta, dans un rire plus fort,
une vieille plaisanterie que tout le ministère
trouvait délicieuse : — « Il ne faudrait pas
les envoyer par eau inspecter la station navale
du Point-du-Jour, ils seraient malades
sur les bateaux-mouches. »
Mais elle restait grave comme si elle n’avait
pas entendu, puis elle murmura en se
grattant lentement le menton : — « Si seulement
on avait un député dans sa manche ?
Quand la Chambre saura tout ce qui se passe
là dedans, le ministre sautera du coup… »
Des cris éclatèrent dans l’escalier, coupant
sa phrase. Marie-Louise et Philippe-Auguste,
qui revenaient du ruisseau, se flanquaient, de
marche en marche, des gifles et des coups de
pied. Leur mère s’élança, furieuse, et, les
prenant chacun par un bras, elle les jeta
dans l’appartement en les secouant avec vigueur.
Sitôt qu’ils aperçurent leur père, ils se précipitèrent
sur lui, et il les embrassa tendrement,
longtemps ; puis, s’asseyant, les prit
sur ses genoux et fit la causette avec eux.
Philippe-Auguste était un vilain mioche,
dépeigné, sale des pieds à la tête, avec une
figure de crétin. Marie-Louise ressemblait à
sa mère déjà, parlait comme elle, répétant
ses paroles, l’imitant même en ses gestes.
Elle dit aussi : — « Quoi de neuf au ministère ? »
Il lui répondit gaiement : — « Ton
ami Ramon, qui vient dîner ici tous les mois,
va nous quitter, fifille. Il y a un nouveau sous-chef
à sa place. » Elle leva les yeux sur son
père, et, avec une commisération d’enfant
précoce : — « Encore un qui t’a passé sur le dos, alors. »
Il finit de rire et ne répondit pas ; puis,
pour faire diversion, s’adressant à sa femme
qui nettoyait maintenant les vitres : — « La
maman va bien, là-haut ? »
M Caravan cessa de frotter, se retourna,
redressa son bonnet tout à fait parti dans le
dos, et, la lèvre tremblante : — « Ah ! oui, parlons-en de ta mère ! Elle m’en a fait une
jolie ! Figure-toi que tantôt M Lebaudin, la
femme du coiffeur, est montée pour m’emprunter
un paquet d’amidon, et comme j’étais
sortie, ta mère l’a chassée en la traitant
de « mendiante ». Aussi je l’ai arrangée, la
vieille. Elle a fait semblant de ne pas entendre
comme toujours quand on lui dit ses vérités,
mais elle n’est pas plus sourde que moi, vois-tu ;
c’est de la frime, tout ça ; et la preuve,
c’est qu’elle est remontée dans sa chambre,
aussitôt, sans dire un mot. »
Caravan, confus, se taisait, quand la petite
bonne se précipita pour annoncer le dîner.
Alors, afin de prévenir sa mère, il prit un
manche à balai toujours caché dans un coin
et frappa trois coups au plafond. Puis on
passa dans la salle, et M Caravan la jeune
servit le potage, en attendant la vieille. Elle
ne venait pas, et la soupe refroidissait. Alors
on se mit à manger tout doucement ; puis,
quand les assiettes furent vides, on attendit
encore. M Caravan, furieuse, s’en prenait à
son mari : — « Elle le fait exprès, sais-tu. Aussi tu la soutiens toujours. » Lui, fort
perplexe, pris entre les deux, envoya Marie-Louise
chercher grand’maman, et il demeura
immobile, les yeux baissés, tandis que sa
femme tapait rageusement le pied de son
verre avec le bout de son couteau.
Soudain la porte s’ouvrit, et l’enfant seule
réapparut tout essoufflée et fort pâle ; elle
dit très vite : — « Grand’maman est tombée par terre. »
Caravan, d’un bond, fut debout, et, jetant
sa serviette sur la table, il s’élança dans l’escalier,
où son pas lourd et précipité retentit,
pendant que sa femme, croyant à une ruse
méchante de sa belle-mère, s’en venait plus
doucement en haussant avec mépris les épaules.
La vieille gisait tout de son long sur la
face au milieu de la chambre, et, lorsque son
fils l’eut retournée, elle apparut, immobile
et sèche, avec sa peau jaunie, plissée, tannée,
ses yeux clos, ses dents serrées, et tout son
corps maigre raidi.
Caravan, à genoux près d’elle, gémissait : — « Ma pauvre mère, ma pauvre mère ! »
Mais l’autre M Caravan, après l’avoir considérée
un instant, déclara : — « Bah ! elle
a encore une syncope, voilà tout ; c’est pour
nous empêcher de dîner, sois-en sûr. »
On porta le corps sur le lit, on le déshabilla
complètement ; et tous, Caravan, sa
femme, la bonne, se mirent à la frictionner.
Malgré leurs efforts, elle ne reprit pas connaissance.
Alors on envoya Rosalie chercher
le docteur Chenet. Il habitait sur le
quai, vers Suresnes. C’était loin, l’attente
fut longue. Enfin il arriva et, après avoir
considéré, palpé, ausculté la vieille femme,
il prononça : — « C’est la fin. »
Caravan s’abattit sur le corps, secoué par
des sanglots précipités ; et il baisait convulsivement
la figure rigide de sa mère en pleurant
avec tant d’abondance que de grosses
larmes tombaient comme des gouttes d’eau
sur le visage de la morte.
M Caravan la jeune eut une crise convenable
de chagrin et, debout derrière son
mari, elle poussait de faibles gémissements en se frottant les yeux avec obstination.
Caravan, la face bouffie, ses maigres cheveux
en désordre, très laid dans sa douleur
vraie, se redressa soudain : — « Mais… êtes-vous
sûr, docteur… êtes-vous bien sûr ?… »
L’officier de santé s’approcha rapidement,
et maniant le cadavre avec une dextérité professionnelle,
comme un négociant qui ferait
valoir sa marchandise : — « Tenez, mon
bon, regardez l’œil. » Il releva la paupière,
et le regard de la vieille femme réapparut
sous son doigt, nullement changé, avec la
pupille un peu plus large peut-être. Caravan
reçut un coup dans le cœur, et une épouvante
lui traversa les os. M. Chenet prit le
bras crispé, força les doigts pour les ouvrir,
et, l’air furieux comme en face d’un contradicteur :
— « Mais regardez-moi cette main,
je ne m’y trompe jamais, soyez tranquille. »
Caravan retomba vautré sur le lit, beuglant
presque ; tandis que sa femme, pleurnichant
toujours, faisait les choses nécessaires.
Elle approcha la table de nuit sur
laquelle elle étendit une serviette, posa dessus quatre bougies qu’elle alluma, prit un
rameau de buis accroché derrière la glace
de la cheminée et le posa entre les bougies
dans une assiette qu’elle emplit d’eau claire,
n’ayant point d’eau bénite. Mais, après une
réflexion rapide, elle jeta dans cette eau une
pincée de sel, s’imaginant sans doute exécuter
là une sorte de consécration.
Lorsqu’elle eut terminé la figuration qui
doit accompagner la Mort, elle resta debout,
immobile. Alors l’officier de santé, qui l’avait
aidée à disposer les objets, lui dit tout bas :
— « Il faut emmener Caravan. » Elle fit un
signe d’assentiment, et s’approchant de son
mari qui sanglotait, toujours à genoux, elle
le souleva par un bras, pendant que M. Chenet
le prenait par l’autre.
On l’assit d’abord sur une chaise, et sa
femme, le baisant au front, le sermonna. L’officier
de santé appuyait ses raisonnements,
conseillant la fermeté, le courage, la résignation,
tout ce qu’on ne peut garder dans ces malheurs
foudroyants. Puis tous deux le prirent
de nouveau sous les bras et l’emmenèrent.
Il larmoyait comme un gros enfant, avec
des hoquets convulsifs, avachi, les bras pendants,
les jambes molles ; et il descendit l’escalier
sans savoir ce qu’il faisait, remuant
les pieds machinalement.
On le déposa dans le fauteuil qu’il occupait
toujours à table, devant son assiette
presque vide où sa cuiller encore trempait
dans un reste de soupe. Et il resta là, sans
un mouvement, l’œil fixé sur son verre, tellement
hébété qu’il demeurait même sans pensée.
M Caravan, dans un coin, causait avec le
docteur, s’informait des formalités, demandait
tous les renseignements pratiques. À la
fin, M. Chenet, qui paraissait attendre quelque
chose, prit son chapeau et, déclarant qu’il
n’avait pas dîné, fit un salut pour partir. Elle s’écria :
— Comment, vous n’avez pas dîné ? Mais
restez, docteur, restez donc ! On va vous servir
ce que nous avons ; car vous comprenez que
nous, nous ne mangerons pas grand’chose.
Il refusa, s’excusant ; elle insistait :
— Comment donc, mais restez. Dans des
moments pareils, on est heureux d’avoir des
amis près de soi ; et puis, vous déciderez
peut-être mon mari à se réconforter un peu :
il a tant besoin de prendre des forces.
Le docteur s’inclina et, déposant son chapeau
sur un meuble : — « En ce cas, j’accepte, madame. »
Elle donna des ordres à Rosalie affolée,
puis elle-même se mit à table « pour faire
semblant de manger, disait-elle, et tenir compagnie
au docteur ».
On reprit du potage froid. M. Chenet en
redemanda. Puis apparut un plat de gras-double
lyonnaise qui répandit un parfum
d’oignon, et dont M Caravan se décida à
goûter. — « Il est excellent. » dit le docteur.
Elle sourit : — « N’est-ce pas ? » Puis se tournant
vers son mari : — « Prends-en donc un
peu, mon pauvre Alfred, seulement pour te
mettre quelque chose dans l’estomac ; songe
que tu vas passer la nuit ! »
Il tendit son assiette docilement, comme il
aurait été se mettre au lit si on le lui eût commandé, obéissant à tout sans résistance
et sans réflexion. Et il mangea.
Le docteur, se servant lui-même, puisa
trois fois dans le plat, tandis que M Caravan,
de temps en temps, piquait un gros
morceau au bout de sa fourchette et l’avalait
avec une sorte d’inattention étudiée.
Quand parut un saladier plein de macaroni,
le docteur murmura : — « Bigre ! voilà une
bonne chose. » Et M Caravan, cette fois,
servit tout le monde. Elle remplit même les
soucoupes où barbotaient les enfants, qui,
laissés libres, buvaient du vin pur et s’attaquaient
déjà, sous la table, à coups de pied.
M. Chenet rappela l’amour de Rossini pour
ce mets italien ; puis tout à coup : — « Tiens !
mais ça rime ; on pourrait commencer une pièce de vers. »
Le maëstro Rossini
Aimait le macaroni…
On ne l’écoutait point. M Caravan, devenue
soudain réfléchie, songeait à toutes les
conséquences probables de l’événement ; tandis
que son mari roulait des boulettes de pain qu’il déposait ensuite sur la nappe, et
qu’il regardait fixement d’un air idiot.
Comme une soif ardente lui dévorait la
gorge, il portait sans cesse à sa bouche son
verre tout rempli de vin ; et sa raison, culbutée
déjà par la secousse et le chagrin, devenait
flottante, lui paraissait danser dans
l’étourdissement subit de la digestion commencée et pénible.
Le docteur, du reste, buvait comme un
trou, se grisait visiblement ; et M Caravan
elle-même, subissant la réaction qui suit
tout ébranlement nerveux, s’agitait, troublée
aussi, bien qu’elle ne prît que de l’eau, et se
sentait la tête un peu brouillée.
M. Chenet s’était mis à raconter des histoires
de décès qui lui paraissaient drôles.
Car dans cette banlieue parisienne, remplie
d’une population de province, on retrouve
cette indifférence du paysan pour le mort,
fût-il son père ou sa mère, cet irrespect,
cette férocité inconsciente si communs dans
les campagnes, et si rares à Paris. Il disait :
— « Tenez, la semaine dernière, rue de Puteaux, on m’appelle, j’accours ; je trouve
le malade trépassé et, auprès du lit, la
famille qui finissait tranquillement une bouteille
d’anisette achetée la veille pour satisfaire
un caprice du moribond. »
Mais M Caravan n’écoutait pas, songeant
toujours à l’héritage ; et Caravan, le cerveau
vidé, ne comprenait rien.
On servit le café, qu’on avait fait très fort
pour se soutenir le moral. Chaque tasse,
arrosée de cognac, fit monter aux joues une
rougeur subite, mêla les dernières idées de
ces esprits vacillants déjà.
Puis le docteur, s’emparant soudain de la
bouteille d’eau-de-vie, versa la « rincette » à
tout le monde. Et, sans parler, engourdis
dans la chaleur douce de la digestion, saisis
malgré eux par ce bien-être animal que
donne l’alcool après dîner, ils se gargarisaient
lentement avec le cognac sucré qui
formait un sirop jaunâtre au fond des tasses.
Les enfants s’étaient endormis et Rosalie les coucha.
Alors Caravan, obéissant machinalement au besoin de s’étourdir qui pousse tous les
malheureux, reprit plusieurs fois de l’eau-de-vie ;
et son œil hébété luisait.
Le docteur enfin se leva pour partir ; et
s’emparant du bras de son ami :
— Allons, venez avec moi, dit-il ; un peu
d’air vous fera du bien ; quand on a des
ennuis, il ne faut pas s’immobiliser.
L’autre obéit docilement, mit son chapeau,
prit sa canne, sortit ; et tous deux, se tenant
par le bras, descendirent vers la Seine sous
les claires étoiles.
Des souffles embaumés flottaient dans la
nuit chaude, car tous les jardins des environs
étaient à cette saison pleins de fleurs, dont
les parfums, endormis pendant le jour, semblaient
s’éveiller à l’approche du soir et
s’exhalaient, mêlés aux brises légères qui
passaient dans l’ombre.
L’avenue large était déserte et silencieuse
avec ses deux rangs de becs de gaz allongés
jusqu’à l’Arc de Triomphe. Mais là-bas Paris
bruissait dans une buée rouge. C’était une
sorte de roulement continu auquel paraissait répondre parfois au loin, dans la plaine, le
sifflet d’un train accourant à toute vapeur,
ou bien fuyant, à travers la province, vers l’Océan.
L’air du dehors, frappant les deux hommes
au visage, les surprit d’abord, ébranla
l’équilibre du docteur, et accentua chez Caravan
les vertiges qui l’envahissaient depuis le
dîner. Il allait comme dans un songe, l’esprit
engourdi, paralysé, sans chagrin vibrant,
saisi par une sorte d’engourdissement
moral qui l’empêchait de souffrir,
éprouvant même un allégement qu’augmentaient
les exhalaisons tièdes épandues dans la nuit.
Quand ils furent au pont, ils tournèrent à
droite, et la rivière leur jeta à la face un souffle
frais. Elle coulait, mélancolique et tranquille,
devant un rideau de hauts peupliers ;
et des étoiles semblaient nager sur l’eau,
remuées par le courant. Une brume fine et
blanchâtre qui flottait sur la berge de l’autre
côté apportait aux poumons une senteur
humide ; et Caravan s’arrêta brusquement, frappé par cette odeur de fleuve qui remuait
dans son cœur des souvenirs très vieux.
Et il revit soudain sa mère, autrefois, dans
son enfance à lui, courbée à genoux devant
leur porte, là-bas, en Picardie, et lavant au
mince cours d’eau qui traversait le jardin
le linge en tas à côté d’elle. Il entendait son
battoir dans le silence tranquille de la campagne,
sa voix qui criait : — « Alfred, apporte-moi
du savon. » Et il sentait cette
même odeur d’eau qui coule, cette même
brume envolée des terres ruisselantes, cette
buée marécageuse dont la saveur était restée
en lui, inoubliable, et qu’il retrouvait
justement ce soir-là même où sa mère venait de mourir.
Il s’arrêta, raidi dans une reprise de désespoir
fougueux. Ce fut comme un éclat de
lumière illuminant d’un seul coup toute
l’étendue de son malheur ; et la rencontre de
ce souffle errant le jeta dans l’abîme noir
des douleurs irrémédiables. Il sentit son
cœur déchiré par cette séparation sans fin. Sa
vie était coupée au milieu ; et sa jeunesse entière disparaissait engloutie dans cette mort.
Tout l’« autrefois » était fini ; tous les souvenirs
d’adolescence s’évanouissaient ; personne
ne pourrait plus lui parler des choses
anciennes, des gens qu’il avait connus jadis,
de son pays, de lui-même, de l’intimité de
sa vie passée ; c’était une partie de son être
qui avait fini d’exister ; à l’autre de mourir maintenant.
Et le défilé des évocations commença. Il revoyait
la « maman » plus jeune, vêtue de robes
usées sur elle, portées si longtemps qu’elles
semblaient inséparables de sa personne ;
il la retrouvait dans mille circonstances
oubliées : avec des physionomies effacées,
ses gestes, ses intonations, ses habitudes,
ses manies, ses colères, les plis de sa figure,
les mouvements de ses doigts maigres,
toutes ses attitudes familières qu’elle n’aurait plus.
Et, se cramponnant au docteur, il poussa
des gémissements. Ses jambes flasques tremblaient ;
toute sa grosse personne était secouée
par les sanglots et il balbutiait : — « Ma mère, ma pauvre mère, ma pauvre mère !… »
Mais son compagnon, toujours ivre, et
qui rêvait de finir la soirée en des lieux qu’il
fréquentait secrètement, impatienté par cette
crise aiguë de chagrin, le fit asseoir sur
l’herbe de la rive, et presque aussitôt le
quitta sous prétexte de voir un malade.
Caravan pleura longtemps ; puis, quand
il fut à bout de larmes, quand toute sa souffrance
eut pour ainsi dire coulé, il éprouva
de nouveau un soulagement, un repos, une
tranquillité subite.
La lune s’était levée ; elle baignait l’horizon
de sa lumière placide. Les grands peupliers
se dressaient avec des reflets d’argent,
et le brouillard, sur la plaine, semblait de
la neige flottante ; le fleuve, où ne nageaient
plus les étoiles, mais qui paraissait couvert
de nacre, coulait toujours, ridé par des frissons
brillants. L’air était doux, la brise odorante.
Une mollesse passait dans le sommeil
de la terre et Caravan buvait cette douceur
de la nuit ; il respirait longuement, croyait sentir pénétrer jusqu’à l’extrémité de ses
membres une fraîcheur, un calme, une consolation surhumaine.
Il résistait toutefois à ce bien-être envahissant,
se répétait : — « Ma mère, ma
pauvre mère », s’excitant à pleurer par une
sorte de conscience d’honnête homme ; mais
il ne le pouvait plus ; et aucune tristesse
même ne l’étreignait aux pensées qui, tout
à l’heure encore, l’avaient fait si fort sangloter.
Alors il se leva pour rentrer, revenant à
petits pas, enveloppé dans la calme indifférence
de la nature sereine et le cœur apaisé malgré lui.
Quand il atteignit le pont, il aperçut le
fanal du dernier tramway prêt à partir et,
par derrière, les fenêtres éclairées du café du Globe.
Alors un besoin lui vint de raconter la
catastrophe à quelqu’un, d’exciter la commisération,
de se rendre intéressant. Il prit
une physionomie lamentable, poussa la porte
de l’établissement et s’avança vers le comptoir où le patron trônait toujours. Il comptait
sur un effet, tout le monde allait se lever,
venir à lui la main tendue : — « Tiens,
qu’avez-vous ? » Mais personne ne remarqua
la désolation de son visage. Alors il s’accouda
sur le comptoir et, serrant son front dans ses
mains, il murmura : « Mon Dieu, mon Dieu ! »
Le patron le considéra : — « Vous êtes
malade, monsieur Caravan ? » — Il répondit :
— « Non, mon pauvre ami ; mais ma mère
vient de mourir. » L’autre lâcha un « Ah ! »
distrait ; et comme un consommateur au fond
de l’établissement criait : — « Un bock, s’il
vous plaît ! », il répondit aussitôt d’une voix
terrible : — « Voilà, boum !… on y va, » et
s’élança pour servir, laissant Caravan stupéfait.
Sur la même table qu’avant dîner, absorbés
et immobiles, les trois amateurs de dominos
jouaient encore. Caravan s’approcha
d’eux, en quête de commisération. Comme
aucun ne paraissait le voir, il se décida à parler :
— « Depuis tantôt, leur dit-il, il m’est
arrivé un grand malheur. »
Ils levèrent un peu la tête tous les trois en
même temps, mais en gardant l’œil fixé sur
le jeu qu’ils tenaient en main. — « Tiens,
quoi donc ? » — « Ma mère vient de mourir. »
Un d’eux murmura : — « Ah ! diable » avec
cet air faussement navré que prennent les
indifférents. Un autre, ne trouvant rien à
dire, fit entendre, en hochant le front, une
sorte de sifflement triste. Le troisième se
remit au jeu comme s’il eût pensé : — « Ce
n’est que ça ! »
Caravan attendait un de ces mots qu’on
dit « venus du cœur ». Se voyant ainsi reçu,
il s’éloigna, indigné de leur placidité devant
la douleur d’un ami, bien que cette douleur,
en ce moment même, fût tellement engourdie
qu’il ne la sentait plus guère.
Et il sortit.
Sa femme l’attendait en chemise de nuit,
assise sur une chaise basse auprès de la fenêtre
ouverte, et pensant toujours à l’héritage.
— Déshabille-toi, dit-elle : nous allons
causer quand nous serons au lit.
Il leva la tête et, montrant le plafond de l’œil : — « Mais… là-haut… il n’y a personne ».
— « Pardon, Rosalie est auprès
d’elle, tu iras la remplacer à trois heures du
matin, quand tu auras fait un somme. »
Il resta néanmoins en caleçon afin d’être
prêt à tout événement, noua un foulard autour
de son crâne, puis rejoignit sa femme
qui venait de se glisser dans les draps.
Ils demeurèrent quelque temps assis côte à côte. Elle songeait.
Sa coiffure, même à cette heure, était
agrémentée d’un nœud rose et penchée un
peu sur une oreille, comme par suite d’une
invincible habitude de tous les bonnets qu’elle portait.
Soudain, tournant la tête vers lui : —
« Sais-tu si ta mère a fait un testament ? »
dit-elle. Il hésita : — « Je… je… ne crois
pas… Non, sans doute, elle n’en a pas fait. »
M Caravan regarda son mari dans les yeux,
et, d’une voix basse et rageuse : — « C’est
une indignité, vois-tu ; car enfin voilà dix ans
que nous nous décarcassons à la soigner,
que nous la logeons, que nous la nourrissons ! Ce n’est pas ta sœur qui en aurait fait
autant pour elle, ni moi non plus si j’avais
su comment j’en serais récompensée ! Oui,
c’est une honte pour sa mémoire ! Tu me
diras qu’elle payait pension : c’est vrai ; mais
les soins de ses enfants, ce n’est pas avec de
l’argent qu’on les paye : on les reconnaît par
testament après la mort. Voilà comment se
conduisent les gens honorables. Alors, moi,
j’en ai été pour ma peine et pour mes tracas !
Ah ! c’est du propre ! c’est du propre ! »
Caravan, éperdu, répétait : — « Ma chérie,
ma chérie, je t’en prie, je t’en supplie. »
Àla longue elle se calma et, revenant au
ton de chaque jour, elle reprit : — « Demain
matin, il faudra prévenir ta sœur. »
Il eut un sursaut : — « C’est vrai, je n’y
avais pas pensé ; dès le jour j’enverrai une
dépêche. » Mais elle l’arrêta, en femme qui
a tout prévu. — « Non, envoie-la seulement
de dix à onze, afin que nous ayons le temps
de nous retourner avant son arrivée. De
Charenton ici elle en a pour deux heures au
plus. Nous dirons que tu as perdu la tête. En prévenant dans la matinée, on ne se
mettra pas dans la commise ! »
Mais Caravan se frappa le front, et, avec
l’intonation timide qu’il prenait toujours en
parlant de son chef dont la pensée même le
faisait trembler : — « Il faut aussi prévenir
au ministère. » dit-il. Elle répondit : —
« Pourquoi prévenir ? Dans des occasions
comme ça, on est toujours excusable d’avoir
oublié. Ne préviens pas, crois-moi ; ton chef
ne pourra rien dire et tu le mettras dans un
rude embarras. » — « Oh ! ça oui, dit-il, et
dans une fameuse colère quand il ne me
verra point venir. Oui, tu as raison, c’est
une riche idée. Quand je lui annoncerai que
ma mère est morte, il sera bien forcé de se taire. »
Et l’employé, ravi de la farce, se frottait
les mains en songeant à la tête de son chef,
tandis qu’au-dessus de lui le corps de la
vieille gisait à côté de la bonne endormie.
M Caravan devenait soucieuse, comme
obsédée par une préoccupation difficile à
dire. Enfin elle se décida : — « Ta mère t’avait bien donné sa pendule, n’est-ce pas,
la jeune fille au bilboquet ? » Il chercha dans
sa mémoire et répondit : — « Oui, oui ; elle
m’a dit (mais il y a longtemps de cela, c’est
quand elle est venue ici), elle m’a dit : Ce
sera pour toi la pendule, si tu prends bien soin de moi. »
M Caravan, tranquillisée, se rasséréna :
— « Alors, vois-tu, il faut aller la chercher,
parce que si nous laissons venir ta sœur,
elle nous empêchera de la prendre. » Il
hésitait : — « Tu crois ?… » Elle se fâcha :
— « Certainement que je le crois ; une fois
ici, ni vu ni connu : c’est à nous. C’est comme
pour la commode de sa chambre, celle qui
a un marbre : elle me l’a donnée, à moi, un
jour qu’elle était de bonne humeur. Nous la
descendrons en même temps. »
Caravan semblait incrédule. — « Mais, ma
chère, c’est une grande responsabilité ! »
Elle se tourna vers lui, furieuse : — « Ah !
vraiment ! Tu ne changeras donc jamais ?
Tu laisserais tes enfants mourir de faim,
toi, plutôt que de faire un mouvement. Du moment qu’elle me l’a donnée, cette commode,
c’est à nous, n’est-ce pas ? Et si ta
sœur n’est pas contente, elle me le dira, à
moi ! Je m’en moque bien de ta sœur. Allons,
lève-toi, que nous apportions tout de
suite ce que ta mère nous a donné. »
Tremblant et vaincu, il sortit du lit, et,
comme il passait sa culotte, elle l’en empêcha :
— « Ce n’est pas la peine de t’habiller,
va, garde ton caleçon, ça suffit ; j’irai bien
comme ça, moi. »
Et tous deux, en toilette de nuit, partirent,
montèrent l’escalier sans bruit, ouvrirent la
porte avec précaution et entrèrent dans la
chambre où les quatre bougies allumées
autour de l’assiette au buis bénit semblaient
seules garder la vieille en son repos rigide ;
car Rosalie, étendue dans son fauteuil, les
jambes allongées, les mains croisées sur sa
jupe, la tête tombée de côté, immobile aussi
et la bouche ouverte, dormait en ronflant un peu.
Caravan prit la pendule. C’était un de ces
objets grotesques comme en produisit beaucoup l’art impérial. Une jeune fille en bronze
doré, la tête ornée de fleurs diverses, tenait à
la main un bilboquet dont la boule servait de
balancier. — « Donne-moi ça, lui dit sa femme,
et prends le marbre de la commode. »
Il obéit en soufflant et il percha le marbre
sur son épaule avec un effort considérable.
Alors le couple partit. Caravan se baissa
sous la porte, se mit à descendre en tremblant
l’escalier, tandis que sa femme, marchant
à reculons, l’éclairait d’une main,
ayant la pendule sous l’autre bras.
Lorsqu’ils furent chez eux, elle poussa un
grand soupir. — « Le plus gros est fait, dit-elle ;
allons chercher le reste. »
Mais les tiroirs du meuble étaient tout
pleins des hardes de la vieille. Il fallait bien
cacher cela quelque part.
M Caravan eut une idée : — « Va donc
prendre le coffre à bois en sapin qui est dans
le vestibule ; il ne vaut pas quarante sous, on
peut bien le mettre ici. » Et quand le coffre
fut arrivé, on commença le transport.
Ils enlevaient, l’un après l’autre, les manchettes, les collerettes, les chemises, les
bonnets, toutes les pauvres nippes de la
bonne femme étendue là, derrière eux, et
les disposaient méthodiquement dans le
coffre à bois de façon à tromper M Braux,
l’autre enfant de la défunte, qui viendrait le lendemain.
Quand ce fut fini, on descendit d’abord les
tiroirs, puis le corps du meuble en le tenant
chacun par un bout ; et tous deux cherchèrent
pendant longtemps à quel endroit il ferait le
mieux. On se décida pour la chambre, en face
du lit, entre les deux fenêtres.
Une fois la commode en place, M Caravan
l’emplit de son propre linge. La pendule
occupa la cheminée de la salle ; et le
couple considéra l’effet obtenu. Ils en furent
aussitôt enchantés : — « Ça fait très bien, »
dit-elle. Il répondit : — « Oui, très bien. »
Alors ils se couchèrent. Elle souffla la bougie ;
et tout le monde bientôt dormit aux
deux étages de la maison.
Il était déjà grand jour lorsque Caravan
rouvrit les yeux. Il avait l’esprit confus à son réveil, et il ne se rappela l’événement qu’au bout
de quelques minutes. Ce souvenir lui donna
un grand coup dans la poitrine ; et il sauta du
lit, très ému de nouveau, prêt à pleurer.
Il monta bien vite à la chambre au-dessus,
où Rosalie dormait encore, dans la
même posture que la veille, n’ayant fait
qu’un somme de toute la nuit. Il la renvoya
à son ouvrage, remplaça les bougies consumées,
puis il considéra sa mère en roulant
dans son cerveau ces apparences de pensées
profondes, ces banalités religieuses et philosophiques
qui hantent les intelligences moyennes en face de la mort.
Mais comme sa femme l’appelait, il descendit.
Elle avait dressé une liste des choses
à faire dans la matinée, et elle lui remit
cette nomenclature dont il fut épouvanté.
Il lut :
1° Faire la déclaration à la mairie ;
2° Demander le médecin des morts ;
3° Commander le cercueil ;
4° Passer à l’église ;
5° Aux pompes funèbres ;
6° À l’imprimerie pour les lettres ;
7° Chez le notaire ;
8° Au télégraphe pour avertir la famille.
Plus une multitude de petites commissions.
Alors il prit son chapeau et s’éloigna.
Or, la nouvelle s’étant répandue, les voisines
commençaient à arriver et demandaient à voir la morte.
Chez le coiffeur, au rez-de-chaussée, une
scène avait même eu lieu à ce sujet entre la
femme et le mari pendant qu’il rasait un client.
La femme, tout en tricotant un bas, murmura :
— « Encore une de moins, et une
avare, celle-là, comme il n’y en avait pas
beaucoup. Je ne l’aimais guère, c’est vrai ; il
faudra tout de même que j’aille la voir. »
Le mari grogna, tout en savonnant le
menton de son patient : — « En voilà, des fantaisies !
Il n’y a que les femmes pour ça. Ce
n’est pas assez de vous embêter pendant la
vie, elles ne peuvent seulement pas vous
laisser tranquilles après la mort. » — Mais
son épouse, sans se déconcerter, reprit : —
« C’est plus fort que moi ; faut que j’y aille.
Ça me tient depuis ce matin. Si je ne la voyais pas, il me semble que j’y penserais
toute ma vie. Mais quand je l’aurai bien
regardée pour prendre sa figure, je serai
satisfaite après. »
L’homme au rasoir haussa les épaules et
confia au monsieur dont il grattait la joue :
— « Je vous demande un peu quelles idées
ça vous a, ces sacrées femelles ! Ce n’est
pas moi qui m’amuserais à voir un mort ! »
— Mais sa femme l’avait entendu, et elle répondit
sans se troubler : — « C’est comme ça,
c’est comme ça. » — Puis, posant son tricot
sur le comptoir, elle monta au premier étage.
Deux voisines étaient déjà venues et causaient
de l’accident avec M Caravan, qui
racontait les détails.
On se dirigea vers la chambre mortuaire.
Les quatre femmes entrèrent à pas de loup,
aspergèrent le drap l’une après l’autre avec
l’eau salée, s’agenouillèrent, firent le signe
de la croix en marmottant une prière, puis,
s’étant relevées, les yeux agrandis, la bouche
entr’ouverte, considérèrent longuement le
cadavre, pendant que la belle-fille de la morte, un mouchoir sur la figure, simulait
un hoquet désespéré.
Quand elle se retourna pour sortir, elle
aperçut, debout près de la porte, Marie-Louise
et Philippe-Auguste, tous deux en chemise,
qui regardaient curieusement. Alors, oubliant
son chagrin de commande, elle se précipita
sur eux, la main levée, en criant d’une voix
rageuse : — « Voulez-vous bien filer, bougres
de polissons ! »
Étant remontée dix minutes plus tard avec
une fournée d’autres voisines, après avoir de
nouveau secoué le buis sur sa belle-mère,
prié, larmoyé, accompli tous ses devoirs,
elle retrouva ses deux enfants revenus ensemble
derrière elle. Elle les talocha encore par
conscience ; mais, la fois suivante, elle n’y
prit plus garde ; et, à chaque retour de visiteurs,
les deux mioches suivaient toujours,
s’agenouillant aussi dans un coin et répétant
invariablement tout ce qu’ils voyaient faire à leur mère.
Au commencement de l’après-midi, la foule
des curieuses diminua. Bientôt il ne vint plus personne. M Caravan, rentrée chez elle,
s’occupait à tout préparer pour la cérémonie
funèbre ; et la morte resta solitaire.
La fenêtre de la chambre était ouverte. Une
chaleur torride entrait avec des bouffées de
poussière, les flammes des quatre bougies
s’agitaient auprès du corps immobile ; et sur
le drap, sur la face aux yeux fermés, sur les
deux mains allongées, des petites mouches
grimpaient, allaient, venaient, se promenaient
sans cesse, visitaient la vieille, attendant
leur heure prochaine.
Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste
étaient repartis vagabonder dans l’avenue.
Ils furent bientôt entourés de camarades, de
petites filles surtout, plus éveillées, flairant
plus vite tous les mystères de la vie. Et elles
interrogeaient comme les grandes personnes.
— « Ta grand’maman est morte ? » — « Oui, hier
au soir. » — « Comment c’est, un mort ? »
— Et Marie-Louise expliquait, racontait les
bougies, le buis, la figure. Alors une grande
curiosité s’éveilla chez tous les enfants ; et ils
demandèrent aussi à monter chez la trépassée.
Aussitôt, Marie-Louise organisa un premier
voyage, cinq filles et deux garçons : les
plus grands, les plus hardis. Elle les força à
retirer leurs souliers pour ne point être découverts ;
la troupe se faufila dans la maison
et monta lestement comme une armée de souris.
Une fois dans la chambre, la fillette, imitant
sa mère, régla le cérémonial. Elle guida
solennellement ses camarades, s’agenouilla,
fit le signe de la croix, remua les lèvres, se
releva, aspergea le lit, et pendant que les
enfants, en un tas serré, s’approchaient,
effrayés, curieux et ravis pour contempler le
visage et les mains, elle se mit soudain à
simuler des sanglots en se cachant les yeux
dans son petit mouchoir. Puis, consolés
brusquement en songeant à ceux qui attendaient
devant la porte, elle entraîna, en courant,
tout son monde pour ramener bientôt
un autre groupe, puis un troisième ; car tous
les galopins du pays, jusqu’aux petits mendiants
en loques, accouraient à ce plaisir
nouveau ; et elle recommençait chaque fois les simagrées maternelles avec une perfection absolue.
Àla longue, elle se fatigua. Un autre jeu
entraîna les enfants au loin ; et la vieille
grand’mère demeura seule, oubliée tout à
fait, par tout le monde.
L’ombre emplit la chambre, et sur sa figure
sèche et ridée la flamme remuante des
lumières faisait danser des clartés.
Vers huit heures Caravan monta, ferma la
fenêtre et renouvela les bougies. Il entrait
maintenant d’une façon tranquille, accoutumé
déjà à considérer le cadavre comme s’il était
là depuis des mois. Il constata même qu’aucune
décomposition n’apparaissait encore,
et il en fit la remarque à sa femme au moment
où ils se mettaient à table pour dîner. Elle
répondit : — « Tiens, elle est en bois ; elle
se conserverait un an. »
On mangea le potage sans prononcer une
parole. Les enfants, laissés libres tout le
jour, exténués de fatigue, sommeillaient sur
leurs chaises et tout le monde restait silencieux.
Soudain la clarté de la lampe baissa.
M Caravan, aussitôt, remonta la clef ; mais
l’appareil rendit un son creux, un bruit de
gorge prolongé, et la lumière s’éteignit. On
avait oublié d’acheter de l’huile ! Aller chez
l’épicier retarderait le dîner, on chercha des
bougies ; mais il n’y en avait plus d’autres
que celles allumées en haut sur la table de nuit.
M Caravan, prompte en ses décisions, envoya
bien vite Marie-Louise en prendre deux ;
et l’on attendit dans l’obscurité.
On entendait distinctement les pas de la
fillette qui montait l’escalier. Il y eut ensuite
un silence de quelques secondes ; puis l’enfant
redescendit précipitamment. Elle ouvrit
la porte, effarée, plus émue encore que la
veille en annonçant la catastrophe, et elle
murmura, suffoquant : — « Oh ! papa,
grand’maman s’habille. »
Caravan se dressa avec un tel sursaut que
sa chaise alla rouler contre le mur. Il balbutia :
— « Tu dis ?… Qu’est-ce que tu dis là ?… »
Mais Marie-Louise, étranglée par l’émotion,
répéta : — « Grand’… grand’… grand’maman
s’habille… elle va descendre. »
Il s’élança dans l’escalier follement, suivi
de sa femme abasourdie ; mais devant la
porte du second il s’arrêta, secoué par l’épouvante,
n’osant pas entrer. Qu’allait-il voir ?
— M Caravan, plus hardie, tourna la serrure
et pénétra dans la chambre.
La pièce semblait devenue plus sombre ;
et, au milieu, une grande forme maigre remuait.
Elle était debout, la vieille ; et en
s’éveillant du sommeil léthargique, avant
même que la connaissance lui fût en plein
revenue, se tournant de côté et se soulevant
sur un coude, elle avait soufflé trois des
bougies qui brûlaient près du lit mortuaire.
Puis, reprenant des forces, elle s’était levée
pour chercher ses hardes. Sa commode partie
l’avait troublée d’abord, mais peu à peu
elle avait retrouvé ses affaires tout au fond
du coffre à bois, et s’était tranquillement habillée.
Ayant ensuite vidé l’assiette remplie
d’eau, replacé le buis derrière la glace et remis les chaises à leur place, elle était prête à
descendre, quand apparurent devant elle son
fils et sa belle-fille.
Caravan se précipita, lui saisit les mains,
l’embrassa, les larmes aux yeux ; tandis que
sa femme, derrière lui, répétait d’un air
hypocrite : — « Quel bonheur, oh ! quel bonheur ! »
Mais la vieille, sans s’attendrir, sans même
avoir l’air de comprendre, roide comme une
statue, et l’œil glacé, demanda seulement :
— « Le dîner est-il bientôt prêt ? » — Il
balbutia, perdant la tête : — « Mais oui, maman,
nous t’attendions. » — Et, avec un
empressement inaccoutumé, il prit son bras,
pendant que M Caravan la jeune saisissait
la bougie, les éclairait, descendant l’escalier
devant eux, à reculons et marche à marche,
comme elle avait fait, la nuit même, devant
son mari qui portait le marbre.
En arrivant au premier étage, elle faillit
se heurter contre des gens qui montaient.
C’était la famille de Charenton, M Braux
suivie de son époux.
La femme, grande, grosse, avec un ventre
d’hydropique qui rejetait le torse en arrière,
ouvrait des yeux effarés, prête à fuir. Le mari,
un cordonnier socialiste, petit homme poilu
jusqu’au nez, tout pareil à un singe, murmura
sans s’émouvoir : — « Eh bien, quoi ? Elle ressuscite ! »
Aussitôt que M Caravan les eut reconnus,
elle leur fit des signes désespérés ; puis, tout
haut : — « Tiens ! comment !… vous voilà !
Quelle bonne surprise ! »
Mais M Braux, abasourdie, ne comprenait
pas ; elle répondit à demi-voix : —
« C’est votre dépêche qui nous a fait venir,
nous croyions que c’était fini. »
Son mari, derrière elle, la pinçait pour la
faire taire. Il ajouta avec un rire malin
caché dans sa barbe épaisse : — « C’est bien
aimable à vous de nous avoir invités. Nous
sommes venus tout de suite », — faisant allusion
ainsi à l’hostilité qui régnait depuis
longtemps entre les deux ménages. Puis,
comme la vieille arrivait aux dernières
marches, il s’avança vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait la face, en
criant dans son oreille, à cause de sa surdité :
— « Ça va bien, la mère, toujours solide, hein ? »
M Braux, dans sa stupeur de voir bien
vivante celle qu’elle s’attendait à retrouver
morte, n’osait pas même l’embrasser ; et son
ventre énorme encombrait tout le palier, empêchant
les autres d’avancer.
La vieille, inquiète et soupçonneuse, mais
sans parler jamais, regardait tout ce monde
autour d’elle ; et son petit œil gris, scrutateur
et dur, se fixait tantôt sur l’un, tantôt sur
l’autre, plein de pensées visibles qui gênaient ses enfants.
Caravan dit, pour expliquer : — « Elle a
été un peu souffrante, mais elle va bien
maintenant, tout à fait bien, n’est-ce pas, mère ? »
Alors, la bonne femme, se remettant en
marche, répondit de sa voix cassée,
comme lointaine : — « C’est une syncope ; je vous
entendais tout le temps. »
Un silence embarrassé suivit. On pénétra dans la salle ; puis on s’assit devant un dîner
improvisé en quelques minutes.
Seul, M. Braux avait gardé son aplomb. Sa
figure de gorille méchant grimaçait ; et il
lâchait des mots à double sens qui gênaient
visiblement tout le monde.
Mais à chaque instant le timbre du vestibule
sonnait ; et Rosalie éperdue venait chercher
Caravan qui s’élançait en jetant sa serviette.
Son beau-frère lui demanda même si
c’était son jour de réception. Il balbutia : —
« Non, des commissions, rien du tout. »
Puis, comme on apportait un paquet, il
l’ouvrit étourdiment, et des lettres de faire
part, encadrées de noir, apparurent. Alors,
rougissant jusqu’aux yeux, il referma l’enveloppe
et l’engloutit dans son gilet.
Sa mère ne l’avait pas vu ; elle regardait
obstinément sa pendule dont le bilboquet
doré se balançait sur la cheminée. Et l’embarras
grandissait au milieu d’un silence glacial.
Alors la vieille, tournant vers sa fille sa
face ridée de sorcière, eut dans les yeux un frisson de malice et prononça : — « Lundi,
tu m’amèneras ta petite, je veux la voir. »
M Braux, la figure illuminée, cria : — « Oui
maman, », tandis que M Caravan la
jeune, devenue pâle, défaillait d’angoisse.
Cependant, les deux hommes, peu à peu,
se mirent à causer ; et ils entamèrent, à
propos de rien, une discussion politique.
Braux, soutenant les doctrines révolutionnaires
et communistes, se démenait, les yeux
allumés dans son visage poilu, criant : —
« La propriété, monsieur, c’est un vol au
travailleur ; — la terre appartient à tout le
monde ; — l’héritage est une infamie et une
honte !… » — Mais il s’arrêta brusquement,
confus comme un homme qui vient de dire
une sottise ; puis, d’un ton plus doux, il
ajouta : — « Mais ce n’est pas le moment de
discuter ces choses-là. »
La porte s’ouvrit ; le docteur Chenet parut.
Il eut une seconde d’effarement, puis il reprit
contenance, et s’approchant de la vieille
femme : — « Ah ! ah ! la maman ! ça va bien
aujourd’hui. Oh ! je m’en doutais, voyez-vous ; et je me disais à moi-même tout à
l’heure, en montant l’escalier : Je parie
qu’elle sera debout, l’ancienne. » — Et lui
tapant doucement dans le dos : — « Elle est
solide comme le Pont-Neuf ; elle nous enterrera
tous, vous verrez. »
Il s’assit, acceptant le café qu’on lui offrait,
et se mêla bientôt à la conversation des deux
hommes, approuvant Braux, car il avait été
lui-même compromis dans la Commune.
Or la vieille, se sentant fatiguée, voulut
partir. Caravan se précipita. Alors elle le fixa
dans les yeux et lui dit : — « Toi, tu vas me
remonter tout de suite ma commode et ma
pendule. » — Puis, comme il bégayait :
— « Oui, maman, » — elle prit le bras de sa
fille et disparut avec elle.
Les deux Caravan demeurèrent effarés,
muets, effondrés dans un affreux désastre,
tandis que Braux se frottait les mains en
sirotant son café.
Soudain, M Caravan, affolée de colère, s’élança sur lui, hurlant : — « Vous êtes un voleur, un gredin, une canaille… Je vous crache à la figure, je vous… je vous… » Elle ne trouvait rien, suffoquant ; mais lui, riait, buvant toujours.
Puis, comme sa femme revenait justement, elle s’élança vers sa belle-sœur ; et toutes deux, l’une énorme avec son ventre menaçant, l’autre épileptique et maigre, la voix changée, la main tremblante, s’envoyèrent à pleine gueule des hottées d’injures.
Chenet et Braux s’interposèrent, et ce dernier, poussant sa moitié par les épaules, la jeta dehors en criant : — « Va donc, bourrique, tu brais trop ! »
Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en s’éloignant.
M. Chenet prit congé.
Les Caravan restèrent face à face.
Alors l’homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et murmura : — « Qu’est-ce que je vais dire à mon chef ? »