CHAPITRE II
LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se séparent de leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.--Pamphlets contre le marquis et sa femme.--Les Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma.--Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.--_Lettres sur la Sympathie._--Mort de la marquise de Grouchy chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet.
Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits.
Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou _Société de 89_, il servait les idées nouvelles dans le _Journal de Paris_ et dans la _Feuille villageoise_.
Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique, qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la royauté de Sophie alla tous les jours grandissante.
Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres?»
[107] _Journal de la Société de 89._
Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles, un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et d’illusions.
[108] Archives du vicomte de Grouchy.
Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: _Dénouera qui pourra_)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise actuel.»
[109] Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény.
Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes.
La marquise de Créquy,--dont les _Mémoires_, on le sait, sont loin d’être authentiques,--a raconté, à propos de Sophie, cette anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau, couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.»
[110] Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition au temps de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en gants de soie?
Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il devait habiter encore plusieurs mois.
Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la rédaction des _cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil_. N’a-t-on pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit?
Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa qu’elle n’avait pas reçu.
Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie, dut résigner ses fonctions municipales.
Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre, le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées de Condorcet, un changement considérable.
Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la rue de Bellechasse.
C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit, accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée.
Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et, pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»
Avant de se séparer, l’Assemblée nationale voulut indiquer à Louis XVI un certain nombre d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir le précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné malgré lui[111] et mis sur la liste qui portait déjà les noms de Roucher, Bernardin de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle, Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même qui avait intéressé à sa cause Mme de Lamballe, sans pouvoir emporter la place qui fut donnée, le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé à Mme de Condorcet d’être gouvernante du jeune prince tandis que son mari aurait été premier précepteur. Tous deux refusèrent presque dans les mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus de ces propositions[112].
[111] Notice manuscrite de Mme O’Connor sur Mme de Condorcet. (Bibliothèque de l’Institut.)
[112] Notice manuscrite sur Mme de Condorcet.
Condorcet et sa femme avaient toujours refusé de se rendre à la cour[113]; leurs idées avancées leur avaient fermé bien des salons; La Rochefoucauld et les membres de la _Société de 89_ ne pardonnaient pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes eut même un mot sanglant: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne me ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des séparations cruelles. Comment pouvait-il en être autrement quand des amis intimes, comme Cabanis et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser la parole!
[113] _Ibidem._
Le débordement d’injures fut à son comble lorsque Condorcet se présenta aux suffrages des électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée législative. On lui reprocha, entre autres choses, d’avoir fréquenté secrètement la cour et particulièrement Monsieur, au moment même où il attaquait le plus violemment la famille royale dans ses écrits. La chose vint à ses oreilles; il fit une enquête et il établit facilement que le visiteur mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal des logis de la maison de Monsieur.
Puis, on fit courir sur son compte et sur celui de Mme de Condorcet des vers qui furent l’origine des calomnies qui ont été répétées depuis:
Chéri des gens de bien comme le fut Cartouche, Mais n’ayant ses vertus, car il est lâche et bas, Rampant avec les grands et haut avec les plats, De sa femme approuvant les feux illégitimes, Car, par or ou par place, il se fait bien payer, Lorsque pour parvenir il la vend au premier, Enfin, c’est un salmis de vices et de crimes.
Les pamphlets, partis d’abord du monde royaliste, avaient été repris par Marat. Lamartine et Michelet s’en firent l’écho; M. A. G. de Cassagnac, dans son _Histoire des Girondins_, les aggrava encore: «Mme de Condorcet, dit-il, n’aimait pas son mari qui n’avait pas de passion pour elle; mais il y avait des degrés entre cette situation domestique et des efforts _tentés en commun_ pour que la jeune mariée devînt la favorite du vieux roi (Louis XV). Les contemporains racontent cette odieuse aventure avec des détails si précis qu’il serait bien difficile de les rejeter entièrement.» Qu’il nous suffise de faire remarquer que Mme de Condorcet avait à peine dix ans à la mort de Louis XV!
Honte à ceux qui inventent de pareilles atrocités! leur conduite toutefois trouve sinon une excuse, du moins une explication dans les passions terribles de l’époque où ils vécurent. Mais, que penser de ceux qui vont rallumer des cendres éteintes et, sans critique historique, répéter de semblables absurdités?
Quoi qu’il en soit de ces attaques, Condorcet fut élu par les Parisiens et, le 1er octobre 1791, il entrait comme député à l’Assemblée législative. Un rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il rédigea la déclaration du 29 décembre 1791 adressée aux gouvernements qui menaçaient la France; ainsi que le 20 avril 1792, jour de la déclaration de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction publique qui restera son principal titre de gloire politique[114].
[114] Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,--les Ecoles Secondaires,--les Instituts (ou Collèges),--les Lycées (ou Facultés) et la Société nationale des sciences et arts (véritable embryon de l’Institut de France), chargée de la Direction générale de l’Enseignement public.--Il est facile de voir ce que la Convention et l’Empire surtout ont pris dans le projet de Condorcet pour leurs organisations de l’Instruction publique et de l’Université impériale.
Mme de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir; dans une fête qu’elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut quatre cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête qu’elle aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans les conseils de la Gironde, sauver, par eux, la Patrie et la Liberté.
On sait la place occupée par Condorcet dans les événements qui suivirent le 10 août; sa recommandation en faveur de Danton qu’il réussit à faire nommer ministre; son _Exposé_ tendant à la convocation d’une Convention nationale et à la suspension de la dignité royale.
Il était devenu populaire et cinq départements l’envoyèrent à la Convention[115], qui, au bruit du canon victorieux de Valmy, allait proclamer cette République que depuis longtemps il rêvait de donner à son pays.
[115] Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des intérêts.
Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une étape dans sa vie, ce fut le moment que Condorcet choisit pour aller s’établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant d’instants délicieux.
Déjà le 5 août, il y avait assisté avec Mme de Condorcet, à l’inauguration de la nouvelle maison commune; tous deux avaient suivi ce cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines, qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et quand on arriva à celui d’Helvétius, quand la musique joua l’air
Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?
M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe, qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la foule émue.
Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius.
«On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son _Fragment de justification_, j’étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J’arrivai à l’Assemblée quelques moments avant le roi. Je la trouvai plus inquiète qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n’étais point dans la confidence et seulement un peu après la canonnade un de mes amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée.»
Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se logea chez la citoyenne Pignon, au nº 2 de la grande rue du village dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot, une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques fauteuils et quelques chaises[116].
[116] Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy, majeure, devant la municipalité, de son intention d’être imposée séparément de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794.
C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le calme que se passèrent ses dernières heures de joie.
Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les circonstances difficiles que l’on traversait.
Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.»
Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient, infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées.
Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans étaient les maîtres.
Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les foules et recevaient une Société trop mélangée.
Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était sûre de trouver un accueil sympathique et sincère.
Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117], aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes politiques.
[117] Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut à l’église que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler à l’Assemblée nationale du refus du curé de Saint-Sulpice (_Moniteur universel_, 1790, p. 796). Julie avait sept ans de plus que Talma et possédait une grande fortune.--De ce mariage naquirent Tell, Castor et Pollux, tous trois morts en bas âge.
Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus des _danseuses doubles_[118]; mais femme spirituelle et gracieuse, pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet, Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des Narbonne, ses amis d’avant 1789.
[118] Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une bonne grâce charmante par M. Nuitter.
«C’est au milieu de ces hommes, disait Talma à M. Audibert, que j’ai puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon art. Je travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme, s’entretenant de sa ville avec ce naturel qu’on met à parler de ses propres affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome étaient un peu celles de César.»
La conversation se prolongeait souvent jusqu’à la nuit et alors les invités couchaient rue Chantereine. «Quelles soirées charmantes j’ai passées dans cette douce société!» disait Arnault[119].
[119] _Souvenirs d’un sexagénaire_, t. II, p. 133.
C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer et faire valoir les autres autant qu’elle-même. «Cette femme, a dit Benjamin Constant qui l’a bien connue[120], dont la logique était précise et serrée lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits et la dignité de l’espèce humaine, avait la gaîté la plus piquante, la plaisanterie la plus légère; elle ne disait pas souvent des mots isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore là, selon moi, l’un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes, ont l’inconvénient de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire des coups de fusil qu’on tire sur les idées des autres et qui les abattent... Telle n’était pas la manière de Julie. C’était pour les autres, autant que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait admirablement le véritable point de toutes les questions sérieuses ou frivoles. Elle disait toujours ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie qu’elle peut l’être à la raison.»
[120] _Lettre sur Julie_ imprimée à la suite des _Mélanges de Littérature_.
Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez une fête qui est restée célèbre par le rôle désagréable et inattendu que vint y jouer l’odieux Marat[121]. On avait construit dans le jardin un pavillon qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée. La compagnie était brillante et plus nombreuse que d’habitude. Soudain Marat, accompagné des citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly, entre comme un furieux et s’adressant à Dumouriez: «Nous ne devions pas nous attendre à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d’un ramas de concubines et de contre-révolutionnaires.» Talma s’avance et dit: «Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et nos sœurs?»--«Ne puis-je, ajoute Dumouriez, me reposer des fatigues de la guerre au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager par des épithètes indécentes?» Et il tourna le dos à l’énergumène. «Cette maison est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle Marat qui sort en proférant mille menaces, tandis que Dugazon le suit en jetant des parfums sur une pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il, l’air que ce monstre infectait par sa présence».
[121] M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez Mlle Candeille; c’est une erreur, Mlle Candeille était chez Julie, ce soir-là, et elle était au piano, quand arriva Marat. Celui-ci est formel sur ce point. Vergniaud et Lasource ne le furent pas moins dans leurs interrogatoires au Tribunal révolutionnaire.--Sur Julie, consulter le dictionnaire de Jal au mot TALMA; _les Souvenirs d’une actrice_ (Louise Fusil); _les Souvenirs d’un sexagénaire_, par Arnault; l’ouvrage de C. Vatel sur _Vergniaud_; enfin, et surtout, les articles très remarquables de M. Victor du Bled sur _les Comédiens français pendant la Révolution et l’Empire_, dans la _Revue des Deux-Mondes_ des 15 avril, 1er août et 15 novembre 1894.
La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on criait dans les rues «les détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les aristocrates chez l’acteur Talma, avec les noms des conspirateurs qui s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple[122]».
[122] Voir le _Journal des Débats de la Société des Jacobins_, nº 285, 19 octobre 1792.--C’est la version donnée par Marat lui-même de sa conduite dans cette soirée.
Le général, héros involontaire de cette aventure, a été injustement sévère pour Mme de Condorcet dans ses _Mémoires_[123]. Après avoir parlé de Mme Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes se sont montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins décente et moins noble que Mme Roland, excepté Mme Necker qui peut, seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et son expérience, était plus utile à son mari et moins agréable à ses entours. Toutes les autres, à commencer par Mlle La Brousse, la prophétesse du Chartreux Don Gerle, Mmes de Staël, Condorcet, Coigny, Théroigne, etc., ont joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de forcenées comme les poissardes.»
[123] Tome III, p. 375.
Il est impossible de comprendre le sentiment qui a pu inspirer une telle alliance de noms étonnés de se trouver ensemble; les éditeurs des _Mémoires_ le reconnaissent eux-mêmes dans une note. Dumouriez a méconnu à la fois les devoirs de l’historien et les convenances sociales.
Le conventionnel Pierre Choudieu était plus juste quand il écrivait, le 5 novembre 1833[124]: «La marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste que Mme Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher à amoindrir le mérite de son mari. Sans paraître avoir aucune prétention, elle a eu peut-être plus d’influence qu’aucune autre femme sur tous les Girondins qui, seuls, formaient sa société, car Sieyès n’y a paru, à ma connaissance, qu’une seule fois pour déterminer les Girondins à voter la mort du roi.»
[124] _Revue Blanche_, 15 mai 1896, p. 452.
La mémoire de Condorcet est pure de cette tache; car il se prononça pour la peine la plus grave qui ne serait pas la mort[125].
[125] _Le Dictionnaire de la Conversation_, à l’article CONDORCET, raconte, d’après un témoin oculaire, dit-il, que Condorcet, membre du Comité de la Commune, ayant assisté à un conseil sur les subsistances, conseil présidé par Louis XVI, aurait été frappé des connaissances du roi en cette matière et de la sagesse des mesures qu’il avait proposées. «Après l’avoir écouté, nous nous sommes tous regardés avec étonnement et nous n’avons réellement rien trouvé de mieux à faire que d’adopter ses vues.» Tout cela est parfaitement possible; mais il est bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry voudrait le faire croire, que Condorcet ait remporté de cette séance,--en dehors du cas particulier en discussion,--l’impression que Louis XVI était un prince très éclairé, très instruit et plein de sens.
C’est chez Mme Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette anecdote de la bouche même de Condorcet!
Il jouissait encore d’une grande influence à la Convention; le 16 février 1793, il avait présenté un projet de constitution qui paraissait favorablement accueilli et, le 26 mars, il était nommé membre du premier comité de Salut public. C’est en cette qualité qu’il eut à recommander son ami La Chèze, consul de France, au delà des Alpes[126].
[126] Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste, écrivait le 27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très postérieure aux faits qu’elle relate, car, en juillet 1793, Condorcet était proscrit): «Pendant que Belleville avait harangué le roi des Lazzaroni en faveur de ses compatriotes, le marquis et la marquise de Condorcet avaient harangué le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).» (Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, fº 178.) La Chèze, député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce à son amitié avec Cabanis, chez Mme Helvétius, en 1789. Il fut cause de la brouille de Cabanis avec Morellet et du départ de celui-ci. (Voir les _Mémoires_ de Morellet et _le Salon de Mme Helvétius_.) Mme de Condorcet et les O’Connor conservèrent des relations avec La Chèze et, en juillet 1810, une lettre du général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd. Masson) montre que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à cette date, des intérêts pécuniaires de Mme La Chèze.
En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé de la liste de leurs membres.
Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2 juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son _Appel aux citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution_, il signait sa condamnation.
Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127]; maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128].
[127] Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre 1775, allait atteindre sa dix-septième année quand, après les journées de septembre, il fut réquisitionné comme tous ceux qui avaient plus de seize ans. On l’envoya à Caen avec son précepteur; mais tous deux furent arrêtés à Houdan. Ils songèrent à se recommander de Condorcet qui obtint leur mise en liberté.--14 septembre 1792, Mme Fréteau à son fils: «Tu auras sans doute rendu grâces, ainsi que nous, à celui qui a protégé ton innocence et sans l’appui et le secours duquel tu aurais pu courir de grands dangers. Sans doute vous aurez écrit à M. de Condorcet pour le remercier.» Archives Fréteau de Pény.
[128] Voir, sur toute cette période, _les Mémoires du Maréchal de Grouchy_, 23 avril: «La santé de ton respectable père, dit Mme de Grouchy à son fils, est troublée par la persévérance des calomnies que l’évidence même ne peut désarmer.»
Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de la Terreur.»
[129] 8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de l’Institut).
Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis et Jean Debry.
Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus dangereuses.
L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie, née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque jour au contact des événements.
Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces _lettres_ immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets, d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles[130].»
[130] Michelet. _Les Femmes de la Révolution_, p. 87.
Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la _Théorie des sentiments moraux_ d’Adam Smith; elles purent être légèrement retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique, est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres débute ainsi:
«L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations, d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse et de la philosophie...»
On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la _Pulmonie_, se croyait atteinte de cette maladie.
«De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une imagination trop active.»
Elève de Rousseau,--on verra tout à l’heure combien elle le préférait à Voltaire,--Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité, disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte, compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse qu’en les soulageant.»
Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et elle lui dit:
«Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai bonheur quand il veut s’y arrêter.»
S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée:
«La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable. Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle... On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions, à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois, c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée, elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins esclaves des impressions et des besoins des sens.
«Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées; alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire, la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont anéanties à l’égard de tout autre.»
Mais, qu’il y a loin de cet amour idéal à certains mariages qui ne sont que «des conventions et des marchés de fortune dont la conclusion rapide ne permet de reconnaître que longtemps après si les convenances personnelles s’y rencontrent et où le prix de l’amour, commandé plutôt qu’obtenu, est adjugé en même temps que la dot, avant que l’on sache si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est donc la société qui, en mettant trop longtemps des entraves aux unions qu’un goût mutuel eût formées, en établissant entre les deux sexes (sous prétexte de maintenir la vertu) des barrières qui rendaient presque impraticable cette connaissance mutuelle des esprits et des cœurs, nécessaire cependant pour former des unions vertueuses et durables, en excitant et en intéressant la vanité des hommes à la corruption des femmes, en rendant plus difficiles les plaisirs accompagnés de quelque sentiment, en étendant la honte au delà de ce qui la mérite réellement, comme l’incertitude de l’état des enfants, la violation d’une promesse formelle, des complaisances avilissantes, une facilité qui annonce la faiblesse et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont, dis-je, tous ces abus de la société qui ont donné naissance aux passions dangereuses et corrompues qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.» Mais si la Société est coupable,--c’est, on le sait, la thèse chère à Rousseau,--la Nature ne l’est pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de reprocher à la Nature d’être avare de grands hommes; cessons de nous étonner de ce que les lois générales de la nature même soient encore si peu connues. Combien de fois, dans un siècle, l’éducation achève-t-elle de donner à l’esprit la force et la rectitude nécessaires pour arriver aux idées abstraites?»
Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait secrètement son professeur à son père; on le sent, à travers toutes les réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut tromper:
«Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison. Rousseau a établi ses opinions par la force de sa sensibilité et de sa logique, Voltaire par les charmes piquants de son esprit. L’un a instruit les hommes en les touchant, l’autre en les éclairant et les amusant à la fois. Le premier, en portant trop loin quelques-uns de ses principes, a donné le goût de l’exagération et de la singularité; le second, se contentant trop souvent de combattre les plus funestes abus avec l’arme du ridicule, n’a pas assez généralement excité contre eux cette indignation salutaire qui, moins efficace que le mépris pour châtier le vice, est cependant plus active à le combattre. La morale de Rousseau est attachante quoique sévère et entraîne le cœur même en le réprimant; celle de Voltaire, plus indulgente, touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant moins de sacrifice, elle nous donne une moins haute idée de nos forces et de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a parlé de la vertu avec autant de charme que Fénelon et avec l’empire de la vertu même; Voltaire a combattu les préjugés religieux avec autant de zèle que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité; le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme de la liberté et de la vertu; le second éveillera tous les siècles sur les funestes effets du fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme les passions dureront autant que les hommes, l’empire de Rousseau sur les âmes servira encore longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur les esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient au bonheur des sociétés.»
L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le pouvoir de la morale et de la vertu, trahit bien l’irrémédiable regret jusqu’au sein des spéculations de la philosophie:
«On ne trouve la douceur de la vie que dans la bienfaisance, la bonne foi, la bonté et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où le bonheur force l’homme à goûter avec délices sa propre existence. Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus cachées! Plaisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur que vous avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique de la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et vous abandonne! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons les plus brillants de la Nature et pour lequel elle est ensuite si longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est avec vous qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s’il est possible, cette coupe enchantée que la main du temps renverse pour lui au milieu de sa carrière.»
Mme de Condorcet n’allait pas tarder à faire par elle-même l’expérience cruelle de la douleur.
Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez elle. Le 8, Fréteau écrivait à sa femme[131]:
«Le mauvais temps et l’absence des voitures de toutes les places ne m’ont permis d’arriver à Auteuil que tout au soir. Ma sœur était aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique nécessaire. (La malade avait la gangrène à la jambe...) Elle n’a plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant, tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis pénétré de cet affreux spectacle.»
[131] Archives Fréteau de Pény.
Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en rendait compte ainsi à son frère[132]: «Ma prédiction ne s’est trouvée que trop vraie, mon cher ami. Ma tante n’est plus. Elle est morte lundi, à 4 heures après midi. Papa nous a mandé que sa fille (Mme de Condorcet) est tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a jamais vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle serait expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce qu’il y a de plus chagrinant, mon frère, c’est que les instances de papa tendant à procurer à ma tante des consolations spirituelles ont été vaines. Quelle circonstance alarmante! Gémissons, prions pour elle. Voilà les services que nous pouvons lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami, voilà le retour que nous devons à sa tendresse[133].»
[132] 12 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives Fréteau de Pény.
[133] Il paraît bien que l’influence de Condorcet fut, ici, toute-puissante. M. Louis Amiable, dans une brochure sur _Lalande franc-maçon_ (Paris, Charavay frères, 1889), dit, à trois reprises, pages 30 et 31, que Condorcet appartint comme franc-maçon à la loge des IX sœurs. J’ai eu entre les mains presque tous les papiers de cette loge dont mon arrière-grand-père, le poète Roucher, fut orateur et premier secrétaire et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de 1784, où il serait inscrit certainement.
Condorcet fit-il partie d’une autre Loge ou n’appartint-il jamais à la franc-maçonnerie, comme c’est mon opinion personnelle, c’est là une question intéressante, compliquée d’un fait difficilement explicable, je le reconnais; mais elle n’est encore résolue ni dans un sens, ni dans l’autre.
Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse d’Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation qui fut faite au cimetière du village[134].
[134] Premier registre de la paroisse d’Auteuil, folio 5.
Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère, Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le manoir paternel, son frère Emmanuel qui venait d’être privé de son commandement en Normandie[135].
[135] 23 juin 1793.--Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives Fréteau de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le marquis de Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie.
Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à Auteuil par la situation de son mari qui s’aggravait tous les jours.
Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus d’illusions et il se préparait à tout événement comme en témoigne ce billet de son ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à minuit, Condorcet proscrit par l’exécrable faction du 31 mai dernier, avant de se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve pour demeurer en tout événement seul maître de sa personne. JEAN DEBRY.»
En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet était décrété d’accusation à cause de son écrit _Aux Français, sur le projet de la nouvelle Constitution_.
Les scellés furent mis sur ses papiers rue de Lille et à Auteuil. La Roche n’avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins, prévenu Condorcet qui s’échappa.
Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius. Mais comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la maison même du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du ministère.