Chapitre 16 Vierge à vendre
Chantal se hâte vers le fiancé de son choix. – Sur le trottoir sonore des rues mortes son pas fait un petit bruit haché, cadencé. L’âme lisse désormais et cuirassée, elle va, les yeux secs sous son voile, les bras en croix sur la poitrine. Elle va, ayant une à une semé les tristesses rappeleuses, où comme un glas tintaient les joies quittées ; elle va, et secoue ses épaules, où pèsent des regrets encore ; elle va ; et chaque enjambée, qui la rapproche, fait son regard plus clair, plus claire sa pensée. – Chantal se hâte vers le fiancé de son choix.
Chantal se hâte vers le fiancé de son choix. – La nuit est sereine comme elle : entre ses marges blanches, piquées de petites flammes, la Seine écailleuse chatoie, et la lune, là-bas, sur l’i blafard de l’obélisque, s’arrondit pareille à un point d’or. De délicates écharpes de brumes se balancent doucement à fleur d’eau. Il y a du rose, du lilas aux façades de pierre, aux quais de granit du lilas, du rose. Et, le cœur haut, vidé ainsi qu’une tirelire, la mémoire dégagée, libre, sans une idée arrière –, Chantal se hâte vers le fiancé de son choix.
Chantal se hâte vers le fiancé de son choix. – Sur le pont de la Concorde une voiture attardée, qui passe, la fait retourner, frissonnante, comme si elle avait peur d’être suivie. Et c’est d’une allure plus vive qu’elle traverse. À droite, à gauche, les Champs-Élysées fourmillent et bourdonnent : dans le feuillage courent des cordons de feu, et, parmi la chaussée, des lanternes voltigent, semblables à des lucioles. Elle s’efface, elle se recroqueville au profond des marronniers, l’haleine égale, le pied sûr, la gorge un peu sèche seulement. De-ci de-là des ombres filent, des bancs s’animent, des chaises bavardent : elle va, elle va… Plus elle monte et plus elle se sent légère : à croire que l’air est plus pur, qu’elle respire, les odeurs du chemin plus subtiles. – Cela sent si bon, le chemin qui mène où l’on aime ! – Et peu à peu, à la cadence de sa fièvre, elle presse la mesure comme à la sonnerie d’un pas redoublé – belle et crâne sonnerie d’allegro, vibrant, qui donne des jambes, qui donne des ailes : le clairon de sa conscience martyre, poussée d’un superbe en-avant. – Où court-elle donc si vite, si vite, la jolie fille ? se demandent les passants surpris. – Chantal se hâte vers le fiancé de son choix.
Arrivée à l’Étoile, elle tourna dans l’avenue d’Iéna, hésitant, pas trop sûre de sa route. Encore quelques pas et elle se trouva en face d’une maison basse, d’architecture sarrazine. Elle dut se recueillir un moment. C’était là : un jour qu’elle revenait des courses avec sa mère et Sabine, celle-ci s’était penchée à son oreille pour lui dire :
— Tiens ! Vois-tu ? Là, à droite… le palais de ton amoureux !
Elle passa son mouchoir sous son voile, afin d’éponger un peu de sueur qu’elle avait, et, rassemblant en paquet son courage, son chapeau remis droit, son mantelet rajusté, elle traversa le trottoir. Trois portes en ogive trouaient la façade sans croisées. Pas une lumière. Elle sonna – songeant tout à coup : – Que ferait-elle s’il n’était pas rentré ? Alors sa crânerie tomba. L’attendre ? Mais voudrait-on la recevoir ?
Elle leva la tête, aperçut l’étoile qui lui riait, et la confiance rentra dans son cœur. Il y eut un petit bruit de détente : la porte bâillait : elle entra.
— Monsieur Varon-Bey ? dit-elle.
Le concierge, en train d’éteindre sous le porche, se retourna, l’air effarouché. Puis, comme s’il venait soudain de comprendre, il demanda, clignant des yeux :
— Est-ce que Monsieur sait ?
— Non !
— Mais, Mad… Mademoiselle, je crois bien que Monsieur doit être couché à c’t’heure !… Vous pensez… si Monsieur n’était pas prévenu !
— Prévenez-le ! dit-elle. Je tiens beaucoup à le voir… C’est pressé… Je vous en prie…
Et malgré elle, d’un geste tremblé, sur ses yeux elle épaississait sa voilette.
— En ce cas, si vous voulez entrer par ici ?
Il était revenu à sa loge pour sonner. Puis, aucun domestique ne venant, il l’emmena dans un vestibule.
— À présent, si Mademoiselle veut me dire son nom ?
Elle répondit bien haut :
— Chantal de Varèse.
Après cet éclat, force serait bien à son père de dire « oui », sous peine de la perdre d’honneur aussi, elle.
Le concierge avait ouvert de grands yeux ; et, béant, il disparut par un couloir.
Debout devant une glace, Chantal se mirait, sans voile : c’était l’inspection suprême, la revue d’armes. Voyons ! Est-ce qu’elle avait bien tout de pied en cap ? Ses cheveux étaient-ils à leur place ? Y avait-il assez d’éclairs dans son œil, assez de provocation dans son sourire ? Vite sur un doigt allongé en bâton elle roula une ou deux boucles folles, et, plantant son chapeau un peu bas sur le front, ainsi qu’elle l’avait vu faire à des filles, elle attendit.
Des pas sonnèrent sur le marbre. Et une peur lui amollit les jambes. S’il allait ne plus l’aimer… l’aimer moins… trouver trop cher le prix qu’elle mettait à se vendre ? D’un dernier regard elle pesa sa beauté en balance avec l’honneur de son père… Son père ! Ce serait aussi son père, à lui !…
Mais soudain une douleur aiguë lui fit mal : peut-être qu’il ne voudrait plus d’elle pour femme !
Pour… quoi, alors ?…
— Si mademoiselle veut prendre la peine… ? bredouilla le concierge, qui étouffait un bâillement. – Et, entre ses dents, il mâchonna : – Une drôle d’heure, tout de même !
Il marchait en avant, une lampe dans la main, qui éclairait mal de larges galeries de cloître en arcades, autour d’un jardin à ciel ouvert, où de l’eau dégouttait d’une fontaine. Chantal suivait, insensible aux choses, les prunelles fixes : ainsi c’était fait d’elle, cette fois ! L’ange n’était pas venu.
À la traversée du parterre, elle entrevit l’étoile, et l’ardeur du sacrifice de nouveau la brûla, et le clairon sonna qu’elle avait au-dedans d’elle. Loin, loin, sous des draperies retroussées, une lumière pointait par-delà les galeries. Et une envie de courir la prit, de se jeter à l’assaut d’un élan fou. Cela n’en finissait pas, ce chemin de croix, et cet homme qui la précédait si lentement, d’un pas solennel et gourmé de suisse d’église ! Enfin, soulevant une tapisserie :
— Monsieur va venir ! dit-il.
Et, ayant glissé sa lampe dans une gaine d’albâtre, il se retira.
Chantal était seule dans un petit salon Louis XVI, tendu de satin changeant couleur d’aurore, aux meubles fin jambés, depuis les bonheur-du-jour en laque de Chine jusqu’à la cheminée, de marbre rose, avec des carquois délicatement noués d’orfèvreries. Elle avait caché sa figure dans ses mains et priait, songeant tout à coup à ces histoires qui avaient couru sur Varon-Bey : d’affreuses, d’incompréhensibles légendes de débauches, d’épouvantables amours de pacha encadrées dans un musée secret. Elle se souvenait bien que Sabine lui avait dit que ce diable s’était fait ermite. Mais, malgré cela, un peu de peur lui venait, à elle, qui de sa vie n’avait imaginé ce que pouvait être avoir peur.
Cependant, enhardie par ce silence qui régnait, elle regarda. Et c’était si rose, si souriant, ce logis, que cela remit presque une paix dans son âme. Sur une table à ouvrage il y avait une tapisserie commencée, un dé à sa taille, des pelotons de laine assortis, puis ses livres anglais familiers, un flacon à odeurs, les bonbons qu’elle aimait dans une bonbonnière d’écaille blonde. Une vitrine à fond de glace lui renvoyait des statuettes de Tanagre, rieuses, l’air espiègle, demi-nues. Et, s’étant retournée, elle aperçut son portrait au-dessus d’un petit bureau de bois de violette. – C’était donc vrai ce que Sabine… ? Quoi ? elle régnait à ce point dans ce cœur de vieil homme ?
Elle se leva, attirée vers une baie à demi fermée par des portières : la chambre était là, toute blanche, le lit d’argent mat rehaussé de guillochures d’or, les meubles pareils, et son chiffre – deux C – fleuris d’entrelacs aux dossiers. À côté, une porte entrouverte laissait deviner l’oratoire, éclairé d’une lampe qui pendait, avec un banc gothique, et, devant, un coussin de peluche allongé pour les genoux.
Rougissante, elle recula dans le salon. Oh ! comme il l’aimait ! – Et, pensant à cet autre qu’elle adorait et qu’elle ne reverrait plus, elle pleura, à l’idée qu’il allait pleurer.
Mais un bruit de pas, qui grandissait peu à peu, la rappela à la dure réalité des choses. Elle essuya ses larmes ; et un long frisson, qui lui coupa les jambes, l’assit de force sur une chaise, le front dans ses deux mains.
— Mon Dieu ! dit-elle. Mon Dieu !
Elle se sentait soudain désarmée. Qu’est-ce donc qu’il exigerait d’elle ?
Il y eut à la porte comme un soufflement de grand fauve. – Il était là ; elle le sentait à quelque chose de chaud qui l’enveloppait de partout.
Alors, victime souriante et parée, elle attendit, les yeux levés en haut pour voir si l’ange ne venait pas…
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