II.
Les deux Aspirants.
Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de faux-ponts que chacun brodait à sa manière, comme ces charges que les élèves peintres se plaisent à inventer et à embellir dans leurs loisirs d'atelier.
La plus petite bizarrerie dans un événement, du reste fort ordinaire, donnait lieu quelquefois à des exagérations qui ensuite finissaient toujours par être enregistrées dans les annales burlesques de la charge du bord. Les aspirants étaient les caricaturistes de la marine, et en cette qualité ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont plusieurs notabilités de l'armée navale n'ont pas toujours eu lieu de se féliciter.
Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous n'était pas dépourvue d'originalité. Peut-être qu'en la retraçant ici à l'aide de mes souvenirs, elle perdra à la lecture une grande partie du mérite qu'elle avait dans la tradition. Mais à quinze ou dix-huit ans on n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui fait rire à cet âge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui paraîtra peut-être impossible, d'assez mauvais goût? N'importe! je le hasarde parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt années. Personne ne sera forcé de le trouver exquis, délicieux; le voici:
Un vieux chef de timonnerie avait un fils à qui il fit donner une assez bonne éducation pour qu'à quinze ans il devînt aspirant de seconde classe.
Le père Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir réussi à faire du fils Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avancé en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux rapprochement plus frappant à tous les yeux, de faire embarquer son héritier sur la même frégate que lui.
Larigot était brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses manières. Son fils commençait déjà à se sentir de l'ambition; cependant on le voyait encore se promener familièrement avec son père bras dessus, bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arrière.
Le dimanche, lorsque le père timonnier demandait à aller à terre, les bras bariolés d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant consentait à l'accompagner avec son frac bleu couronné des deux trèfles d'uniforme. Ils allaient même ensemble boire de la bière et sabler, par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le père était glorieux de pouvoir trinquer avec son cher enfant!
Un soir, l'enfant ramena à bord le vénérable auteur de ses jours, un peu pris de boisson. Le lieutenant de garde félicita le jeune aspirant sur sa piété filiale. On mit le père à la fosse-aux-lions, et les collègues du fils Larigot ne manquèrent pas de plaisanter le jeune homme sur la ribotte qu'il venait de faire en famille. De là un coup d'épée du fils Larigot avec un de ses malins confrères. Le père, sorti de la fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de témoin à l'enfant, qui se battait pour lui. Après le duel vint le déjeuner, comme c'était alors la règle. Le père Larigot se grisa une seconde fois avec les aspirants; seconde visite du père Larigot à la fosse-aux-lions en arrivant à bord. C'était justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir pour maîtresse une femme que le père courtisait, et qui devint, malgré les filiales représentations du jeune homme, la belle-mère de notre aspirant de deuxième classe.
Le commandant de la frégate, choqué de l'inconvenance qui pouvait résulter de la présence du père et du fils à bord du navire où ils occupaient des grades à peu près égaux, débarqua le père.
Avec un peu de travail le fils devint aspirant de première classe, et le père se félicita encore d'avoir donné le jour à un garçon qui était devenu son supérieur. Funeste joie, triste orgueil de père! que de larmes il devait lui coûter!
La flottille de Boulogne fut créée. Il fallait bien des capitaines pour trois ou quatre mille prames, chaloupes canonnières, bateaux-plats, bombardes, péniches et bateaux-canonniers. Le père Larigot devint capitaine de canonnière en sa qualité de chef de timonnerie, grade dans lequel il devait stationner toute sa vie.
Le fils, par une singulière coïncidence, commandait une section de canonnières, qui se rencontra sur les côtes avec la canonnière que montait le père Larigot. Comme le guidon de commandement était à bord du fils, et que le père manoeuvrait fort mal, le commandant de la section ordonna, par un signal, les arrêts au capitaine de la canonnière dont il ne connaissait que le numéro et la mauvaise manoeuvre.
Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable père, et celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait été puni par son garçon à la face de toute la flottille de Boulogne.
Sortons de cet état, s'écria-t-il, en recevant le compliment de condoléance de son fils; si j'avais su les mathématiques, l'empereur m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et ce qui me manque pour avancer; il m'en coûtera moins de recevoir des leçons de mon fils, que d'un professeur étranger.
Le père avait la tête dure: le fils était vif. Souvent il arriva au maître de dire à l'élève, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui lui jeta l'éponge du tableau au visage. L'élève resta chef de timonnerie.
Les aspirants alors étaient en bon train pour avancer. Le fils Larigot devint enseigne de vaisseau à la barbe déjà grise du père Larigot. Dès lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.
Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef de timonnerie, il changeait de route, et le père Larigot poursuivait obstinément sa géniture dénaturée, en lui criant: Tu es un orgueilleux, un enfant sans entrailles, à qui j'ai eu la bêtise de mettre des épaulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta défunte mère, que le ciel confonde! un garnement de cette espèce! Et le fils murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel ivrogne!
Quelques années se passèrent sans que le père, envoyé à Brest, revît le fils, qui se trouva embarqué à bord d'un vaisseau de la division d'Anvers.
Un beau jour, des escouades de maîtres, de quartiers-maîtres et de matelots, arrivèrent dans ce dernier port pour être réparties entre les différents bâtiments qui composaient l'escadre.
Les commissaires de marine, qui dans ce temps-là du moins avaient la plume assez malencontreuse, désignèrent le chef de timonnerie Larigot pour être embarqué à bord du vaisseau même où le fils faisait, en sa qualité de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il était justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui présenter son billet d'embarquement.
--Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe, que....
--Comment vous nommez-vous?
--Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.
--Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte!
--Que le diable t'emporte toi-même, entends-tu, mauvais garnement de fils!
--Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme à la fosse-aux-lions, et s'il raisonne, qu'on le mette aux fers.
--Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette façon! Mais non, tu n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis.
--Vous avez raison; je ne suis que votre supérieur. Conduisez cet homme à la fosse-aux-lions.
Le malheureux père alla maudire pendant sept à huit jours à la fosse-aux-lions et sa paternité et le sort qui le condamnait à croupir dans un grade où tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient déjà passé sur le corps.
Mais le père Larigot dans son infortune avait du moins une consolation. La femme qu'il avait épousée malgré les calomnieuses représentations de son indigne fils, était encore jeune; elle avait voulu le suivre de Brest à Anvers, et, en dépit de la discipline du bord qui ne permettait pas aux bâtiments de l'escadre de recevoir des femmes, elle était parvenue à s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez espiègle, qui devina le travestissement de l'épouse du chef de timonnerie, parvint, en se rendant à bord dans l'embarcation du soir, à lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avouât que c'était M. Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le déguisement qui cachait son sexe.
Ce petit mousse était celui de l'enseigne Larigot; enfant trop dévoué à son maître, il répond à la pauvre dame:
--Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon maître n'a jamais dit qu'il fût marié, mais c'est égal. Aussitôt que nous serons arrivés le long du bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait nuit et que mon maître est couché, tout s'arrangera au mieux.
Le canot arrive, madame Larigot, aidée du petit mousse, se glisse comme un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit être la mystérieuse maîtresse de son maître, et il la conduit, elle ignorante des usages du bord, dans la chambre même de l'enseigne Larigot, qui déjà dormait du sommeil le plus profond.
Une voix toute féminine le réveilla en tremblotant. La porte ouverte par le mousse se referme sur ce couple infortuné ou trop fortuné.... Comme on voudra.
--Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai été obligée de faire pour venir te voir à bord!... je me suis déguisée.
Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde, empêchent l'enseigne, encore tout étonné de sa bonne fortune inespérée, de répondre à d'aussi tendres preuves d'amour.
On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une scène à peu près incestueuse.
Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours être dans les bras de son mari.
Mais l'erreur dura trop ou trop peu; dès qu'il ne lui fut plus possible de se méprendre sur la non-identité des personnes, la victime de cette méprise se mit à crier, en s'échappant des bras de celui qui n'était pas son époux. Le canonnier de faction à la porte de la Sainte-Barbe, où était la chambre de l'enseigne, accourt à ce bruit; on se réveille, des fanaux viennent éclairer la scène, et le fils Larigot reconnaît, dans sa facile et nocturne conquête, sa belle-mère!
A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette espèce circulent vite. On n'épargna pas, une demi-heure seulement, à la susceptibilité conjugale du père Larigot, la connaissance d'un événement qui devait encore ajouter à la haine qu'il avait conçue pour son malheureux fils. Méconnu, injurié et bloqué par lui! passe encore, s'écria-t-il, dans son délire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui déshonore mes cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas! Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi!
Le gardien de la fosse-aux-lions lui répond avec le plus grand sang-froid:
--Je n'ai rien de tout cela à votre service pour le moment.
--N'y a-t-il pas ici un épissoir?
--Oui, mais vous aurez bigrement de la peine à vous tuer avec ça.
--N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre.
--Tenez, chef, voilà celui qui pique le plus.
Et l'infortuné père Larigot prend son épissoir et d'une main conduite par la rage, il s'enfonce violemment entre les côtes le fatal et lourd instrument que l'imbécillité du gardien lui a offert.
Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin malheureuse de son père; lui-même périt d'une manière funeste quelque temps après, en prenant un bain de pied dans une assiette à soupe.
La morale de cette histoire déplorable est qu'on ne doit jamais naviguer à bord du même navire que son père.