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Chapitre 8 La « première » du Cercle de l’Épée

Il était huit heures.
Dans la rue de Rivoli, que doraient sur tranche les lignes enjambées des réverbères, une double file de voitures allait le pas, comme aux beaux soirs de l’Élysée, pivotant autour d’un cordon de gardiens de la paix encapuchonnés sous la bise. Coupées par escouades, elles passaient à mesure sous la voûte illuminée d’une maison, pour ressortir au petit trot par la seconde porte. Et c’était dans la cour – vrai jardin d’hiver, planté de palmiers géants et de camélias en fleurs, où des globes électriques mettaient d’argentines clartés de pleine lune – un ininterrompu vient-et-va de foule bavarde en toilette.

Sous le vestibule, garni de tapisseries de Bruges à fond d’or, la livrée faisait la haie, poudrée, culottée, magnifique ; à droite et à gauche, quatre vestiaires, où de jolies soubrettes papillonnaient. Puis, à travers la galerie, qui s’allongeait comme un boulevard entre ses murs carrelés de tableaux, des commissaires, choisis parmi les plus fringants, conduisaient les femmes par le bras jusqu’à la salle de spectacle, une merveille, copiée sur l’Opéra de Versailles, avec deux rangs de loges et un amphithéâtre surélevé, des fleurs partout, une féerie de lustres et de girandoles.

On inaugurait le Cercle de l’Épée – ou Fencing-Club – nouveau né sous le ciel parisien, dont le président, le général Jarry, duc de Varèse, une fine lame et un grand nom, était un transfuge des grands cercles. Depuis un mois on en parlait. Des journaux du matin avaient lancé la chose en quelques lignes piquantes et secrètes : l’architecte devait être Blassel, le grand Blassel, de l’Institut, – le décorateur, Marsoulin, – le metteur en scène, Gintrac, l’inimitable Gintrac, ex-directeur de l’Opéra, avec, pour lieutenants, Arnold Meyer, du Figaro, et M. le vicomte Ubald de Ronserolles, celui-ci « plus spécialement chargé du côté mondain et artistique ». Le général président, avec Mimiague et Pons neveu, se réservait l’escrime. Car il y avait de tout dans cette fête : concert, revue de l’année, jouée par les membres du cercle et « plusieurs de nos plus jolies actrices », assauts de sabre et de fleuret, danses de caractère, souper et défilé Louis XV. Aussi quelle chasse aux invitations ! Tout Paris se remuait pour en avoir : les femmes surtout, avec leur habituelle fringale de lieux fermés, de livres saisis, de musées secrets. Et, comme, en dépit du krach, on ne pouvait y aller nue, les couturiers à la mode ne savaient où donner de la tête ni de l’aiguille.

Cependant, avant la « grande partie », MM. les clubmen ne se gênaient pas pour débiner le programme, vexés au fond de cet éclat, qui mettrait au second plan les vieux cercles ; même il y eut des jaloux, qui consignèrent la fête à leurs belles amies des Bouffes ou de l’Opéra. De là de folles courses au clocher pour boucher les trous imprévus. Jamais liste ministérielle ne fut tant de fois remaniée que l’affiche. Fallait-il pas de la vedette à toutes ces jolies petites femmes ? Le vicomte de Ronserolles, qui avait les bronches… vous savez ? en devint aphone du coup.

Mais baste ! l’essentiel était d’être de la pièce : et il en était, le vicomte. Combien n’en étaient pas, qui pourtant le laissaient entendre !

Bref, de l’avenue de Villiers au boulevard Saint-Germain, ce fut une rage, une frénésie : il y eut trafic des cartes « les plus rigoureusement personnelles ». On raconte même qu’une invitation donnée décida d’un mariage, et que, faute d’une invitation, un mariage manqua.

Debout, à l’entrée de la salle, comme à son poste de défilé, le général de Varèse accueillait son monde : de fière mine, tout de blanc cravaté, la boutonnière fleurie d’une brochette et la bouche pavoisée du sourire des beaux jours, il coulait aux femmes de très tendres œillades, un mot aimable pour chacune, parfois un baiser sur le gant. Il ne tenait pas à terre, ce soir-là, le général : d’un entrain, d’une piaffe, suant le plaisir à pleins pores ! Ah ! la comtesse Rosetti était une femme de parole : son « plat du jour » était d’un croquant, d’un croquant… ! Il avait bien dîné par là-dessus chez la baronne, dont le chef, ex-cuisinier de Monseigneur de Beauvais, avait le chic pour les « laitances de carpes », le chic pour les « fondues au fromage ». Puis, en guise de dessert, Varon-Bey lui venait d’offrir vingt mille louis, au lieu de dix qu’il demandait timidement. La crème d’homme, ce Varon-Bey !

À quelques privilégiées il offrait le bras pour les mener à leurs loges. Et que de contre-marches alors dans les couloirs tapissés, que de doubles emplois, que d’erreurs, tandis que, derrière, Ronserolles, contrôleur et ouvreuse à la fois, galopait, en nage, sa liste en main, la mémoire moins perdue que la voix ! – Car c’était cela, le « côté mondain et artistique » : contrôler et ouvrir, ouvrir et contrôler. Les femmes casées, le vicomte repartait à la recherche d’un petit banc, d’un programme, une dentelle ou une pelisse sur l’épaule, et le duc, lui, revenait se poster en bataille, l’esprit présent aux choses de mise en scène, s’échappant de-ci de-là par la porte – côté cour – des coulisses.

Une porte qui ne chômait guère. Il ne se passait point de minute que le duc ou Ronserolles ne s’y engouffrât, affairé, mâchonnant quelque recommandation essentielle : « Dire à Gintrac pour la figuration du deux... à Malvina de ne pas lever la jambe si haut qu’à la répétition, à cause des familles… Faire la coupure au trois... etc., etc. »

— Eh ! Ronserolles… ?

— Pstt ! vicomte ?

— Ubald, ohé ?

— Écoutez donc, monsieur de Ronserolles ?

Écouter ! Ah bien oui ! Il avait d’autres chats à fouetter, le vicomte, qui traversait le théâtre au galop, poussé de hue à dia, de gazier en machiniste, d’arroseur en pompier, et, crainte d’oubli, s’en allait répétant les commissions données comme un rôle :

— Le blanc gras pour la petite Claudine et le rouge pour la grosse Blanche… La grosse Blanche pour la petite Claudine et le rouge pour le blanc gras… Le rouge… Le blanc gras… Le rouge…

Il disparut par un couloir, puis, revenant sur ses pas, après avoir tourné trois fois sur place, en vrai toton, il se jeta dans une porte qu’il ouvrit d’un coup de poing.

— Non ! On n’entre pas ! dit une voix… Je suis en chemise… !

Mais il était lancé, le vicomte.

— Le blanc gras… La grosse Blanche…

Et, marmonnant sans fin son aide-mémoire, il commença de virer dans la pièce, où, devant sa glace, une femme blonde – pis que nue – se maquillait à petits coups, les bras hauts.

— Mais je ne l’ai pas, moi, votre blanc gras… Allez-vous me ficher la paix ? dit-elle.

Alors ce fut une poussée de petits cris, des rires, qui partaient de vingt endroits. Ici on appelait : « Monsieur de Ronserolles ! » Là : « Mon Ubald chéri, s’te plaît ? » Et des « Mon chat ! » par-ci, des « Ma biche ! » par-là.

— Ma patte de lièvre, au nom du ciel ?

— Pour l’amour de Dieu, monsieur de Ronserolles, rien qu’un tout petit peu de blanc de perles !

— Tu viens pas me lacer, vicomte ?

Lui tournait, effaré, bégayant toujours, la voix morte.

— Quand vous aurez fini d’oursonner comme un idiot ! dit la femme.

Sans répondre, il empoigna un pot de fard, une demi-douzaine de flacons, et disparut sous une portière, puis sous une autre, sous une autre encore, salué chaque fois d’une volée de « oh ! » de « ah ! » plus effarouchants qu’effarouchés, mais qui n’effarouchaient personne.

Une idée de Ronserolles, ce grand vestiaire commun, que des tentures flottantes morcelaient – une idée funeste pour ses malheureuses bronches : car Dieu sait ce qu’il fallait crier pour se faire entendre à travers le clair vacarme de cette chambrée d’acteuses, qui tenait assez bien le milieu entre un quartier de cavalerie et un pensionnat de demoiselles. Les quatre loges des premiers sujets étant prises, il avait bien fallu nicher quelque part les « petites femmes ». C’est pourquoi, au moyen de tapisseries, de cloisons volantes et d’un nombre de becs de gaz incalculable – fabuleux, ce qu’il faut de becs à ces petites femmes ! – on avait disposé, découpé une douzaine de cabinets de toilette, les plus mignons, les plus folichons du monde. Cela jacassait, cela gloussait, cela piaulait. Et des coquericos et des roulades, un bout de couplet, une ritournelle au piano.

On y entendait des phrases comme celles-ci :

— La personne, qui a eu la chose de me faire ma veloutine, aurait-elle la chose de me la retourner ?… Dans le coin, tout au fond, sous la fenêtre,

Là-bas, là-bas, tout près du Luxembourg !

— Ohé ! l’habilleuse ?

— Elle est en lectu-ure !

— Ce que je vous ai un de ces tracs !

– Laïtou-la-la ! Tra-ri-ra !

— Zing ! Zing ! Patapoum !

— Flûte ! Mon maillot qui craque.

— Fais voir ?

Quand tu verras

La petite Hélène,

Tu lui diras

Que je l’emmène (bis)…

— On demande Monsieur de Ronserolles à l’as !

— Boum !

— Monsieur de Ronserolles, et ma patte ?

— Et ma culo-otte ?

— Pstt ! Ubald, dis donc, mon loup, viens-t’en un peu me faire répéter… Je n’ai que trois mots à dire… je les sais déjà plus… Ubald ? Est-ce que t’es mort ?… Ohé ? si t’es mort, faut le dire !

— Non, m’embrassez pas ! Ça marquerait !… Oui, plus bas si vous voulez !

Le petit foyer – côté jardin – une bonbonnière toute en glaces, avec un grand feu qui flambait, était bondé de membres du cercle, montés un instant avant le spectacle pour « dire bonsoir aux actrices », et qui ne s’en allaient plus. Il en arrivait toujours, des amis, des journalistes, les messieurs de ces dames qui jouaient, fort mécontents des rôles.

Au fond, le dos à une psyché, Varon-Bey, épouffé à son ordinaire, discourait très haut dans un groupe.

— Un succès inouï ! disait-il, inouï ! C’est le Jockey qui n’est pas fier ! Ils filent tous pour venir ici. – Ce sera une affaire magnifique.

Et il spécifiait, citait des noms, des chiffres, battant la caisse, ayant retrouvé pour un soir son ancien bagou de lanceurs. Dès à présent on pouvait compter sur deux têtes couronnées et quelques Altesses Royales. Oh ! on serait excessivement sévère : il faudrait toutes boules blanches à l’entrée ; pas d’ajournements, pas de renvois aux commissions. Et ses petits yeux jetaient feu et flammes, son nez, ses oreilles saignaient aux fulgurations entrevues de ces couronnes, peut-être aussi de l’apothéose finale, de la palme promise à son succès : la main de Chantal rivée à jamais dans la sienne. Plus qu’il n’en fallait, certes, pour donner des jambes à ses cinquante-huit ans, du piquant à ses désirs, du foyer à son verbe un peu rassis d’Oriental. La baronne Simier lui avait dit seulement : « Aidez le duc, je vous aiderai ! » Et, renonçant à ses fureurs de solitude jalouse, ouvrant la porte à ses chagrins renfermés, il s’était repris d’espoir, relancé d’un bel élan dans le monde, pour emporter d’assaut, à la pointe de l’Épée, cette redoute si hermétiquement close : la reconnaissance d’un duc. C’était celui-ci qui avait eu l’idée première du cercle, mais Varon-Bey s’était jeté dessus, en avait fait ni plus ni moins sa chose, l’avait bâtie de toutes pièces, grâce à ses amitiés puissantes dans la finance étrangère, dans la presse, au « faubourg », partout. À lui encore on devait la collaboration de Blassel et de Gintrac, le plan, l’enseigne, les statuts, copiés sur le Reform-Club de Londres. Et quelle merveille, cette campagne de réclame, menée à coups d’or, à coups de gueule, dans les salons et les journaux !

Un gros homme barbu et bas sur jambes entra, le chapeau sur la tête, brandissant sa canne :

— Voyons ! Tonnerre de Dieu ! y êtes-vous, à la fin ? cria-t-il à Ronserolles, qui reprenait sa course, les bras empêtrés d’accessoires.

— Comment ! Si j’y suis ?… Cristi ! non ! Je n’y suis pas… Et Préville qui n’est pas arrivée !

Le mot rebondit de bouche en bouche. Quoi ! pas arrivée, Préville, la nouvelle sociétaire de la Comédie, le clou de la soirée ! Mais c’était épouvantable. Il fallait envoyer chez elle, avenue du Bois de Boulogne.

— Arrangez-vous ! Moi, j’en ai plein le dos… Je m’esbigne !

Et, furieux, Gintrac s’en allait, quand le duc parut, épanoui. L’une après l’autre il venait de conduire sa femme et sa maîtresse à leurs places, souriantes et belles toutes deux, la duchesse avec une parure neuve de saphirs, la baronne fraîchement diadémée de perles et de rubis. Et il n’aurait su dire, en conscience, quel était le plus doux, du shake-hands de celle-ci, du merci de celle-là. Car voyez un peu le grand fou que c’était que ce duc. Comme il sortait de la rue Duphot de bonne humeur, il avait tout soudain songé à ses deux femmes – car déjà lui pesait à la poche cet argent qu’il allait emprunter – et, faisant la part égale (brune ou blonde, pour peu qu’elle fût présente, était la préférée), il avait envoyé à chacune un souvenir.

— Monsieur le président sait… ? commença Gintrac, qui se contenait.

— Quoi donc ? quoi donc ?… Quelle tête vous faites !… Mais Préville va arriver, ne vous inquiétez donc pas !… Tiens ! mon général, vous êtes monté aussi, vous… dans ce foyer de ?… Vous n’avez pas peur du feu, ça se voit.

Le général Salmon se dégagea d’entre deux grosses femmes court vêtues, et, soufflant :

— Sacredié ! petit, ça chauffe, ça chauffe ! dit-il. Elles ont une rage de vous marcher sur les pieds, ces b…… là ! Pas mon métier pourtant !

— Vous permettez que je dise un mot à… ?

— Aïe ! Sacredié ! Madame, faites donc attention ! Je suis le général Salmon… de Metz… sénateur… ancien ministre… Ça vous est égal ?… Je comprends ça ! Mais je n’aime pas qu’on me manque… pas qu’on me manque…

— Hein ? quoi ? Qu’est-ce qu’il te manque, mon petit père ? fit un travesti, qui riait.

— Oui, va, on le sait, ce qui te manque ! reprit une mouche d’or.

Il se retourna, sans comprendre, très en colère et bougonnant.

— Allons ! ne poussez donc pas comme ça ! Avez-vous bientôt fini de pousser, b….. d’animal ! ?… Ah ! pardon, monsieur le marquis… j’ai bien l’honneur…

— Bonsoir, général. Ça va bien ?… Si cela vous est égal, ne dites pas que vous m’avez rencontré, hein ?… Je suis à la Société d’Agriculture.

Et, très digne, le marquis de Boisgelais rentra dans le couloir des loges.

— Avez-vous vu le président ?… Le président est-il là ?

C’était le souffleur, qui accourait, aux cent coups, la brochure de la pièce sous le bras. Il aperçut le duc, qui lutinait dans un coin une brunette costumée en drapeau national.

– Monsieur le président, ils s’impatientent… là-bas, dans la salle… Ils font un chahut !

– Mademoiselle Préville est-elle arrivée ? demanda le duc… Voyez donc, s’il vous plaît, monsieur de Grandsaignes !… Ou plutôt non, tenez, j’y vais moi-même.

Il tapa d’une chiquenaude trois doigts de poudre de riz, qu’il avait imprimés sur sa manche, et, dans le plein de sa voix de commandement, fit :

— Messieurs, messieurs, je vous en prie !… On va commencer.

Une huée bonne enfant accueillit sa phrase. Bah ! on avait le temps de descendre. Puis, Gintrac ayant eu l’idée de sonner de la cloche dans le corridor, le foyer se vida peu à peu.

Il ne restait plus guère que des maillots, la Gazette grivoise, Mabille, la Timbale Bontoux, la Carte télégramme et le Chalet de nécessité. Devant une glace, de Breux, en pomographe, la cotte flottante et la casquette de soie ballonnant sur l’oreille virgulée d’accroche-cœurs, travaillait ses gestes sérieusement, en homme du métier, s’arrêtant pour demander des conseils aux petites femmes :

— Hein ! est-ce comme ça ? – « Oh ! mince, alorss ! » – Non ? Pas encore ? – « Oh ! mince, alorss ! » – Dis donc ? Ça y est, cette fois-ci ?… Hein ? Est-ce assez attrapé ?

Le compère, un député de la droite, interrupteur fameux, d’une faconde éprouvée, posait le torse en costume Directoire, pendant que les « Théâtres de l’année » – des hommes grotesquement juponnés – piochaient leurs « imitations » dans un gros d’habits noirs, qui criaient : « Très chic ! » à chaque mot. Derrière, les poings sur les hanches, la grosse Blanche Mirette, des Variétés, braillait un refrain de café-concert :

C’est Ferdinand

Qu’a gagné l’lapin d’garenne !

C’est Ferdinand

Qu’a gagné l’lapin blanc !

qu’un vieux monsieur, assis au piano, lui accompagnait gravement à contre-mesure.

Des gaietés de bastringue montaient, fouettées de champagne, avec d’âcres relents de chairs suantes et nues, où se fondait l’odeur grasse des fards, le fin piquant des veloutines.

— Préville n’est pas là ? fit des lèvres Ronserolles, complètement aphone, dont le profil émergeait d’une portière.

Comme on ne l’entendait pas, il brandit désespérément ses listes, ses fameuses listes de contrôleur mondain et artistique.

— C’est Préville que vous demandez ?… Eh bien ! pas la moindre, mon bon ! répondit de Breux. Est-ce roide de vous faire poser comme ça !… Quelle rosse !… Parce que c’est sociétaire… et que ça donne à têter au Moustique... C’est moi qui te la…

Il se tut : le duc revenait, très excité, avec des estafilades de blanc gras sur le col.

— Eh bien ! Ubald, est-ce pour demain ?

— Mais… mademoiselle Préville…

— Laissez donc ! Elle arrivera toujours… Eh ! pstt ! là-bas, faites attaquer l’ouverture !… S’il faut, on coupera sa réplique au premier acte… Ah ! dites donc ? à propos… pour l’assaut ? Caïn contre qui déjà ?

— Mais contre vous !

— Oh ! non, je ne tire pas. Je suis rouillé, merci.

— Rouillé ! Vous appelez ça, rouillé ?… Eh bien ! Et l’autre jour, chez chose, avec machin... Cristi ! en a-t-il eu, une de ces culottes de boutons !… Je crois qu’il aurait préféré des boutons de culotte.

— Non ! Ah ! ah !… non !… non ! Parole d’honneur ! Je ne suis pas en forme. Coupez l’assaut. Ils auront bien assez du Sicilien ! – Sale comme un peigne, le Sicilien, mais… il tient de la place… Le défilé a-t-il mieux marché, ce soir ?… Voyez donc pour les hallebardiers. Si elles ne savent pas se culotter, ces petites femmes, on ira les aider, parbleu !

Tout à coup le duc aperçut son beau-frère, qui filait en tapinois par le couloir, sortant de la loge de Claudine.

— Hep ! cria-t-il, Boisgelais !… D’où venez-vous donc comme ça ?… Ah ! vous passez sous les fourches… Claudine, vous ? Eh bien ! je raconterai ça à Mathilde… Vous n’avez pas honte ?… Une femme qui pourrait être votre mère !

— Moi, je les préfère majeures, fit le marquis, en retournant sur ses pas. – Au moins comme ça, on sait ce qu’on risque, ajouta-t-il avec un petit rire distingué à fleur de bouche.

Puis, se penchant, il lui glissa dans l’oreille :

— Mon cher, pas un mot à Mathilde : je suis à la Société d’Agriculture.

— Moi je dirais de la grue culture ! soupira Ronserolles, qui repartait.

Mais tout de suite il revint, amenant par le bras l’amiral, qu’il avait ramassé dans le couloir, complètement égaré et rougissant.

— Pas possible !… Comment ! vous, amiral, vous avez perdu le nord ?

— Non… c’est-à-dire… Enfin, c’est un enfer, que votre club... un véritable enfer ! Et vous-même, monsieur de Ronserolles, il me semble que vous y avez bien perdu… la voix… Hein ! Dites donc ? si vous m’aviez écouté… pour vos bronches… vous seriez à Cannes, avec madame de…

Puis, apercevant le duc, M. de Quéroignes se précipita dans le foyer, les yeux baissés, l’air pudique :

— Ah ! mon cher duc !… mon cher duc !… Que j’ai donc eu de mal à vous trouver !… Je tenais tant à vous faire mon compliment… La fête est d’un goût… Mon Dieu ! Et j’entrais toujours où il ne fallait pas… Aussi pourquoi ne pas mettre le verrou, surtout lorsqu’on est si…, si peu… ?

— Vous avez de bonnes nouvelles de Cannes ? demanda le duc, qui pensait à autre chose.

— Bien tristes, toujours bien…

— Dis donc, m’sieu ?… Tu veux, dis ? me rattacher mon chausson ?… Oui ! toi, qui as l’air bête ! fit derrière eux la voix de Silly Première, de l’Opéra, qui avait posé un pied sur une banquette.

— Allez donc, amiral !… Mais allez donc ! C’est vous qu’elle veut, la jeune personne… Puisque madame de Quéroignes est à Cannes !

Des phrases d’orchestre arrivaient, coupées de silences.

Soudain il y eut un grand bruit dans le couloir. C’était Préville.

— Eh bien ! quoi ? dit-elle au duc, qui, toujours de belle humeur, lui venait en rencontre, tirant de sa poche écrin préparé. Gintrac qui me flanque un abatage !… Si on n’a plus le droit de faire poser les grues, quand on est sociétaire !…

Et elle jeta la porte de sa loge en sacrant.

— Au théâtre ! Au théâtre ! cria du seuil Gintrac, qui branlait une grosse cloche.

Ce fut une débandade, un ruissellement de frous-frous et de grelots, tout un chœur qui s’éleva de petits cris, de petits rires, puis s’éteignit peu à peu dans le tapage diminué des petites bottes.

Alors, comme l’ouverture finissait, très joliment applaudie, sans claque, Varon-Bey, l’air mystérieux et confit, accrochant le bras du duc pour rentrer dans la salle, lui souffla dans le cou, très humble et suppliant :

— Là ! Êtes-vous content, mon cher duc ?… Êtes-vous content… ?

Et, sous ce bout de phrase bon enfant répété, sous cette camaraderie prenante, pointaient le même marchandage attendri, les mêmes caresses du geste et de l’accent dont, jadis, à Boulaq, au bord du Nil, ce vieux sultan blasé, en rupture de harem, embobelinait l’avarice des fellahs, pères de ces fraîches statues aux chairs blondes, couleur de sorgho grillé, qui, de toutes les promesses de leur milayeh pendant, de leur robe bleue ouverte, avaient désengourdi son désir. – Mais, aujourd’hui, le fellah s’appelait le duc de Varèse, et c’était Chantal – la fellahine !

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