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Chapitre 10 Ministère de la charité publique (département des belles relations extérieures)

On raconte que Momus se récria de l’homme que Vulcain avait fait :
— Que ne lui mettiez-vous une petite fenêtre au cœur, afin que par là l’on pût voir ses pensées !

Pas plus que femme au monde, la baronne Simier n’avait au cœur de petite fenêtre : et c’était tant mieux, car elle n’aurait eu rien de bon à montrer, ou force lui eût été d’y poser des volets. Un peu la faute du destin, qui avait fait naître Claire Lièvremont dans le puant vacarme des grandes Halles, sur l’étal squameux d’une poissonnerie. – Fille d’une poissarde : voilà de ces coups du sort que les Claire Lièvremont ne pardonnent pas au monde, passent-elles baronnes au choix ou bien à l’ancienneté. – Parmi les pratiques du carré Lièvremont il en était une fameuse, le ménistre, comme l’appelaient ces « dames », qui, câlines, lui donnaient du tu et toi, s’efforçant de le crocher au passage.

— Et te faut-il rien aujourd’hui, mon petit ménistre ?… Allons ! Dis ton prix, gros vilain !

Ministre, il ne l’était plus que pour ces dames, mais l’avait été pour de bon : et les douairières du carreau se souvenaient de l’avoir vu combien de fois ! – faire son marché en personne, au sortir du Sénat ou de la Chambre, promenant de la halle au beurre à la halle au poisson sa gourmandise de Corrézien économe, qui, sans fausse honte, après avoir bien marchandé, fourrait, entre deux projets de lois, dans son portefeuille du « Commerce, » soit une petite barbue, soit une douzaine d’écrevisses.

Une mine de matou grognon, tout en col, des manies de vieux garçon demeuré rustique et pas fier, jabotant avec celle-ci ou celle-là ; tel était, vers 1860, le sénateur baron Simier, ancien et futur ministre du Commerce.

Or, cet amateur de marée était aussi friand de filles fraîches : Claire eut l’heur de lui plaire à la prime fleur de ses quinze ans. Contre prix débattu – la maman étant mal alors en ses affaires –, elle devint sa chose. Il la sortit des viviers, et, toujours fringant – d’idées pour le moins –, il se la fit nourrir en brochette. Au couvent, sous un nom supposé, petitement mise, endurant les mépris de ses compagnes plus nobles ou plus riches – une seule exceptée, cette même Hélène Baccaris, dont, un jour venu, elle devait si cruellement payer les bons offices –, Claire se hâta d’avaler les classes doubles, avec un bel appétit de revanche. Au bout de deux années, son maître l’en tira, frottée de tout, vernie à miracle, et, sans vergogne, le vieux drôle lui laissa à choisir entre son lit de garçon et l’étal maternel.

Ah ! elle n’hésita pas une seconde, ayant gardé des grandes Halles de haineuses et fétides rancunes. Peut-être rêvait-elle mariage et n’abandonnait-elle son corps qu’en avance d’hoirie ! Qui le sait ? Lui la tint d’abord sous le boisseau. Ce n’était pas là son compte, et elle se résolut à frapper un grand coup. Le cabinet du 15 janvier venait de rendre au baron son portefeuille du Commerce. Or, un soir de petit bal aux Tuileries, l’huissier de service annonça :

— Madame la baronne Simier !

Ce fut un terrible scandale. On le savait ministre-garçon. Aussi, dès le lendemain, après le conseil, l’empereur happa le baron à la sortie, et lui jeta ces mots au travers du bleu nuage de sa cigarette :

— Mon cher baron, je vous donne quinze jours pour épouser la baronne.

Pris au piège, le vieux garçon fit publier ses bans en province, et, soit chagrin, soit peur du mariage et de ses suites, mourut d’apoplexie le propre jour de ses noces. Claire restait seule maîtresse de ses vingt-quatre ans, sans sou ni maille, il est vrai – le baron s’en étant allé intestat –, mais déjà grimpée d’un échelon, battant son plein de beauté, et ayant de l’âme tout juste assez pour prendre la fortune à la gorge.

Dûment recommandée, apostillée par son amie de couvent, Hélène Baccaris, devenue duchesse de Varèse (il sert quelquefois d’avoir des amies de couvent), elle s’en fut à Rome, obtint audience du Saint-Père, lui fit présent d’une barrette en échange de la sienne et revint avec à Paris.

Tout chemin mène à Rome, a-t-on dit ; d’autres disent, et la baronne était du nombre : Rome est le chemin qui mène à tout. Elle ne se trompait pas de beaucoup : sa barrette papale lui ouvrit l’entrée du « faubourg », qu’elle visait. – Ô puissance d’une calotte !

La seule chose que Claire Lièvremont eût héritée de son père, petit placier-homme d’affaires de la rue Montorgueil, qui signait volontiers de Lièvremont, c’était sa fringale de noblesse. Elle n’avait pas que celle-là, mais encore une terrible soif de paraître. La charité, bonne mère, lui donna en même temps de quoi boire à sa soif et manger à sa faim. La baronne en prit le monopole. Point d’œuvres pies, quête, bénéfice, kermesse ou cavalcade, qui ne fût sous son « haut patronage ». Ayant la religion souriante, comme d’autres l’ont renfrognée, elle y trônait en apparat, nippée par le meilleur faiseur. Impossible d’ouvrir un journal, un journal honnête, cela va de soi, sans y voir une baronne Simier à la tête d’une loterie, d’une souscription d’inondés, d’incendiés, écoles libres, tabernacles, refuges ou fourneaux. Elle avait un pied dans toutes les misères, et ce pied ne laissait pas d’être fort bien chaussé.

Son train passait 100 000 francs et nul ne s’en étonnait. Comment soupçonner la coiffeuse en titre du Saint-Père ? – Car elle continuait son trafic de barrettes, et les distribuait habilement.

Un vrai petit ministère, son hôtel de la rue Barbet-de-Jouy : ce qu’il s’y brassait de demandes, de suppliques, ce n’est pas croyable. Y entrait qui voulait, pour si peu qu’on fût digne de pitié chrétienne, la main tendue, qui, pour son église en ruines, qui, pour son terme impayé, celui-ci pour sa congrégation, celui-là pour lui-même. Il se distribuait là depuis des « chemins de croix » jusqu’à des places de concierges. Aussi ne rêvait-elle que plaies et bosses – pour les autres ; car elle en écrémait les profits. Renseignements pris, quand le jeu, comme on dit, en valait la chandelle, la baronne lançait « ses lettres » et l’argent de pleuvoir.

Si elle quêtait sans trêve, en revanche elle ne quêtait pas sans merci : elle avait la reconnaissance de la bourse et payait ses fidèles d’un ruban étranger, d’un article de journal, d’invitations chez les princes ou d’avancement dans les grades. – Voyez-vous ça, cette petite Lièvremont ! Aussi bien la maman était morte. Qui se serait avisé de ressusciter cette poissarde ? – Entre-temps elle boursicotait et n’y était pas malheureuse.

Chaque jeudi, l’hôtel recevait à dîner une douzaine de grands noms du « faubourg », panachés de diplomatie, et de monsignori de passage, une Altesse, le Nonce, parfois. Décolletée très bas, avec deux ou trois cordons d’ordres en sautoir – galants souvenirs de catastrophes lointaines –, elle caquetait avec l’un, avec l’autre, si indulgente au prochain que le prochain lui était indulgent. – Seule, la marquise de Boisgelais, sa rivale en charité, qui jalousait son « chiffre d’affaires ? », soupirait à bouche fermée :

— Moi, je ne comprends pas la religion comme cela !

De vrai, la baronne ne caquetait pas seulement : et, si longtemps l’on ne put mettre un nom sur une figure, ni même une figure sur un nom, elle n’en avait pas moins des amants pour cela – des amants très armoriés. Femme de sens elle était, mais de sens éclectiques, qui, pour or du monde, n’eût aimé plus bas qu’un baron. Au demeurant la plus charmante et la plus dépravée des baronnes, qui, dans ce diable de commerce, ou mieux dans ce commerce du diable, avait trouvé manière de vivre largement, après avoir végété.

Or un jour, jour béni, le duc tomba amoureux d’elle, qui le guignait depuis longtemps, cantonnée dans de très ragoûtantes et calculées froideurs. C’était un désirable vainqueur, ce prodigue, aussi dépensier de passion que passionné de dépense. Et la baronne, sans trop haïr l’amour gratis, ne détestait pas le payant ; outre qu’il était « comme il faut » dans son monde d’avoir eu, serait-ce qu’une heure, le « beau duc » pour amant.

Un jour donc de l’avant-dernier printemps, qu’adorablement chiffonnée en magicienne de féerie, elle vendait la bonne aventure en pleine kermesse du concert Besselièvre, au profit des inondés de Catalogne, le général de Varèse, l’air très émoustillé, était monté dans sa baraque.

— Madame, combien le grand jeu ? dit-il en s’asseyant.

— Cent louis… parce que c’est vous !

— Et si ce n’était pas moi… ?

— Ce serait cent… sous.

— Vous me traitez par trop de haut en bas !

— C’est le traitement qui convient au « beau duc »…

— Une médecine de cheval ! Bon ! Je m’en passerais bien…

— Nous allons voir ! Coupez, s’il vous plaît !

— Voici ! Mais, je vous préviens, je ne coupe pas là-dedans, moi…

— As de cœur... trois de pique... six de carreau... dame de cœur... Une femme blonde !… Gare à la femme blonde !

— Au diable ! Elle n’est pas blonde, elle est…

— Bleue ?

— Non, mouchetée. C’est un tigre… La connaissez-vous ?

— Attendez ! Les cartes vont…

— Non ! Non ! Laissez là votre tarot… Pourquoi, l’autre soir, à la fête de l’Hospitalité, m’avez-vous taxé à mille francs ce que vous faisiez payer cinq louis à tout le monde : un baiser sur votre adorable épaule ?

— Plaignez-vous donc !… Le tarif des princes du sang !

— Justement, je m’en plains. C’est toujours cent sous pour les autres et pour moi… Tenez ! Vous m’avez en horreur, je vois ça !

— Où prenez-vous… ?

— Enfin, répondez ! Vous m’avez en horreur ?

— Mais non : je ne vous ai en rien du tout. Vous m’êtes indifférent… comme…

— Comme ?

— Comme… comme…

— Comme le grand Turc, avouez-le ! Eh bien ! moi, madame, je me sens pour vous inondé d’amour… inondé, vous entendez ?

Sur ce, ayant fermé la porte d’un coup de pied, dans son trouble – ce qui, pour un trouble, n’était point par trop bête –, le duc s’était jeté aux pieds de la baronne et… et… ce qui était écrit arriva. Dame ! un inondé ! La baronne pouvait-elle mettre un inondé à la porte ?

Leur liaison fut secrète huit mois. Il la combla de cadeaux ; elle se laissa combler. Une fière revanche qu’elle prenait là, la pauvre petite Claire Liévremont, de sa très millionnaire amie Hélène Baccaris, couronnée duchesse de Varèse. Si fière et si bonne, cette revanche, que la baronne, oublieuse de ses habituelles prudences, au bras du duc, s’afficha carrément.

Vint ce pétard du Moustique, qui, un beau jour, lui éclata dans les jambes. Ah ! ces journalistes, mon Dieu ! Cela ne respecte rien de ce qui est respectable. La baronne composa sa mine et tint tête à l’orage, bien loin de penser que jamais cette bonne pâte de duchesse…

Tout de même elle l’avait chassée, cette bonne pâte ! Le bruit en fut vite répandu et la médisance eut beau jeu. Peu s’en fallut qu’on ne mît en doute les souscriptions, en doute les barrettes papales. Cela tombait en plein krach ; la baronne y avait perdu de ses plumes : à l’entendre c’était tout qu’elle perdait. Le bel air l’exigeait ainsi. Pendant deux mois, cette année-là, au « faubourg » il fut très chic de se dire ruiné peu ou prou.

Elle eut peur pour sa place, et, jouant son va-tout, elle envoya promener le duc et ses offres d’argent, avança d’un mois le voyage qu’elle faisait à Rome, chaque hiver, et en revint comtesse romaine. Il ne lui en coûta pas davantage, plus un grand bal Louis XVI au profit du Rosier de Marie, et deux dîners, où le Nonce parut avec une reine qui en vaut quatre… pour la taille.

Mais elle n’était pas femme à oublier cette injure, qui aurait pu tourner à ruine, et, devant Dieu, devant le Rosier de Marie, elle avait juré de s’en venger.

Dès ce jour le duc lui devint un ennemi, moins par sa nonchalance à exiger de la duchesse qu’elle vînt lui apporter ses excuses, qu’à cause même de ce nom qu’il portait. Varèse – c’était assez à mériter sa haine. Elle feignit de vouloir rompre : le duc, qui ne l’aimait pas, commença de l’aimer tout de bon. Il lâcha bruyamment Préville, et, de ce jour, mit, sinon plus de retenue, du moins plus de mystère en ses amourettes de passage. Elle, sous couleur de repentance, lui tint la dragée haute, célant avec soin ses rancunes sous un masque d’austère piété. De loin en loin elle s’abandonnait bien encore, l’amusait de courtes échappées de passion, qu’il imaginait sincères, ravi de ce semblant de lutte entre la religion et l’amour, où la religion rendait parfois les armes.

Elle l’enserrait, petit à petit, en des habitudes de servage, le tenait de court sous une domination croissante, qui avait un œil dans sa vie, dans ses embarras de fortune, dans sa famille, jusque dans ses secrets plaisirs d’infidèle, de maîtresse qu’elle était passée maître. Lui, avec son ordinaire souci de hausser ses conquêtes, afin de se hausser d’autant, la regardait comme une femme supérieure, qu’elle était peut-être en effet, déshabillait devant elle ses ennuis, lui demandait conseil en ses crises pécuniaires, acceptait des services, qui le mettaient davantage dans sa main, dans sa belle main grasse de blonde, si molle et si ferme à la fois.

— Ma chère, lui disait-il, que pensez-vous de ceci…, de cela… de cette vente… de cet emprunt… de cette affaire ?

Entre-temps, bien que chassée de l’hôtel de Varèse, la baronne n’en continuait pas moins de voir la marquise de Boisgelais, qui paraissait revenue sur son compte, et, en exécration de sa belle-sœur, l’accueillait. Ainsi de la maréchale, qui lui faisait bon visage. C’était plaisir que cet air de fureur qu’on respirait ici et là. Certes, si le duc était jamais en détresse, pas plus sa mère que sa sœur ne serait femme à le sauver. – Au contraire.

Rassurée de ce côté et flairant la ruine prochaine, la baronne la voulut plus prochaine encore. C’était tentant d’y donner son coup de griffe, sinon chrétien : elle le donna. Non qu’elle dût en tirer pied ou aile : elle avait, par prudence, renoncé aux bénéfices de sa charge, et n’acceptait rien du duc, qui, aux yeux du monde, n’était plus son amant. Mais la vengeance est un mets délicat, que goûtent fort les âmes chrétiennes. Des gens à elle dévoués (elle en avait à revendre, qui lui devaient, l’un sa femme, l’autre son manipule, celui-ci, son pain, celui-là son ruban), eurent mission d’effaroucher les créanciers du duc, de les pousser à une action d’ensemble.

— La maréchale n’a point envie de mourir, s’en allaient-ils répétant. Prenez garde !… Puis est-elle si riche qu’on dit ?… Monsieur le duc, son fils, ne tient pas l’héritage… Qui sait s’il le tiendra jamais ?… Si j’étais vous, je… etc., etc.

C’est en ces conjonctures que la baronne avait rencontré Varon-Bey. Marier celui-ci à Chantal, cela servait au mieux sa vengeance. Et pas une seconde elle ne douta qu’elle en viendrait à bout. Le duc renâcla pourtant : en dépit de ses faiblesses grandes, le monstrueux de cette union lui leva le cœur, si peu qu’il lui en restât. Elle se garda bien d’insister, sûre qu’un jour viendrait que Chantal, ruinée, pis peut-être, serait encore trop heureuse de s’appeler madame Varon-Bey. – Et il ne dirait pas « non », ce jour là, le beau duc !

Un soir de mai, la baronne Simier donne audience dans son bureau chinois chinoisant, une pièce claire et de bonne humeur, sans pareille à dérouiller les langues et dégeler les timidités quémandeuses. Assise devant une petite table, dans le rond de clarté blonde d’une lampe, elle écrit sur un mignon registre à serrure d’argent, dont les frères ou cousins pour le moins s’alignent en bataille dessus un cabinet de laque à portée de sa main.

Elle a une idée épaissi, la baronne : c’est là le danger de sa beauté robuste de blonde et la menace de ses trente-six ans. Fraîche, et les chairs reposées du carême, qu’elle a fait, cette année-là, au scrupule, malgré le duc et ses assauts de passion, le buste cuirassé de jais bleu, coiffée haut, sans bijoux, elle sourit à certain rêve de mariage entrevu, sitôt réglé son compte avec l’hôtel de Varèse. Près d’elle, posée au fin bord d’un fauteuil en bois de fer, une sœur de Saint Vincent-de-Paul attend, les yeux morts et les bras glissés dans ses manches.

— Là ! dit la baronne, en fermant son registre. Je pense qu’avec cela… Monsieur Maturel, au Figaro, vous savez ?

Et elle tendit à la bonne sœur une enveloppe cachetée à ses armes, qu’elle venait de griffonner, l’esprit ailleurs.

— Ah ! merci bien, madame la baronne. Dieu vous…

— Non ! reprit-elle, sans lui laisser le temps de finir. Ne me remerciez pas… Après, nous verrons, quand la souscription aura donné… Alors ils ne sont pas même tous couchés, vos pauvres petits ?

— Hélas ! non, madame la baronne… Ils sont tant, pensez !… Hier encore, quatorze d’un tas…

— Patience ! Nous les coucherons… dites bien, je vous prie, ma sœur, à la mère Doctrové que tout ce que nous pourrons, avec l’aide de Dieu…

Elle mit une petite somme enveloppée dans le cabas d’étoffe noire de la religieuse ; celle-ci, debout sur la porte, gémissait de dolentes histoires, que la baronne entrecoupait de « mon Dieu ! », d’« Est-ce possible ! », comme des répons de litanies.

— Au revoir, ma sœur ! Ne m’oubliez pas dans vos prières ! dit-elle en se prosternant aux pieds de la sainte femme, pour baiser le crucifix qui pendait dans sa jupe.

Un valet, à mine de sacristain, entra, qui remit à la baronne une carte sur un plateau. Elle braqua son monocle et ne put tenir un petit « Ah ! ». Puis, se mordant la lèvre :

— Priez cette personne d’attendre. Et introduisez monsieur de Roquemadour.

Celui-ci, victime des décrets, officier de gendarmerie démissionnaire, cherchait femme à sa baronnie sans le sou mais pas sans rhumatismes. La baronne l’expédia par la promesse d’une héritière orpheline et passa à un autre, père capucin, qui quêtait pour son ordre.

Alors ce fut une procession, des domestiques sans places, recommandés par Sœur Marie-des-Anges, par M. le curé de Saint-Thomas ou madame la princesse de Santis, des incendiés piteux, des repenties, des émigrants, qui baragouinaient, tendant des passeports gras timbrés par l’ambassade, un missionnaire barbu, une femme du monde en déconfiture, des reporters à l’affût d’un coup de réclame charitable. Et, à chaque fois, comme si elle eût attendu quelqu’un d’autre, la baronne dévisageait l’arrivant ; puis, vexée, avec un demi-bâillement d’ennui, se remettait à feuilleter ses petits registres, à tripoter ses petits tiroirs étiquetés à toutes les misères : – charmant meuble de charité, ce cabinet chinois ! À celui-ci elle offrait un emploi, à cet autre de l’argent, des bons de pain, écrivait à la hâte une adresse, un nom, qu’elle faisait répéter, l’oreille ouverte à d’insipides histoires, odyssées d’alcôves ou de ruisseaux, qui mettaient dans le boudoir des relents de garni et de chien mouillé.

— Monsieur Casimir ! annonça enfin le valet d’une voix pâle, soufflée, sans éclat.

C’était lui, l’homme d’affaires de la maréchale, le neveu très puissant de très puissante Honorine : personnage louche, de cœur étroit, de conscience large et d’ambitions assorties, qui, sa fortune presque faite de gratte et de pots-de-vin, rêvait de fonder une banque catholique, la Banque des Congrégations, avec l’apostille de Rome. Pour cela il lui fallait l’appui de la baronne, qui, elle, ne demandait pas mieux de s’associer pareil allié et si rare. Puisqu’aussi bien elle avait besoin d’une police, quel meilleur policier que celui-là, très au courant des secrets de la maison de Varèse, des embarras du duc et de sa vie ? Joint que M. Casimir détestait celui-ci, par respect des haines de sa tante Honorine, qui trouvait son compte à haïr ceux que la maréchale haïssait – à cause encore de certaine aventure, dont il avait aux reins gardé de cuisants souvenirs. Le duc, l’ayant, un jour de terme, rencontré rue Duphot, chez le concierge de cette comtesse Rosetti, qu’il fréquentait, sans savoir qu’elle était locataire de sa mère, s’était cru espionné, et M. Casimir, venu là innocemment pour toucher des loyers, avait, par surcroît, emboursé des coups de canne. – Le traité fut vite conclu de l’homme d’affaires à la femme d’affaires. Et, depuis trois mois à ses gages, il guettait pour elle une bien savoureuse vengeance, sans que ce vilain mot « vengeance » eût été jamais prononcé.

Il entra de son pas glissé, le corps en deux, souriant et malpropre, encore qu’il eût fait peau neuve et fût vêtu comme le banquier qu’il allait être tout à l’heure. Elle l’assit presque de force dans le fauteuil près de la table ; et à une question des yeux il répondit par un « oui » des paupières.

— Je vous écoute ! dit-elle.

Et machinalement (telle est la force de l’habitude !) elle envoyait la main vers les mignons registres à serrure, cherchant à la lettre V – vengeance. Mais il n’y avait pas de registre à ce nom-là.

Cependant M. Casimir tapotait sa serviette, posée à plat sur ses genoux.

— Eh bien ?

Il tapotait toujours, comme si cette musique, ainsi qu’un flageolet de charmeur, suffisait à faire jaillir de là-dedans le petit aspic enfermé.

La baronne, impatientée, regarda en face l’homme d’affaires, puis sa serviette, puis l’homme d’affaires, puis encore la serviette, d’où pas la queue d’une vipère ne sortait.

— Madame la baronne oublie… commença-t-il. Pas étonnant, avec la quantité d’entreprises, que madame la baronne…

— Ah ! vous voulez… avant ?

— Les bons comptes font les bons… ennemis ! murmura-t-il, avec une grimace aimable.

Elle sourit. Et, ayant levé les yeux, elle aperçut les magots sur leurs étagères, les Chinoises en promenade aux ventres des potiches et les bouddhas de bronze qui riaient. Sans doute un encouragement pour elle à ouvrir un tiroir – le tiroir des Frais de vengeance. Mais, c’est drôle, à cette rubrique, pas plus que de petit registre il n’y avait de petit tiroir. Alors, quittant son fauteuil, elle prit, dans une caisse cachée sous la tenture, une enveloppe qu’elle tendit à M. Casimir.

— Voici ! dit-elle, je n’ai qu’une parole. Et vous ?

— Eh ! madame la baronne, est-ce qu’on peut jamais répondre de ces choses-là ?

Il retournait la lettre dans ses doigts, en inspectait les sceaux, frais émoulus de la daterie papale. Satisfait enfin, il continua :

— Madame la baronne sera contente. L’affaire est dans le sac ; il y en a même deux, dans le sac… Oh ! pur hasard, madame la baronne, pur hasard… Mais procédons par ordre : le cercle de l’Épée, dit Fencing-Club, est en faillite ou peu s’en faut : les actionnaires crient comme des ânes qu’on les a trompés, volés… cœtera, cœtera... Madame la baronne a lu les feuilles… Le Moustique principalement ? Il est comme un enragé, à cause de… suffit. Enfin madame la baronne me comprend… Faillite de deux millions cinq cent mille… Et je serais à la place de monsieur le duc, moi, de monsieur le duc qui est président, madame la baronne ignore pas, je flanquerais ma démission et plus vite que ça ! Ah ! il y en a assez pour vous faire arriver bien des désagréments, allez ! – Et d’une. Ensuite… Mais je sais pas si j’ose… Il est d’un délicat, cet ensuite !… Que madame la baronne me pardonne si je laisse échapper un mot pour un autre… Madame la baronne va peut-être regretter…

— Mais dites donc vite ! Qu’est-ce que je regretterai ?

— La chose dont madame la baronne a daigné me charger, en ce qui concerne les petites affaires particulières à monsieur le duc…

— Lesquelles ? Voyons ! Parlez !

— Je parle, madame la baronne, je parle. Voilà à peu près six semaines que monsieur le duc est un habitué du 27 bis de la rue Duphot. Le cocher de monsieur le duc, un nommé Victor, un garçon rempli de moyens, mais bavard !… connaît plus que ça, la rue Duphot. – Rue Duphot ! Duphot for ever, comme dit cet autre. C’est chez une certaine comtesse Rosetti, de son vrai nom Bérénice Coquart, ex-grande cocotte… pardon de l’expression ! Pas pour cette personne que monsieur le duc fréquente la maison, non, mais pour demoiselle mineure, Mélanie Carpentier, dont le père, parfait honnête homme, expéditionnaire au ministère de l’Intérieur, cœtera, cœtera, déposera une plainte au premier signe de madame la baronne… Ci-joint un mot d’écrit du sieur Carpentier… Je me permettrais pas de donner un conseil à madame la baronne, je crois pourtant de mon devoir de lui remontrer qu’une machine comme ça peut aller jusqu’aux travaux à temps – articles 354 du code pénal et suivants.

— Bien ! dit-elle, en lui rendant la lettre qu’elle venait de dévorer d’un regard. Il faut le menacer d’abord… Vous entendez ?… Le menacer…

— Du chantage ! Bien ! Bien ! Et quand ça, madame la baronne ?

— Mais tout de suite… demain ! Vous reviendrez me dire…

— J’y manquerai pas, fit M. Casimir, qui se levait. – Et, saluant : – Madame la baronne peut compter que demain, à l’heure de l’absinthe, monsieur le duc aura le poulet.

…La baronne était seule, qui souriait, la langue un peu glissée dans les dents.

— Il est temps de lâcher Varon-Bey, n’est-ce pas ? dit-elle à ses amis, les bouddhas de bronze.

Puis, contente de la réponse, elle rendit aux magots leur risette et, claquant des doigts :

— Allons ! fit-elle, saute, Varèse !

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